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Un simple coup de téléphone peut changer ta vie. Toi, tu ne te doutes de rien. C’est comme si ta vie était immuable, comme si elle ne pouvait pas bouger une oreille, comme si elle ne pouvait pas s’extirper de la toile gluante du quotidien. C’est comme si l’être était seul, comme si le devenir était une silhouette gommée.
C’est un coup de fil qui fait basculer ton existence ; mais comment savoir, ça n’a l’air de rien. C’est un coup de fil comme tu en reçois des milliers dans l’année. En général, ça sonne, tu décroches. Une voix te demande si tu as bien reçu un mail, alors tu regardes, et tu dis oui, et tu dis que tu vas faire ton possible. Et tu raccroches. Et tu fais ton possible, et ton possible devient possible. Tu te conformes au vœu d’autrui. C’est ton boulot. Tu ne le fais pas trop mal.
Ça n’a l’air de rien, sauf que c’est comme si ça carillonnait dans tes oreilles, le souffle du vent qui tourne ! Tout d’abord, la voix qui te demande ce que d’autres te demandent par milliers a une sonorité différente. Une voix pas comme les autres. Un peu comme la voix de la gonzesse qui te dit bonne nuit sur Arte ou t’annonce la soirée Thema de demain. Mais là, elle te demande si tu as reçu son mail. Bizarrement, ça dérape, tu ne l’as pas reçu. Avec une pointe d’agacement qui t’intrigue, la voix décline l’adresse internet vers qui on a expulsé la demande. Et agacé et légèrement moqueur, voire un peu condescendant, tu dis : « ce n’est pas du tout ça, vous vous êtes trompée d’adresse ». Alors, comme de bien entendu, tu donnes celle que tu consultes et tu dis à la voix de la nuit d’envoyer une nouvelle demande, et tu scrutes Outlook en cliquant sur envoyé/recevoir, envoyé/recevoir, envoyé/recevoir. Comme un gosse un peu idiot qui cliques sans arrêt sur la même touche de son ordi d’éveil et qu’une voix inhumaine lui fait : « bleu, bleu, bleu, bleu, bleu »… « Ce serveur est naze, je suis désolé, mon boss fait des économies sur tout, sur l’internet, l’eau, le papier toilette, et bien sur, il économise surtout sur ses employés », tu dis, parce que dans ce boulot, bizarrement, t’en as marre de te censurer, parce que t’en as marre de ce job idiot qui ne sert à rien ni à personne ; et la voix a un rire encore plus charmant que le reste. Et donc, en poireautant, tu enfiles des blagues bêtes les unes après les autres. Tu viens de trouver un auditoire à ta mesure mon gars, et c’est la merveilleuse voix d’Arte, rien de moins, qui te rend amoureux quand tu l’écoutes. C’est une voix que l’on rêve de serrer dans ses bras.
Il faut dire ici que tu es une midinette de première. Le genre de midinette qui pleurniche dans le noir pendant l’heureux dénouement infiniment décliné des comédies sentimentales. On pourrait même dire que tu as l’âme d’un romantique, le genre de type qui vient sous ta fenêtre gratter à poil les cordes de sa guitare. Le genre de mec qui échafaude des plans bidons quand tu rentres du boulot ; si maladroits qu’ils foirent tous. Le genre de mec qui t’emmène à Vierzon voir un ballet pourri. Vous avez déjà vu Vierzon ? C’est laid comme aucune ville ne l’est. Vous avez déjà vu les ballets de Kiev ? C’est la troupe des voisins de palier des danseurs du Bolchoï. Pourtant, t’as tout préparé et c’est tellement pourri et décalé que tu gagnes 100 points de plus sur l’échelle de l’Amour déraisonnable. On t’aime malgré toi, ce n’est pas flatteur mais on s’en fout, en tout cas, toi, tu t’en fous.
Quand la voix d’Arte raccroche, c’est comme si t’avais sniffé la moitié d’une bouteille d’éther. Tu es haut dans des vapes inconnus. Tu croises un collègue un peu con et tu lui dis que quelque chose vient de se passer. Quelque chose d’immatériel comme la résonance infinitésimale d’un gong de kermesse tibétaine, qui meurt entre deux montagnes pleines de cailloux ! Il ne comprend rien, bien évidemment. Lui il te raconte comment il tringle sa femme en se filmant, caméscope au poing (et tu imagines un film de Lars Von Trier, un vieux navet estampillé DOGME, qui te fait mal au cœur). Cette voix, tu voudrais l’entendre encore, tu voudrais qu’elle te chante une berceuse ce soir avant que tu t’endormes, tu voudrais lui faire l’amour – à une voix, c’est pas possible, mouais, mais si, avec un peu d’imagination – tu voudrais que les instants finis se regroupent tous et s’enivrent et dansent une farandole hilare et hystérique.
Tu voudrais tout ça. Un miracle. Et le miracle se produit bientôt. Elle est là chaque matin maintenant, depuis 4 ans. Chaque matin, chaque nuit. Elle est ta voix d’Arte merveilleuse. L’amour cinglant de ta vie de névrosée.
Tu tiens un blog et c’est ton anniversaire de mariage. Tu écris : « je vous aime, voix d’Arte ! »