mercredi 2 juillet 2008

Soul Asylum (2)



Dorham est en vacation à l’hôpital des fous… Où l’on ne guérit personne. Entre ceux qui ne sont pas récupérables, ceux qui se sont trop enfoncés dans la folie pour en revenir, et dans le néant de leur personnalité morcelée, ceux qui sont venus se réfugier ici pour achever de s’oublier tout à fait… La folie des uns nourrit celle des autres, c’est bien connu. Ici, on a rien d’autre à faire qu’à se replier sur son désespoir comme le font les clébards quand ils sentent que l’heure est venue… L’hospice où l’on ne guérit rien, où l’on cherche le moindre mal, la solution la moins pénible… On ne guérit pas la folie ici, allons, on cherche seulement les moyens d’en atténuer les débordements.

Dorham fait la claque en regardant défiler les blouses blanches, comme au spectacle, l’air endormi mais encore aux aguets. Et si le toubib et ses dents solaires s’étaient planqués derrière une des plantes vertes synthétiques que l’établissement a choisi de disséminer un peu partout dans la salle commune, comme des obus lâchés à l'aveugle. S’ils s’étaient introduits dans le vestiaire des surveillants pour piquer des uniformes et se fondre dans la masse des marchands de sommeil. Et fondre sur toi Dorham, pendant que tu piques ton roupillon, devant une énième pub pour vieilles peaux qui souffrent de fuites urinaires ; ou pour vieilles peaux qui n’ont plus la faculté de grimper les quatre marches de leur escalier et qui claquent leur thune entière pour se doter d’équipements élévateurs, une chaise ascenseur avec un sourire et des yeux, flippante à force d'être lente et aspetisée ; ou pour vieux machins qui ont de grosses baignoires rondes avec une porte sur le devant parce qu’ils n’ont plus la souplesse nécessaire pour enjamber des Anapurnas d’émail. Pendant que tu te laisses bercer par le son de la télé en sourdine, le frottement léger des chaussons qui caressent sans douceur le sol, le rythme des multiples déambulations de quelques tarés qui tournent en rond. Et si ils attendaient que tu sombres pour venir te pomper le sang, te pomper encore, te sucer le neurone et te laisser pantelant comme une vieille chose morte, toute ramollie, toute vidée de substance ? Comme une gourde en peau de chèvre, molle, vide et desséchée.

Le sommeil, c’est l’ennemi. Il te faut lutter contre tes paupières, le blanc de tes yeux, la fatigue qui s'accumule comme un compte en banque truqué, lutter contre les effets désirés des pilules abrutissantes, le silence de l’étage quand la nuit vient, les timides ronflements des uns, les hurlements lointains des plus dégénérés, relégués en sous-sol, comme un ronron de douleur ; ton sang qui se diffuse à travers ton iris comme une traînée d’étoiles.

Au bout de trois nuits sans pioncer une seconde et sans voir venir d'apocalypse, on considérerait presque qu’il n’y a plus rien à craindre, plus rien à espérer non plus. On considérerait presque que le pire est derrière soi. Tu finis par comprendre que la peur te dévorera tout à fait si tu ne te décides pas à la mettre sous l’éteignoir. Transmuer sa peur en vigilance tranquille, c'est plus facile à dire qu'à faire ! 

Aujourd’hui, Dorham contemple son nouvel univers avec le détachement nécessaire. Même causes, même effets. Le monde tourne en boucle comme une chanson de Paul Anka bloquée sur le mode « repeat ». Il sirote une verveine en pensant à ce que lui offre l'existence nouvelle qu’il s’est choisie, quand un bruit mat, sourd, terrible l’interrompt. Il se retourne. Un petit blondinet en costume de conducteur de métro vient de s’écraser la figure sur une des fenêtres renforcée de la salle commune. Le type qui est assis à coté de lui murmure :

- Il est 12h05.
- Pardon ?
- Il est 12h05 ! Chaque jour, à 12h05, Kiki s’envoie valdinguer contre la vitre…il est 12h05…
- Putain, si tout le monde le sait, pourquoi personne ne l’en empêche ?, demande Dorham l’apprenti, avec un sentiment diffus de déjà-vu.
- Parce que ça fait partie de sa thérapie, répond l'autre cinglé.

Bah, si ça fait partie de sa thérapie alors…