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Il me faut raconter ce qui m’a mené jusque là. Remonter un peu le cours des choses. Faire lumière sur l’étincelle qui a tout enclenché.
Quelque chose s’est premièrement produit le jour où Luce m’a quitté. Je sais que ça n’a rien de bien original, c’est même sans doute parfaitement banal, couru d'avance pour ainsi dire mais ce n'est rien d'autre que la vérité. Pendant un temps, Luce, je l’ai appelée « cette salope de Luce » mais aujourd’hui, je l’appelle Luce tout court, parce que j’en ai fini avec la colère, avec la frustration, l’aigreur, la peine et le ressentiment. Je suis au delà de ça, désormais. La douleur fut très vive pendant pas mal de temps. Principalement parce que tandis que j’essayais de reprendre le dessus, je tentais également de comprendre certaines choses qui commençaient à se faire jour en moi. De manière diffuse, son départ m'avait fait comprendre l’absurdité de nos existences, le pourquoi de cette peur primaire qui pousse chacun à poser sa vie en équilibre sur de petits tréteaux branlants ; l’Amour, le boulot, la famille, les petites courses au supermarché du coin, les samedis matins blafards, les petites sorties au cinéma et les amis qui n’en sont pas vraiment. Furieux, j'avais entamé ce combat qui voit se confronter l'existence, et la naissante reconnaissance d’une frontière, épaisse et dure comme un mur d’apartheid, qui nous empêche d'aller au-delà des illusions qui constituent l'essentiel de notre quotidien. La vie, ça ne pouvait pas être que ça, cette vieille pantomime hors de sens et incongrue !
Je me souviens du jour qu’elle a choisi pour me quitter. C’était un jour pas si moche. On aurait pu croire que c'était le printemps. Un printemps sans bourgeon, c’est entendu, mais un beau jour néanmoins, inondé de couleurs, enveloppé d'une chaleur mesurée, un de ces jours où sortir de chez soi ne fait peur à personne, où le monde semble s’étendre pour que l’on prenne possession de lui. J’avais encore mes illusions. Je n’étais encore moi-même qu’une illusion. Sa voix, sonnant clochement, m'avait semblé presque celle de quelqu’un d’autre. Elle avait dit : « ce n’est plus possible entre nous ». Et j’avais voulu demander « pourquoi ce qui a été possible aussi longtemps, sans que personne ne songe à s’interroger, cesse de l’être si brutalement ? », mais tous ces mots étaient restés coincés dans ma gorge. Aujourd’hui, je sais pourquoi je me suis tu. A quoi bon, je connaissais la réponse. Tous les types éconduits du monde la connaissent. Il n’y a rien de brutal dans une séparation si l'on consent à dépasser les apparences. Les êtres humains préparent leur rupture comme ils préparent leur mariage, en pesant tous les tenants et aboutissants, et en choisissant leur putain de moment.
La fin de l' histoire, elle l’avait sans doute pressentie depuis le début, mais elle avait fait taire cette petite voix qui disait la vérité en elle, peut-être même lui avait-elle enfoncé son poing entier dans la bouche pour la forcer à la fermer, pour gagner juste un peu de temps, d’illusion, éloigner la solitude, tromper la vie. Et puis lorsque cette vérité était enfin parvenue à se libérer, elle avait fait la sourde oreille, et puis en l’entendant, elle n’avait jamais cessé de faire reculer la décision, sursis après sursis, mensonge après mensonge, elle disait « moi aussi » quand je lui disais que je l'aimais. Elle mentait et moi aussi, d'une certaine manière. Ces "moi aussi", je ne peux plus les entendre même lorsqu’ils répondent à d’autres choses qu’un « je t’aime », même un « moi aussi » qui répond à un « j’ai faim ». Je ne peux plus supporter le moindre mensonge. J'entends au-delà du son, je vois au-delà des illusions. Luce s'est taillée et elle m'a laissé en dédommagement une saloperie de malédiction. Mais je ne lui en veux plus, je suis au-delà de tout ça. Au-delà des mots de la colère.
Si je ferme les yeux, sans trop d’effort, je la revois parfaitement, je la revois empaqueter ses affaires, nerveusement, des choses qu’elle ne songerait pas à emporter si elle n’était à ce point hors d’elle-même, dans une sorte de transe, des fringues en boule qu’elle froisse (alors qu’elle est d’ordinaire si rigidement soigneuse avec toutes choses), qu'elle balance négligemment dans une valise qui semble trop petite pour contenir son emportement, une brosse à cheveux, le coupe-ongles qu’elle chipe sur la petite table de nuit, un carnet de voyage, témoin d’un séjour en Sicile, un mauvais roman de Dennis Lehane, elle m’oppose son dos, son cul, sa résolution, ses cheveux en bataille qui s’agitent sur sa tête comme de la mousse de shampoing lorsque l’on se lave la tignasse, et quand elle s’accroupit, j’aperçois la naissance de ses fesses, prêtes à sortir de son jean ; on croirait la peau d’un sexe d’homme qu’il suffirait de décalotter. Elle m'oppose encore ses larges épaules de nageuse qui ne nage jamais, sa nuque droite, raide, dégagée, presque noble, son enveloppe cornée aux quatre coins qui fout ma vie en l’air, le fantôme qui la dédouble et me rend davantage conscient de mon unicité, de ma solitude, de ma détresse et de mon inadéquation au monde. Et vous vous étonnez que je l’ai longtemps appelé : « cette salope de Luce » ?
Quelque chose s’est premièrement produit le jour où Luce m’a quitté. Je sais que ça n’a rien de bien original, c’est même sans doute parfaitement banal, couru d'avance pour ainsi dire mais ce n'est rien d'autre que la vérité. Pendant un temps, Luce, je l’ai appelée « cette salope de Luce » mais aujourd’hui, je l’appelle Luce tout court, parce que j’en ai fini avec la colère, avec la frustration, l’aigreur, la peine et le ressentiment. Je suis au delà de ça, désormais. La douleur fut très vive pendant pas mal de temps. Principalement parce que tandis que j’essayais de reprendre le dessus, je tentais également de comprendre certaines choses qui commençaient à se faire jour en moi. De manière diffuse, son départ m'avait fait comprendre l’absurdité de nos existences, le pourquoi de cette peur primaire qui pousse chacun à poser sa vie en équilibre sur de petits tréteaux branlants ; l’Amour, le boulot, la famille, les petites courses au supermarché du coin, les samedis matins blafards, les petites sorties au cinéma et les amis qui n’en sont pas vraiment. Furieux, j'avais entamé ce combat qui voit se confronter l'existence, et la naissante reconnaissance d’une frontière, épaisse et dure comme un mur d’apartheid, qui nous empêche d'aller au-delà des illusions qui constituent l'essentiel de notre quotidien. La vie, ça ne pouvait pas être que ça, cette vieille pantomime hors de sens et incongrue !
Je me souviens du jour qu’elle a choisi pour me quitter. C’était un jour pas si moche. On aurait pu croire que c'était le printemps. Un printemps sans bourgeon, c’est entendu, mais un beau jour néanmoins, inondé de couleurs, enveloppé d'une chaleur mesurée, un de ces jours où sortir de chez soi ne fait peur à personne, où le monde semble s’étendre pour que l’on prenne possession de lui. J’avais encore mes illusions. Je n’étais encore moi-même qu’une illusion. Sa voix, sonnant clochement, m'avait semblé presque celle de quelqu’un d’autre. Elle avait dit : « ce n’est plus possible entre nous ». Et j’avais voulu demander « pourquoi ce qui a été possible aussi longtemps, sans que personne ne songe à s’interroger, cesse de l’être si brutalement ? », mais tous ces mots étaient restés coincés dans ma gorge. Aujourd’hui, je sais pourquoi je me suis tu. A quoi bon, je connaissais la réponse. Tous les types éconduits du monde la connaissent. Il n’y a rien de brutal dans une séparation si l'on consent à dépasser les apparences. Les êtres humains préparent leur rupture comme ils préparent leur mariage, en pesant tous les tenants et aboutissants, et en choisissant leur putain de moment.
La fin de l' histoire, elle l’avait sans doute pressentie depuis le début, mais elle avait fait taire cette petite voix qui disait la vérité en elle, peut-être même lui avait-elle enfoncé son poing entier dans la bouche pour la forcer à la fermer, pour gagner juste un peu de temps, d’illusion, éloigner la solitude, tromper la vie. Et puis lorsque cette vérité était enfin parvenue à se libérer, elle avait fait la sourde oreille, et puis en l’entendant, elle n’avait jamais cessé de faire reculer la décision, sursis après sursis, mensonge après mensonge, elle disait « moi aussi » quand je lui disais que je l'aimais. Elle mentait et moi aussi, d'une certaine manière. Ces "moi aussi", je ne peux plus les entendre même lorsqu’ils répondent à d’autres choses qu’un « je t’aime », même un « moi aussi » qui répond à un « j’ai faim ». Je ne peux plus supporter le moindre mensonge. J'entends au-delà du son, je vois au-delà des illusions. Luce s'est taillée et elle m'a laissé en dédommagement une saloperie de malédiction. Mais je ne lui en veux plus, je suis au-delà de tout ça. Au-delà des mots de la colère.
Si je ferme les yeux, sans trop d’effort, je la revois parfaitement, je la revois empaqueter ses affaires, nerveusement, des choses qu’elle ne songerait pas à emporter si elle n’était à ce point hors d’elle-même, dans une sorte de transe, des fringues en boule qu’elle froisse (alors qu’elle est d’ordinaire si rigidement soigneuse avec toutes choses), qu'elle balance négligemment dans une valise qui semble trop petite pour contenir son emportement, une brosse à cheveux, le coupe-ongles qu’elle chipe sur la petite table de nuit, un carnet de voyage, témoin d’un séjour en Sicile, un mauvais roman de Dennis Lehane, elle m’oppose son dos, son cul, sa résolution, ses cheveux en bataille qui s’agitent sur sa tête comme de la mousse de shampoing lorsque l’on se lave la tignasse, et quand elle s’accroupit, j’aperçois la naissance de ses fesses, prêtes à sortir de son jean ; on croirait la peau d’un sexe d’homme qu’il suffirait de décalotter. Elle m'oppose encore ses larges épaules de nageuse qui ne nage jamais, sa nuque droite, raide, dégagée, presque noble, son enveloppe cornée aux quatre coins qui fout ma vie en l’air, le fantôme qui la dédouble et me rend davantage conscient de mon unicité, de ma solitude, de ma détresse et de mon inadéquation au monde. Et vous vous étonnez que je l’ai longtemps appelé : « cette salope de Luce » ?
Une chose que je sais maintenant, c’est qu’elle a pensé à prendre quelques congés avant de m'annoncer son désir de séparation. Voilà qui prouvait bien que tout était préparé, réglé comme du papier à musique. Une minutie de la destruction. Elle choisissait la séparation, me laissait tomber comme si rien n’avait jamais compté, et elle profitait ensuite d’une semaine de congés pour se remettre de ses quelques émotions. Histoire de les ranger soigneusement dans toutes les petites cases pour lesquelles elles étaient prédestinées.
C'est un luxe auquel je n'ai pas eu droit. Pas de sursis pour digérer, de temps pour ravaler ma peine. Après son départ, il m’a fallu comme chaque jour me laver, me vêtir, me raser, essayer de penser à autre chose, essayer de crever cette boule qui me compressait l’estomac. Il m’a fallu faire mon trajet de métro en maîtrisant ma colère, faire taire tout ce qui souhaitait hurler en moi. Et puis, il m'a fallu supporter huit heures de travail, huit heures en société avec des gens qui n'avaient que de superficiels rapports avec moi, qui ne se doutaient de rien, qui n'en avaient certainement strictement rien à foutre. Donner le change, comme tous les autres cons bienheureux, mais moi, avec un monde en miette qui me filait entre les doigts.