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jeudi 25 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (7)



Comment expliquer cela. J’entends, ou plutôt je perçois des choses qui ne s’entendent pas. Ce ne sont pas des mots, ni des sensations. Ce sont des vérités…



Luce est étendue sur le ventre. Ses cuisses sont humides. Elles sont peut-être un peu grosses mais ça ne me dérange pas. Elle plonge la main dans un paquet de chips. A chaque fois que sa mâchoire s’ouvre et se referme, son corps entier s’agite sur le matelas. De temps en temps, j’entends quelques bruits de succion, quand elle passe sa langue dans le creux de ses dents pour en décoller les chips gorgés de salive, écrabouillés. Je suis un peu plus loin, cul nu sur le rebord de la fenêtre, il fait bon, je fume une cigarette. Je lui dis : « j’y peux rien… » ; elle se retourne d’un bond sur le lit ; sur le dos, elle sourit, les coudes reposant sur le matelas, elle plante un ongle dans sa bouche pour racler un molaire encombrée ; elle dit : « tu bandes encore ? ».



Ce sont des faisceaux de lumière ; des faisceaux, j’en suis certain, qui balaient l’espace. Un espace incertain, mais un espace quand même ; y a de la vie au-delà, putain, et ça a autant de luminosité qu'une lampe torche à la con. Des vérités, aussi, mais je ne les perçois pas, elles s’incrustent en moi, dans la moindre de mes cellules, si j’avais encore des jambes, encore un corps, si le froid existait encore, je m’agenouillerais cette fois.



J’ai rêvé que Luce découvrait mon petit manège. Elle sortait de son boulot, elle venait vers moi. Les poings serrés comme deux étaux. Elle se penchait vers la fenêtre de la portière conducteur. Elle hurlait des mots que je ne comprenais pas, ou que je n'entendais pas. Des gens qui passaient dans la rue assistaient à la scène, se retournaient. J’étais derrière le volant, immobile et tétanisé, incapable de faire le moindre mouvement ; « sors de ta voiture, espèce de taré, sors de ta voiture », je décryptais en lisant sur ses lèvres. Son visage était rouge, comme lorsque le sang se fige à un endroit et engourdit tout. Quand je me suis réveillé, j’ai cru sentir l’odeur affreusement mélangée du préservatif sur la table de la cuisine. Je sais bien que ce n’est pas possible ; je crois avoir hurlé.



Des faisceaux, et puis des bourdonnements intenses. Vrombissants, comme un vieux moteur de 4L mué par une armée de bourdons cinglés. Les vérités semblent discuter les unes avec les autres, elles se contredisent ; même ici, même maintenant. Elles tapent le carton sur mon dos. Taillent le bout de gras sur mon cas. Et in fine, elles crachent sur ma mémoire.



Luce poireaute derrière la glissière de sécurité. Je la distingue, derrière le volant. Elle a l’air de faire la gueule sévère. Ses deux bras sont croisés. Je m’arrête, à peine descendu, elle me cueille : « j’en ai plein le cul de cette voiture de merde qui tombe toujours en panne, on rentre ». « Mais, et la voiture de ton père ? » ; « j’en ai rien à foutre, il viendra se la chercher ». A peine montée dans la voiture, elle dégaine son téléphone pour dire à son père, qu’elle s’en fout, qu’il peut venir se la chercher sa voiture de merde.



Un soir, j’ai été malade. Je m’en souviens bien, c’était un soir d’élections régionales. La gauche avait tout remporté, j’étais content. Ils me semblaient un peu idiots et auto-satisfaits les vainqueurs, mais j’étais content, grelottant dans le lit. Toute la nuit, Luce m’a serré contre elle. Elle se sentait coupable de m’avoir traîné toute la journée dans ce froid sec, rouge de température, tremblant d’indécision.



Cette puanteur tout à coup. Une puanteur d’urine, de merde, de crasse. De la poussière partout. J’ai l’impression qu’on m’a enfoncé de la mélasse dans le nez. Mon corps me fait mal. C’est une douleur inconnue, indicible, comme si des milliers de rongeurs me grignotaient la peau, me rognaient les os, m’arrachaient les ligaments et les nerfs, me lacéraient les muscles. Les faisceaux balaient toujours l’espace. Comme si j’avais échoué, le monde me renvoie tout. Il m’exclut. Les faisceaux, qui s’agitent en tout sens, même alors que mes yeux refusent de s’ouvrir. Des pas raclent le dos de la moquette. La moquette mauve que Luce a choisie ; sa moquette, ses meubles. Les faisceaux se croisent, s'entre-déchirent. Une voix éclate parmi eux. Elle est fine, comme une voix d'homme qu'on déniaise. La voix demande : « il est mort ? ».



Fin

mercredi 24 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (6)



Il fait sombre. Je ne peux pas vraiment dire si le jour décline où s’il se lève. Je suppose que j’en saurai un peu plus dans quelques minutes, c’est comme pour tout, sans surprise, il suffit d’attendre. L’appartement n’a jamais été véritablement ensoleillé. Un autre immeuble en face mange toute radiation. Les pâles reflets qui éclaboussent timidement la pièce représentent pour moi le seul indice du temps qui passe. Je ne veux pas dire que passé un certain degré de méditation, ou d’écoute, le temps devient relatif, devient une vue de l’esprit – quand on ne découpe plus ses journées en segments chétifs – ce serait tout à fait en deçà de la réalité. Passée une certaine frontière, le temps n’existe plus ; il redevient le pitre menteur qu’il n’a jamais cessé d’être. Une illusion sociale.

Avant le passage de cette frontière, j’avais mal. Je ressentais la douleur. Pas une douleur vive, mais une douleur ultra-présente. Presque inqualifiable tant elle était minuscule et ténue. Elle parcourait tous mes membres, sans variation d’intensité. Mes os semblaient lentement se replier sur eux-mêmes et s’entre-broyer, les uns sous le poids des autres, le poids des uns contre le poids des autres. Au-delà, toute douleur a cessé, tout a semblé se distendre soudainement, puis s’insenbiliser. En l’espace d’un claquement de doigts. Je me souviens avoir lu quelques trucs sur ce que l’on appelle l’infiniment petit ; tout étant divisible infiniment selon la règle. La seule donnée échappant à cette folie de l’amputation mathématique, c’est le temps. Un claquement de doigts, ce n’est pas un temps minuscule, hyper-divisé ; en fait, c’est une éternité. Une brèche dans le mur de la métaphysique.

Je me rappelle que ce soir de voyeurisme champêtre, je suis rentré chez moi, sans même y penser. Sans même y penser, je prenais le volant de ma voiture, j’effectuais le tour des rues autour de mon immeuble pour trouver une place de parking. Je pensais : « et le week-end, elle fait quoi le week-end, cette salope de Luce ? ». Sans y penser, je me garais sur une place de livraison, je montais les foutues marches de cette merde d’escalier en colimaçon, les narines encore bouchées, reniflant, soufflant, salivant comme un gosse qui avance toujours la bouche ouverte. En ouvrant la porte, j’apercevais la silhouette illusoire de Luce qui me demandait de ne pas lui en vouloir. Je lui répondais sans comprendre : « je ne t’en veux pas, je crois que je suis au-delà de tout ça maintenant » ; et je posais le préservatif sur la table, l’odeur de Luce sur la table, l’odeur de son élu sur la table qui restait prisonnière d’un nœud mal fichu, quelques grains de terre d’une campagne inconnue, retenus par une nappe de lubrifiant incolore. Je regardais cette chose vulgaire et sale mais je la contemplais d’un œil froid, d’un œil nouveau. Comme un dieu qui regarderait la voie lactée enfermée dans un bocal. La vie s’agitait en tous sens dans cette pauvre prison de latex, pleine de potentialités mortes.

Je me rappelle de tout, depuis le jour où Luce m’a quitté. Des conversations échangées, de la moindre de mes pensées. Tout s’inscrit effroyablement en moi, sans possibilité de sélection, de refoulement. Les odeurs, les sensations sont mortes et pourtant je me rappelle d’elles avec une précision malade. Les moindres gestes, pitoyablement quotidiens. Combien de fois j’ai pissé dans la journée de vendredi ou à quelle heure j’ai dîné tel autre jour. Le temps n’est plus rien, mais je vis encore avec les souvenirs de ce temps là. Je me souviens m’être déshabillé, je me souviens m’être couché, puis je me souviens être resté là, avoir laissé tout l’appartement en l’état, la loupiote rouge de la veilleuse de la télévision (je me souviens avoir compris qu’on me coupait l’électricité le jour où elle s’est éteinte d’elle-même), le préservatif pourrissant sur la table de la cuisine, les chaises, meubles, objets, tels qu’ils avaient été laissés par Luce ou par moi-même. Je me souviens que le téléphone sonnait frénétiquement les premières semaines, avec une effarante précision. 5 appels par jour en moyenne, avec une pointe à 10 le 14 mars. Et puis plus rien. Persistait le silence sur lequel voyageaient les choses qui ne s’entendent pas. Même le dehors s’était éteint, assourdi. Les cris, la circulation.

Je me souviens, et ces souvenirs sont les seules petites choses qu’il me reste à tuer.

lundi 22 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (5)


source

Sec. Mort. Comme dans un rêve. Je n’ai rien ressenti en voyant le patron de Luce parader devant l’entrée du bâtiment, son champagne Demoiselle dans une main, son sac de lingerie chic dans l’autre. Aucune colère. Aucune tristesse. Sec. Mort. J’ai pourtant continué à surveiller Luce et son baiseur de pacotille, assistant assidûment, davantage médusé qu’abattu, au petit ballet des satisfaits d’eux-mêmes. Je me vautrais dans un temps suspendu où tout était anesthésié, insensible, fortuit.

Au bout d’une semaine et demi de planque, dont trois jours passés à manquer à l’appel, mon portable vibrait enfin sur le tableau de bord de la voiture. La voix de mon patron beuglait à l’adresse d’un répondeur sourd et muet: « t’as intérêt à avoir une excuse béton, conard, t’as intérêt à être mort ». Je ne sais pas si c’était censé m’impressionner ce truc là mais je ne tardai pas à désosser l’appareil, pour en extraire la carte Sim et la glisser entre mes molaires. Toute la journée, pour m’occuper, je grignotais la carte à puce de mon téléphone, le lien mort et mâchouillé qui me maintenait autrefois à l’intérieur du monde des vivants. « T’as intérêt à être mort », il avait dit ! J’exécutais consciencieusement les ordres. J’étais au-delà !

Pendant ces semaines de surveillance, ils ne sortirent qu’une fois ou deux, pour aller dîner dans un restaurant, situé quelques mètres plus bas dans la même rue ; une sorte de placard glauque mal éclairé par un bataillon rachitique d’ampoules basse consommation, où la bouffe était dégueulasse (je la testai l’après-midi suivant). Chaque soir, c’était la même rengaine. Le patron se pointait une heure et des poussières après la fermeture et rejoignait Luce, avec chaque jour un attirail différent. : alcool, bouffe, petits sacs de sport de taille variée. Le catalogue Modes et Travaux de l’adultère. Ils baisaient là haut. Peut-être sur le bureau, selon un rituel parfaitement calibré. Ou ailleurs, selon les exigences dictées par le fantasme du jour.

Qu’elle baise avec le patron ne me posait pas de réel problème en soi. Nous n’étions plus ensemble et elle pouvait bien baiser avec qui elle voulait sans avoir à me rendre de comptes : le patron, l’homme de ménage, le petit zèbre de province, leurs amis, la terre entière.

Quand ils sortaient, ils ne se touchaient même pas. Ils n’échangeaient aucune parole. Elle marchait légèrement devant lui et il suivait le rythme, à distance étudiée, reluquant son cul comme un détraqué. Ils ne quittaient jamais le bureau ensemble. Il sortait le premier, se dirigeait sans hâte jusque sa voiture et se barrait sans demander son reste. Et puis c’était le tour de Luce. Elle descendait le long du trottoir, d'un pas las et absent, puis prenait à gauche une petite rue calme, où un hôtel pas franchement miteux, pas franchement bien tenu non plus, l’attendait.

Un soir pas comme les autres, ils sortirent du parking en voiture. Ils s’arrêtèrent 35 kilomètres plus loin, sur un chemin de terre, situé en bord de départementale, entouré de champs de maïs. Quelques dizaines de mètres derrière eux, je continuai sans prendre l’intersection, et m’arrêtai un peu plus loin. Le temps de me faire une résolution, je descendis de la voiture et traversai en diagonale le champ à pied. Bien que la nuit fût opaque, je parvenais à me repérer à la lumière du plafonnier de leur voiture. Je pouvais distinguer l’intérieur du véhicule.

Ils s’étaient installés à l’arrière. Le patron était assis, sous-vêtements et pantalon sans doute en bas des chevilles, chemise déboutonnée. Assise sur lui, lui tournant le dos, Luce baisait son élu en se cramponnant à l’appui-tête du siège passager.

Je les regardai en silence, immobile. Tout le temps qu'il leur fallut pour en finir. Une petite dizaine de minutes chaotiques à peine. Sans se toucher. Ou presque.

Portières et fenêtres pourtant closes, j’entendais ses gémissements sans distinguer son visage. Les gémissements d’une autre à ce qu’il me semblait. Mais je n’ai rien ressenti non plus, ni colère, ni peine, ni amertume. Je la contemplais chaque jour, dégringoler un peu plus bas à chaque fois ; et même cette constatation là ne me procurait aucun plaisir, aucun réconfort. J’étais mort, j’étais sec.

Finalement, la porte arrière s’ouvrit et Luce en descendit, la même expression lasse et absente étendue sur le visage. Elle remonta à l’avant sans dire un mot, tout en baissant les pans de sa jupe. A moitié sèche ; à moitié morte.

Une poignée de secondes plus tard, la voiture s’agita sur ses suspensions. Après avoir repris son souffle, l’élu faisait glisser son corps sur le flanc pour remonter son pantalon. Il descendit ensuite de voiture pour reboutonner sa chemise, puis claqua la portière brutalement. Il leva la main vers la lune et contempla avec fierté, à la lumière pâle du satellite, un préservatif rempli de sa propre semence qui pendouillait mollement sous l'effet du poids du liquide. Il fit un nœud et balança son déchet au loin derrière la voiture. D’une démarche lente, presque dansante, il fit le tour par l’avant du véhicule, sans un regard vers l’habitacle. Il ouvrit la portière, s’installa derrière le volant, éteignit la lumière du plafonnier, démarra après quelques instants. La voiture s’éloigna dans un mince nuage de poussière.

Après m’être assuré que la voiture ne risquait pas de faire demi tour, je sortis de mon bourbier, les narines pleines de poussière. Je remontai lentement le chemin de terre. L’endroit s’était instantanément gravé dans ma mémoire. Tout comme son geste et la trajectoire flottante de son lancer. J’aurais pu le faire les yeux fermés. Sans hésitation, malgré l’obscurité qui dévorait tout, je m'arrêtai et dans le même geste, je me baissai pour récupérer le préservatif, que je laissai tomber dans la poche droite de ma veste. Cherchant à me raccrocher au peu de raison dont je disposais encore, je retournai vers ma voiture.

mercredi 17 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (4)



C’est un grand placard. Spacieux. Avec une tringle pour y suspendre tout un tas de cintres. Et des étagères pour y entreposer des vêtements de toutes sortes. C’est Luce qui a insisté pour qu’on l’installe. Chaque jour ou presque, elle avait coutume de me faire remarquer que je n’étais pas un type très ordonné. Elle pointait son index aux quatre coins de l’appartement. « Là…et là…et là encore », elle désignait une veste, un pantalon, un t-shirt, des paires de chaussettes dépareillées. Et elle ajoutait : « je veux une armoire ». « On n’a pas assez de place pour une armoire, on en a déjà parlé », je répondais. « Une penderie alors ! ». « Une penderie, c’est plus grand encore qu’une armoire ». « Pas du tout, maintenant, ils font des trucs qui s’encastrent entre deux pans de mur, ça ne prend pas de place supplémentaire, c’est étudié pour les petits appartements ; ce sont des des "solutions de rangement"... ». Quand je faisais remarquer que l’appartement ne présentait aucun espace configuré de la sorte, elle haussait les épaules et sifflait : « si !, dans l’entrée, à coté de la porte ». Qui donc entrepose ses fringues à l’entrée de son appartement ? D'habitude, c'est plutôt là qu'on entasse ses pompes, non ?

A l’époque, ce genre de petites disputes du quotidien m’attendrissait presque (j’avais l’illusion prétentieuse qu’elles constituaient une part non négligeable de notre identité) mais après notre séparation, tout m’apparut sous un jour nouveau ; un jour médiocre, commun, un jour avec un sourire pas net étendu en plein milieu du visage. Ces réminiscences affluaient en ordre dispersé, émergeaient par associations d’idées. Le jour où celle-là se désenglua de ma mémoire, j’étais justement face à ce grand placard, cette sorte de penderie indéterminée et inqualifiable, un peu hagard, hésitant entre le pathétique et la caricature. Hésitant entre le manteau quotidien et le port de l’imperméable ; entre la sobriété et l’uniforme du limier de bazar.

Ce fut en effet une épopée pathétique. L’épopée du conformisme en somme. La première semaine de filature, je fis chou blanc. Je filais pourtant en voiture, tel une comète, dès le boulot terminé et je venais me garer un peu plus haut dans la rue où Luce travaillait. Et puis j’attendais. Les deux mains sur le volant, fixant la porte d’entrée quelques mètres plus bas. Lundi blanc puis un mardi plus blanc encore. Sans une trace d'elle. Le mercredi, espérant en avoir le cœur net, j’appelai le standard et demandai à la préposée d’obtenir le poste de Mlle Luce Andreotti. Quelques secondes d’attente plus tard, ponctuées par les notes d’une pièce de Mozart au son atrocement uniforme, rachitique et amputé, la ligne crépita ; je l’entendis prononcer la première syllabe de son prénom et raccrochai aussitôt. Elle était donc à son poste. Mais pas plus ce soir là que les autres, je ne l’aperçus sortir par la porte d’entrée. Existait-il une autre sortie (en tout cas, je ne la trouvai pas en effectuant le tour du pâté d’immeuble) ? M’assoupissais-je sans m’en rendre compte ? Etait-elle au courant de mes pensées intimes et se déguisait-elle en homme avant de sortir ? Ce putain de mystère dura une semaine entière ; jusqu’au lundi suivant pour être exact.

Rien ne venait s'enchâsser sous mes dents. Chaque soir, un jeune type à la démarche incertaine sifflait la fin de la récré. Ce mec là disposait sans doute d’une impressionnante collection de costumes rayés. Tous étaient différents mais tous semblaient incarner la même volonté. Ça lui donnait un petit coté Al Capone de province, et je me disais en moi-même qu’il était peut-être temps que quelqu’un mette fin à cette résurgence ridicule et de mauvais goût. Costume rayé ou pas, le type n’en avait pas moins la responsabilité humiliante d’abattre le rideau de fer de l’entreprise, aux alentours de 19h00. Une grande quincaillerie perclus de croisillons qui s’abaissait automatiquement avec l’aide d’une clé, d’une serrure et d’un quart de rotation du poignet. Ensuite, le petit zèbre sortait de la savane par une autre porte, plus discrète, située un peu plus haut dans la rue et se dirigeait d’un pas asymétrique vers le métro le plus proche.

Le lundi suivant, découragé, je persistai un peu après la danse du rideau de fer. Parce que j’étais incapable de continuer, d’aller ailleurs. Incapable d’aller au-delà de ma souffrance. Une heure plus tard, Luce apparut dans la rue. Elle traversa la chaussée en sautillant légèrement sur ses talons hauts et pénétra le Monoprix d’en face. Elle reparut un petit quart d’heure plus tard, tenant dans chaque main deux gros sacs orange fluorescent et traversa en sens inverse, disparaissant là où elle était apparue.

Luce est-elle une foutue SDF des Temps Modernes qui crèche au bureau ? Le genre qui attend la fermeture pour se faire un encas, qui fait sonner son réveil une heure avant l'ouverture pour faire sa toilette puis aller siffler un petit-dèj. au café du coin ? Et qui donne le change - entrant chaque matin par la porte d'entrée comme tout le monde, le sourire placardé en guise d'ingénuité - toute la journée à des collègues qui préfèrent encore l'ignorance à la compassion ? Quelques minutes plus tard, j’obtins ma réponse. Un type à la carrure démesurée, une bouteille de champagne dans la main gauche, un sac Chantal Thomass dans l’autre, entra à son tour. Aucune faute de goût cette fois dans le choix du costume. Un physique de blaireau qui ne doute de rien et le compte en banque fourni avec la panoplie.

J’avais ma réponse, bien sur. Luce baisait avec le patron.


vendredi 12 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (3)



Ensuite ? J’ai fait comme tout le monde. Je me suis voilé la face. Je me suis un peu oublié dans le boulot. J’ai pris des trucs qui vous empêchent de réfléchir et d’être un individu. Je l’ai traitée de pute et de salope, et je pleurais en hurlant ces insultes dans mon appartement vide. J’ai traqué la moindre trace d’elle, pour la détruire et la faire sombrer dans l’oubli. J’ai brûlé de vieilles photos de nous deux, deux polars à la noix qu’elle avait laissés dans un tiroir du bureau, je me suis branlé comme un malade en m’imaginant la baiser comme la pire des traînées. Et d’une certaine façon, à chaque coup de rein, je la poignardais, et tout en même temps je l’insultais, je crachais les mots « pute » et « salope ». Mais je n’étais guère qu’un mec pathétique, seul avec sa rage, s’astiquant sur le canapé lilas du salon ; parmi les meubles qu’elle avait choisis, au milieu des couleurs qu’elle aimait.

Le jour même, comme je l’ai dit plus haut, je suis allé bosser. J’ai essayé d’éviter les plus bavards, avec un succès mesuré. Satyajit, le mec de l’info, a passé cette journée là à m’adresser des mails en rafales. La plupart d’entre eux contenait des fichiers joints : photos bizarres, pornos, vidéos insolites, pêchées sur le net pour faire marrer les collègues. N’importe quel autre jour que celui-ci, ça m’aurait fait marrer comme les autres. Les mails s’amassaient dans la boite de réception comme autant d’obus qui venaient exploser au cœur de mon amour propre et je n’ai répondu à aucun d’entre eux. Vers 17h30, Satyajit a fini par s’interroger au sujet de ce silence inhabituel et m’a écrit un mail plus personnel, avec un objet sans mystère, rempli comme suit : « tu vas bien ? »… Le texte du mail proprement dit n’allait guère plus loin ; il désamorçait pour ainsi dire l’interrogation initiale : « t’as trop de boulot ou quoi ? Tu fais la gueule ? T’as vu la photo du clébard en train de se taper un canard ? ». Qu’aurais-je pu répondre ?, j’ai simplement écrit : « fous-moi la paix Satyajit, c’est pas le jour ». Il n’y eut plus jamais d’autres mails, et Satyajit, préférant en rester là, pour ne pas risquer d’en savoir davantage (ce qui en disait long sur la profondeur de nos rapports) trouva vite un autre destinataire à qui envoyer ses clichés débiles (Sam, un gros con de la compta qui m’appelait l’italien à chaque fois qu’il me croisait dans les couloirs).

Ça a continué comme ça pendant pas mal de temps. Les gens ne se doutaient de rien ou s’en foutaient royalement comme je l’ai dit aussi plus haut. En février, j’ai participé à la fête annuelle du Comité d’Entreprise. Je suis venu seul et Brigitte, la petite assistante du patron m’a demandé où était Luce. Plongeant mes yeux noirs dans ses billes vertes, j’ai répondu qu’elle était malade et elle n’a pas cherché – bien sur – à en savoir plus. Il me semblait néanmoins à l’époque que ce que je croyais murmurer en moi explosait aux oreilles de tous ; comme lorsque l’on prononce des mots à voix haute par inadvertance, des mots qu’on voudrait pourtant taire. Ce soir de février, l’expression « salope de Luce » a sans doute résonné avec plus de force que la musique débilitante et à la mode, prévue pour faire danser les employés.

Un mois plus tard, en pleine journée – une vraie journée poisseuse de mars – Luce m’a appelé sur mon portable. « Cette salope de Luce » clignotant en mobiloscope sur l’écran de mon petit Motorola tandis que résonnait dans mon petit bureau à cloisons fines la musique d’Il était une fois dans l’ouest. Je n’ai pas pu répondre. Mes veines battant contre mes tempes, ma colère se métamorphosant en angoisse, j’ai espéré – prié – en silence qu’elle me laisse un message pour m’expliquer le sens de son appel. Le téléphone s’est enfoncé dans le silence et j’ai attendu. Longtemps. Peut-être vingt ou trente minutes. J’ai ensuite appelé mon répondeur tout en connaissant la réponse à la question que je souhaitais lui poser. Elle ne m’avait rien laissé. Pas une explication. Rien. Comme le jour où elle était partie.

A compter de ce jour là, mon existence bascula irrémédiablement et je me mis à la suivre.

mercredi 10 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (2)


source

Il me faut raconter ce qui m’a mené jusque là. Remonter un peu le cours des choses. Faire lumière sur l’étincelle qui a tout enclenché.

Quelque chose s’est premièrement produit le jour où Luce m’a quitté. Je sais que ça n’a rien de bien original, c’est même sans doute parfaitement banal, couru d'avance pour ainsi dire mais ce n'est rien d'autre que la vérité. Pendant un temps, Luce, je l’ai appelée « cette salope de Luce » mais aujourd’hui, je l’appelle Luce tout court, parce que j’en ai fini avec la colère, avec la frustration, l’aigreur, la peine et le ressentiment. Je suis au delà de ça, désormais. La douleur fut très vive pendant pas mal de temps. Principalement parce que tandis que j’essayais de reprendre le dessus, je tentais également de comprendre certaines choses qui commençaient à se faire jour en moi. De manière diffuse, son départ m'avait fait comprendre l’absurdité de nos existences, le pourquoi de cette peur primaire qui pousse chacun à poser sa vie en équilibre sur de petits tréteaux branlants ; l’Amour, le boulot, la famille, les petites courses au supermarché du coin, les samedis matins blafards, les petites sorties au cinéma et les amis qui n’en sont pas vraiment. Furieux, j'avais entamé ce combat qui voit se confronter l'existence, et la naissante reconnaissance d’une frontière, épaisse et dure comme un mur d’apartheid, qui nous empêche d'aller au-delà des illusions qui constituent l'essentiel de notre quotidien. La vie, ça ne pouvait pas être que ça, cette vieille pantomime hors de sens et incongrue !

Je me souviens du jour qu’elle a choisi pour me quitter. C’était un jour pas si moche. On aurait pu croire que c'était le printemps. Un printemps sans bourgeon, c’est entendu, mais un beau jour néanmoins, inondé de couleurs, enveloppé d'une chaleur mesurée, un de ces jours où sortir de chez soi ne fait peur à personne, où le monde semble s’étendre pour que l’on prenne possession de lui. J’avais encore mes illusions. Je n’étais encore moi-même qu’une illusion. Sa voix, sonnant clochement, m'avait semblé presque celle de quelqu’un d’autre. Elle avait dit : « ce n’est plus possible entre nous ». Et j’avais voulu demander « pourquoi ce qui a été possible aussi longtemps, sans que personne ne songe à s’interroger, cesse de l’être si brutalement ? », mais tous ces mots étaient restés coincés dans ma gorge. Aujourd’hui, je sais pourquoi je me suis tu. A quoi bon, je connaissais la réponse. Tous les types éconduits du monde la connaissent. Il n’y a rien de brutal dans une séparation si l'on consent à dépasser les apparences. Les êtres humains préparent leur rupture comme ils préparent leur mariage, en pesant tous les tenants et aboutissants, et en choisissant leur putain de moment.

La fin de l' histoire, elle l’avait sans doute pressentie depuis le début, mais elle avait fait taire cette petite voix qui disait la vérité en elle, peut-être même lui avait-elle enfoncé son poing entier dans la bouche pour la forcer à la fermer, pour gagner juste un peu de temps, d’illusion, éloigner la solitude, tromper la vie. Et puis lorsque cette vérité était enfin parvenue à se libérer, elle avait fait la sourde oreille, et puis en l’entendant, elle n’avait jamais cessé de faire reculer la décision, sursis après sursis, mensonge après mensonge, elle disait « moi aussi » quand je lui disais que je l'aimais. Elle mentait et moi aussi, d'une certaine manière. Ces "moi aussi", je ne peux plus les entendre même lorsqu’ils répondent à d’autres choses qu’un « je t’aime », même un « moi aussi » qui répond à un « j’ai faim ». Je ne peux plus supporter le moindre mensonge. J'entends au-delà du son, je vois au-delà des illusions. Luce s'est taillée et elle m'a laissé en dédommagement une saloperie de malédiction. Mais je ne lui en veux plus, je suis au-delà de tout ça. Au-delà des mots de la colère.

Si je ferme les yeux, sans trop d’effort, je la revois parfaitement, je la revois empaqueter ses affaires, nerveusement, des choses qu’elle ne songerait pas à emporter si elle n’était à ce point hors d’elle-même, dans une sorte de transe, des fringues en boule qu’elle froisse (alors qu’elle est d’ordinaire si rigidement soigneuse avec toutes choses), qu'elle balance négligemment dans une valise qui semble trop petite pour contenir son emportement, une brosse à cheveux, le coupe-ongles qu’elle chipe sur la petite table de nuit, un carnet de voyage, témoin d’un séjour en Sicile, un mauvais roman de Dennis Lehane, elle m’oppose son dos, son cul, sa résolution, ses cheveux en bataille qui s’agitent sur sa tête comme de la mousse de shampoing lorsque l’on se lave la tignasse, et quand elle s’accroupit, j’aperçois la naissance de ses fesses, prêtes à sortir de son jean ; on croirait la peau d’un sexe d’homme qu’il suffirait de décalotter. Elle m'oppose encore ses larges épaules de nageuse qui ne nage jamais, sa nuque droite, raide, dégagée, presque noble, son enveloppe cornée aux quatre coins qui fout ma vie en l’air, le fantôme qui la dédouble et me rend davantage conscient de mon unicité, de ma solitude, de ma détresse et de mon inadéquation au monde. Et vous vous étonnez que je l’ai longtemps appelé : « cette salope de Luce » ?

Une chose que je sais maintenant, c’est qu’elle a pensé à prendre quelques congés avant de m'annoncer son désir de séparation. Voilà qui prouvait bien que tout était préparé, réglé comme du papier à musique. Une minutie de la destruction. Elle choisissait la séparation, me laissait tomber comme si rien n’avait jamais compté, et elle profitait ensuite d’une semaine de congés pour se remettre de ses quelques émotions. Histoire de les ranger soigneusement dans toutes les petites cases pour lesquelles elles étaient prédestinées.

C'est un luxe auquel je n'ai pas eu droit. Pas de sursis pour digérer, de temps pour ravaler ma peine. Après son départ, il m’a fallu comme chaque jour me laver, me vêtir, me raser, essayer de penser à autre chose, essayer de crever cette boule qui me compressait l’estomac. Il m’a fallu faire mon trajet de métro en maîtrisant ma colère, faire taire tout ce qui souhaitait hurler en moi. Et puis, il m'a fallu supporter huit heures de travail, huit heures en société avec des gens qui n'avaient que de superficiels rapports avec moi, qui ne se doutaient de rien, qui n'en avaient certainement strictement rien à foutre. Donner le change, comme tous les autres cons bienheureux, mais moi, avec un monde en miette qui me filait entre les doigts.

lundi 8 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (1)


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Je suis en quête des sons. A l’écoute de l’univers. En quête éperdue d’une perception qui va au-delà de la perception elle-même – suis sûr que vous n’y pigez rien – et ce matin, qui avait premièrement la gueule de tous les autres, ce matin, j’ai entendu pour la première fois, quelque chose qui ne s’entend pas. Appelez ça télépathie, ou communication immatérielle de pensée, appelez ça comme vous voulez, mais j’ai entendu des mots sans qu’aucune bouche n’en ait prononcé un seul. Sans qu’aucun être ne soit même présent dans ma chambre un peu froide de la petite aurore d’hiver. Si j’avais été un tant soit peu croyant, je me serais relevé sur mon lit d’un bond pour m’aplatir sur le sol et me prosterner devant ce que j’aurais considéré comme un authentique appel du Tout Puissant ; si j’avais été Jeanne d’Arc par exemple. Mais je n’y crois pas. Depuis, néanmoins, j’écoute, le vide, le silence, la terre qui étouffe dessous le bitume de la rue qui borde les fenêtres de mon appartement sans chauffage. Si je parle du froid, c’est parce qu’il me dérange dans ma concentration. J’écoute mon corps au-delà du froid, je mets tout cela sous cadenas, parce que si je ne suis pas capable d’outrepasser cette petite limite, je n’arriverai à rien. J’écoute parfois le froid pour entendre s’il a quelque chose à me dire et je le comprends mieux. Nu, sur mon lit, et puis ensuite sur la moquette mauve de ma chambre, c’est un froid progressif, qui avance en picotant mes extrémités, comme si j’étais le confluent malheureux des points cardinaux de la douleur, et puis, ça remonte lentement, vers mes mollets, puis mon genou gauche, qui feint le rhumatisme sénile, mes cuisses, et la peau de mes testicules qui lentement, uniformément se rétracte pour ne laisser entre mes jambes que deux jolies petites billes rondes, je jette un œil rapide, et je vois les poils plantés sur mes couilles qui dansent, vont et viennent, d’avant en arrière, comme deux dunes vivantes, et mon sexe apeuré par ce froid piquant qui s’accroupit, se recroqueville (comme ses enfants martyrisés qui pleurent en silence sur eux-mêmes, toujours à l’angle dur d’une pièce sans lumières dans les mauvais romans trop inspirés de Dickens) ; lumière ? je n’en ai plus, je n’ai pas payé mon électricité depuis des mois et on a fini par me couper le courant, ce n’est pas grave, moi, je peux mieux sentir mes yeux changer avec l’obscurité qui meurt et qui renaît ensuite, avec le jour et la nuit, je vois et comprends le monde au-delà de lui-même, et je peux aussi deviner la couleur du ciel sans même me lever, et je peux prédire qu’il fera gris, au moins pendant quelques heures, parce que mon plafond peine à s’irradier, oui, mes yeux, d’accord, je sens qu’ils se transforment, ma pupille, je l’entends grossir, je l’entends qui crépite et qui craque comme un vieux cuir trop sec.

Je suis en quête de tout ce qui n’est pas humain.

Et je trouve.