mardi 8 juillet 2008

Le tournoi (2) - L'hallali


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La finale du tournoi annuel de jeu de dames de l’établissement psychiatrique du Raincy se déroula dans une aile reculée du bâtiment ; la plus ancienne. De grandes tapisseries, représentant d’éprouvantes scènes de chasse recouvraient les quatre murs de la salle. En son milieu, le personnel avait installé une petite table en bois simple, customisée pour l’occasion d’un damier en céramique incrusté dans l’érable. Les cases noires et blanches, fendues pour certaines, étaient agglomérées les unes aux autres par une sorte de mastic poreux qui se barrait dès qu’on y plantait l’ongle.

Autour de la table, le public avait pris place sur des chaises en aluminium. Sans bruit, chacun s’était installé. Les silhouettes semblaient fuyantes, rabougries, écornées comme de petites images pieuses qu’une fille vertueuse colle sous son oreiller.

Dorham était déjà assis. Il jouait, pour patienter, avec un vieux trombone rouillé qu’il pliait au hasard de sa volonté. Malgré l’art qu’il faisait mine d’y employer, le mince fil de fer se bornait à représenter des formes abstraites ; rien qui ne ressemble, comme sur les tapisseries dressées tout autour d’eux à un beau cerf dans la force de l’âge, empalé avant le rut !

Un type que Dorham n’avait jamais vu ici s’avança devant l’assistance en complet bon marché ; ce genre de complet de location mal fichu qui vous donne l’allure d’un provincial éternel, l’ourlet échouant cinq bons centimètres au-dessus des pompes. Micro enserré dans sa main gauche, d’une voix nasillarde, il annonça la finale.  

Quand je dis « nasillarde », je suis parfaitement en deçà de la réalité. Pincez-vous le nez entre le pouce et l’index, forcez votre voix légèrement vers l’aigu (comme si vous souhaitiez imiter la voix d’un personnage de dessin animé) et déclamez :

« Et maintenant, mesdames et messieurs, l'heure de toutes les heures est arrivée ! La finale peut commenceeeeeeeeeeeeeeer ».

Une sorte de présentateur de boxe monté sur ressort avec la voix de Max la Menace, pas mieux ; « à votre droite…déjà assis, à la table »…et sa voix retomba comme une balle de caoutchouc crevée : « Dorham ». Ce nom, prononcé comme celui d’une victime expiatoire. Et tout autour, les tapisseries dégoulinaient de sang.

« Face à lui, pour défendre son titre, incontesté depuis cinq ans (un murmure parcourut l’assistance)… »

Faut-il que je m’arrête ici pour détailler l’étonnant palmarès de Pierrot le Fou. Allez ! Personne ne sait vraiment pourquoi Pierrot le Fou est ici. Ce qui est sûr, c’est qu’il est interdit de promiscuité. Il ne sort qu’une fois l’an de son sous-sol pour venir étriller les dames adverses. Toute la journée, on lui gicle du sirop de vapes dans les veines, on actionne des pistons de Morphée dans ses neurones. Gling-Gling, les grelots ! On le maintient sous chape de plomb. On s'en prémunit comme d'une peste !  

An I, à l’époque, tous participaient et il les avait tous dévorés sans coup férir. An II, rebelote ! An III, la population adverse, démobilisée, s’était réduite de moitié. En finale, il rencontra un mec transféré depuis, Luc chapitre 3 verset 2 (ne me demandez pas), qui confondit le jour de la finale (ne me demandez pas), les pions et ses cachetons, et qui engloutit presque la totalité des pièces blanches avant que le personnel n'intervienne pour empêcher qu'il ne s'étouffe tout à fait. An IV, seul un toubib de l’établissement osa défier Pierrot Le Fou. Pierrot dévasta sa défense en soufflant dessus comme un dieu vengeur, boulotta tous ses pions sans en perdre un seul, pendant cinq manches sans en perdre une seule et en prime, il lui sauta à la gorge pour lui arracher la carotide.  

An V, oui, tout le monde était vacciné.