mercredi 24 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (6)



Il fait sombre. Je ne peux pas vraiment dire si le jour décline où s’il se lève. Je suppose que j’en saurai un peu plus dans quelques minutes, c’est comme pour tout, sans surprise, il suffit d’attendre. L’appartement n’a jamais été véritablement ensoleillé. Un autre immeuble en face mange toute radiation. Les pâles reflets qui éclaboussent timidement la pièce représentent pour moi le seul indice du temps qui passe. Je ne veux pas dire que passé un certain degré de méditation, ou d’écoute, le temps devient relatif, devient une vue de l’esprit – quand on ne découpe plus ses journées en segments chétifs – ce serait tout à fait en deçà de la réalité. Passée une certaine frontière, le temps n’existe plus ; il redevient le pitre menteur qu’il n’a jamais cessé d’être. Une illusion sociale.

Avant le passage de cette frontière, j’avais mal. Je ressentais la douleur. Pas une douleur vive, mais une douleur ultra-présente. Presque inqualifiable tant elle était minuscule et ténue. Elle parcourait tous mes membres, sans variation d’intensité. Mes os semblaient lentement se replier sur eux-mêmes et s’entre-broyer, les uns sous le poids des autres, le poids des uns contre le poids des autres. Au-delà, toute douleur a cessé, tout a semblé se distendre soudainement, puis s’insenbiliser. En l’espace d’un claquement de doigts. Je me souviens avoir lu quelques trucs sur ce que l’on appelle l’infiniment petit ; tout étant divisible infiniment selon la règle. La seule donnée échappant à cette folie de l’amputation mathématique, c’est le temps. Un claquement de doigts, ce n’est pas un temps minuscule, hyper-divisé ; en fait, c’est une éternité. Une brèche dans le mur de la métaphysique.

Je me rappelle que ce soir de voyeurisme champêtre, je suis rentré chez moi, sans même y penser. Sans même y penser, je prenais le volant de ma voiture, j’effectuais le tour des rues autour de mon immeuble pour trouver une place de parking. Je pensais : « et le week-end, elle fait quoi le week-end, cette salope de Luce ? ». Sans y penser, je me garais sur une place de livraison, je montais les foutues marches de cette merde d’escalier en colimaçon, les narines encore bouchées, reniflant, soufflant, salivant comme un gosse qui avance toujours la bouche ouverte. En ouvrant la porte, j’apercevais la silhouette illusoire de Luce qui me demandait de ne pas lui en vouloir. Je lui répondais sans comprendre : « je ne t’en veux pas, je crois que je suis au-delà de tout ça maintenant » ; et je posais le préservatif sur la table, l’odeur de Luce sur la table, l’odeur de son élu sur la table qui restait prisonnière d’un nœud mal fichu, quelques grains de terre d’une campagne inconnue, retenus par une nappe de lubrifiant incolore. Je regardais cette chose vulgaire et sale mais je la contemplais d’un œil froid, d’un œil nouveau. Comme un dieu qui regarderait la voie lactée enfermée dans un bocal. La vie s’agitait en tous sens dans cette pauvre prison de latex, pleine de potentialités mortes.

Je me rappelle de tout, depuis le jour où Luce m’a quitté. Des conversations échangées, de la moindre de mes pensées. Tout s’inscrit effroyablement en moi, sans possibilité de sélection, de refoulement. Les odeurs, les sensations sont mortes et pourtant je me rappelle d’elles avec une précision malade. Les moindres gestes, pitoyablement quotidiens. Combien de fois j’ai pissé dans la journée de vendredi ou à quelle heure j’ai dîné tel autre jour. Le temps n’est plus rien, mais je vis encore avec les souvenirs de ce temps là. Je me souviens m’être déshabillé, je me souviens m’être couché, puis je me souviens être resté là, avoir laissé tout l’appartement en l’état, la loupiote rouge de la veilleuse de la télévision (je me souviens avoir compris qu’on me coupait l’électricité le jour où elle s’est éteinte d’elle-même), le préservatif pourrissant sur la table de la cuisine, les chaises, meubles, objets, tels qu’ils avaient été laissés par Luce ou par moi-même. Je me souviens que le téléphone sonnait frénétiquement les premières semaines, avec une effarante précision. 5 appels par jour en moyenne, avec une pointe à 10 le 14 mars. Et puis plus rien. Persistait le silence sur lequel voyageaient les choses qui ne s’entendent pas. Même le dehors s’était éteint, assourdi. Les cris, la circulation.

Je me souviens, et ces souvenirs sont les seules petites choses qu’il me reste à tuer.