jeudi 10 juillet 2008

Le tournoi (3)


Noir. Blanc. Il n’est pas possible de soutenir le regard de Pierrot le Fou. On croirait deux mâchoires de piranha qui s’ouvrent et se ferment. Ce qui frappe l’imagination d’emblée, c’est qu’une mâchoire de poisson est bien trop petite pour autant de dents. J’ai lu quelque part qu’un ban de piranha pouvait dévorer une vache entière en quelques minutes ; je me demande combien de temps il faudrait à deux piranhas pour me boulotter moi tout seul. Beaucoup plus de temps sans doute et fatalement, beaucoup plus de douleur.

Tous les deux coups, Pierrot le Fou émet un léger grognement. Il ne réfléchit pas avant d'en jouer un. Dès que Dorham achève le sien, il met un pion en mouvement, comme s’il se trouvait au milieu du damier, comme s’il était le damier lui-même, comme s’il en était l’architecte tout puissant, comme s’il en avait conçu les moindres cases, recoins ; noir, blanc, tout est à lui.

Je m’aperçois soudain que j’ai oublié de mentionner une des règles essentielles du jeu de dames. « Soufflé n’est pas jouer ». Lorsque vous vous retrouvez face à un pion démuni, vous êtes obligé de le découper en rondelles. C'est la règle. C’est lui ou vous, vous comprenez ? Vous êtes en quelque sorte un petit soldat conscient et idéaliste. Vous débarquez dans un village déplumé, que la guerre a encore épargné. Et votre officier, en vous regardant droit dans l’âme désigne une famille alignée devant le mur d’une maison délabrée. Il vous dit : « liquide-les, c’est eux, ou ce sera toi ». Il applique le canon fumant de son arme contre votre tempe et attend que vous fassiez le travail. Aux dames, il n’est pas seulement permis de tuer, c’est une obligation. Dès qu’un pion ne remplit pas sa fonction première : éliminer, détruire, annihiler ; il disparaît !

La force de Pierrot le Fou tient sur les fondations de cette règle atroce et animale. Il sacrifie des soldats pour détruire votre défense. Vous lui bouffez un pion, et derrière il vous en avale deux ou trois. Et une brêche géante s'ouvre comme une ouverture dans un poisson qu'on vide !

Il a fallu deux coups à Dorham avant de comprendre. Au troisième coup de tocsin, sans fuir les mâchoires de piranha de son adversaire, il a joué ailleurs. En peignant son visage d’un demi-sourire, il a jeté son regard dans celui de son soldat et lui a ordonné calmement : « tu ne tires pas, tu te laisses tuer, nous sommes fiers de toi, petit ! »… Pierrot le Fou a prononcé la formule en dévorant le soldat martyr. Une goutte de sueur a dévalé son front pour atterrir dans son œil droit !

L’acidité de la sueur lui écorche la rétine. Faut le voir se gratter le globe comme un mec qui vient de se prendre une flèche microscopique dedans, une poussière d’arbalète, gratte mon gars, gratte, gratte jusqu'à ce que ton orbite te supplie d'arrêter ! Bientôt, l'oeil tout entier vomit des larmes comme des chutes deau, le sang envahit tout l'espace, les vaisseaux éclatent comme au feu d'artifice. Dans l’assemblée, on entend des murmures inquiets. Pierrot le Fou a remporté deux manches et le Nouveau qui passe ses journées à trôner sur son nuage en a remporté quatre, et on entend les dents de Pierrot qui s’entrechoquent comme s’il voulait mordre une proie trop petite pour elles.

Sur le damier, le jeu est serré, il reste 5 soldats à Dorham et 3 à Pierrot le Fou, et une odeur de mort, de souffre, de gabegie souffle sur les tapisseries dégoulinantes. Tout le monde est convoqué, les amis d’hier, les femmes d’hier, les souvenirs dont on ne détermine plus la vérité ou la provenance, des souvenirs du futur si vous préférez, les vaincus, les victorieux, les moi qui périclitent dans des bruits démultipliés de bouchons de champagne qui sautent au plafond. L’odeur de la défaite, d’une bascule, d’une balance dont le poids s’ébranle et s’écrase contre son socle.

Quand le dernier soldat de la dernière manche tombe, et que les yeux de Pierrot le Fou cherchent parmi l’assistance de quoi comprendre la défaite, Dorham a déjà rejeté en arrière sa chaise, s’est déjà agenouillé sur le tapis rouge sang qui recouvre le sol en pierre de la salle de réception. Les poings serrés, le menton relevé vers le plafond, il hurle à la face du dieu des combles, son cri de victoire et de folie furieuse qui les terrasse tous.


----------------------


Dans le jardin d’un petit pavillon de banlieue, un enfant aux cheveux raides et très bruns, est agenouillé sur la mousse d’une pelouse fraîchement tondue. Campant un guerrier imaginaire, il serre des poings victorieux et hurle son triomphe aux nuages qui continuent inlassablement leur course, comme un Capitaine Achab qui aurait terrassé son Léviathan. Son visage propre et lisse est entièrement barbouillé du sang imaginaire de son ennemi.

Derrière lui, la porte fenêtre d’une véranda s’ouvre. Le toubib fakir, passe la tête par l’entrebâillement. Il demande : « Michaël, qu’est-ce que tu fiches ? ». L’enfant, surpris, interrompt brutalement son cri. On entend le ronronnement d’un moteur de bétonneuse au loin. L’enfant répond : « rien, je joue ! ».



Fin