
Doudourou nous l’a annoncé quelques commentaires plus bas, le saxophoniste (ténor) de jazz Johnny Griffin est mort.
Drôle de coïncidence : en ce moment même, je publie ici une série, vaguement inspirée des cahots existentiels de son dernier poulain.
Il y a quelque temps également je parlais – un peu dans l’indifférence générale d’ailleurs – de Von Freeman, grand saxophoniste également originaire de Chicago. Ces deux là et quelques autres ont grandement contribué à édifier un son, une certaine approche du blues et du jazz, qui finalement fera école.
L’école de Chicago, ou :
Une certaine forme de radicalisme totalement dénuée d’acrimonie. Un son puissant, viril, étonnament éloigné du cliché des saxophonistes free jazz en colère. La démonstration parfaite que l’on peut tout à fait savoir où on va et savoir comment on veut y aller, refuser les mauvais compromis sans pour autant oublier l’esprit fondateur de cette musique : le jeu, le rire, la joie et le défi.
Comme Freeman, Griffin n’aura jamais l’aura d’un Coltrane, d’un Sonny Rollins ou d’un Wayne Shorter. Comme tous ces grands ténors que nous aura donné Chicago, il aura vécu dans l’ombre de sa propre réputation, pour ainsi dire. On n’aura cessé de prononcer son nom avec respect, sans jamais que cela lui donne ticket d’entrée au hall of fame des géants du jazz. Dans le fond, on s’en fout. Le coté « usine à breloques » du milieu du jazz n’est pas digne d’intérêt. J’ai eu sans doute l’occasion de l’affirmer, ici ou ailleurs, à de nombreuses reprises : le jazz n’est pas une musique faite de carrières, mais de destins ; les jugements lapidaires qui rayent, effacent, ou surlignent tel ou tel nom du listing de son Histoire sont forcément sans consistance. Ils témoignent en tout cas d’une profonde ignorance de ce qu’est fondamentalement cette musique.
C’est presque une chance que ces noms là échappent aux citations émérites ou furibardes des pseudo-connaisseurs. C’est le signe évident que cette musique reste toujours à découvrir et à défricher. Qu’elle échappe au funeste processus de momification.
Avec ces histoires de son qui voyagent dans l’espace temps, on peut s’amuser à imaginer que nos notes traversent patiemment l’univers, avec bonhomie et humilité. Dans quelques millions d’années, allez savoir, un alien de passage sillonnant la galaxie se fera peut-être fouetter les oreilles par le souffle rauque du ténor de Johnny Griffin ; la gifle éternelle d’un temps oublié secouera sa carlingue comme la plus facétieuse des turbulences !