
Ensuite ? J’ai fait comme tout le monde. Je me suis voilé la face. Je me suis un peu oublié dans le boulot. J’ai pris des trucs qui vous empêchent de réfléchir et d’être un individu. Je l’ai traitée de pute et de salope, et je pleurais en hurlant ces insultes dans mon appartement vide. J’ai traqué la moindre trace d’elle, pour la détruire et la faire sombrer dans l’oubli. J’ai brûlé de vieilles photos de nous deux, deux polars à la noix qu’elle avait laissés dans un tiroir du bureau, je me suis branlé comme un malade en m’imaginant la baiser comme la pire des traînées. Et d’une certaine façon, à chaque coup de rein, je la poignardais, et tout en même temps je l’insultais, je crachais les mots « pute » et « salope ». Mais je n’étais guère qu’un mec pathétique, seul avec sa rage, s’astiquant sur le canapé lilas du salon ; parmi les meubles qu’elle avait choisis, au milieu des couleurs qu’elle aimait.
Le jour même, comme je l’ai dit plus haut, je suis allé bosser. J’ai essayé d’éviter les plus bavards, avec un succès mesuré. Satyajit, le mec de l’info, a passé cette journée là à m’adresser des mails en rafales. La plupart d’entre eux contenait des fichiers joints : photos bizarres, pornos, vidéos insolites, pêchées sur le net pour faire marrer les collègues. N’importe quel autre jour que celui-ci, ça m’aurait fait marrer comme les autres. Les mails s’amassaient dans la boite de réception comme autant d’obus qui venaient exploser au cœur de mon amour propre et je n’ai répondu à aucun d’entre eux. Vers 17h30, Satyajit a fini par s’interroger au sujet de ce silence inhabituel et m’a écrit un mail plus personnel, avec un objet sans mystère, rempli comme suit : « tu vas bien ? »… Le texte du mail proprement dit n’allait guère plus loin ; il désamorçait pour ainsi dire l’interrogation initiale : « t’as trop de boulot ou quoi ? Tu fais la gueule ? T’as vu la photo du clébard en train de se taper un canard ? ». Qu’aurais-je pu répondre ?, j’ai simplement écrit : « fous-moi la paix Satyajit, c’est pas le jour ». Il n’y eut plus jamais d’autres mails, et Satyajit, préférant en rester là, pour ne pas risquer d’en savoir davantage (ce qui en disait long sur la profondeur de nos rapports) trouva vite un autre destinataire à qui envoyer ses clichés débiles (Sam, un gros con de la compta qui m’appelait l’italien à chaque fois qu’il me croisait dans les couloirs).
Ça a continué comme ça pendant pas mal de temps. Les gens ne se doutaient de rien ou s’en foutaient royalement comme je l’ai dit aussi plus haut. En février, j’ai participé à la fête annuelle du Comité d’Entreprise. Je suis venu seul et Brigitte, la petite assistante du patron m’a demandé où était Luce. Plongeant mes yeux noirs dans ses billes vertes, j’ai répondu qu’elle était malade et elle n’a pas cherché – bien sur – à en savoir plus. Il me semblait néanmoins à l’époque que ce que je croyais murmurer en moi explosait aux oreilles de tous ; comme lorsque l’on prononce des mots à voix haute par inadvertance, des mots qu’on voudrait pourtant taire. Ce soir de février, l’expression « salope de Luce » a sans doute résonné avec plus de force que la musique débilitante et à la mode, prévue pour faire danser les employés.
Un mois plus tard, en pleine journée – une vraie journée poisseuse de mars – Luce m’a appelé sur mon portable. « Cette salope de Luce » clignotant en mobiloscope sur l’écran de mon petit Motorola tandis que résonnait dans mon petit bureau à cloisons fines la musique d’Il était une fois dans l’ouest. Je n’ai pas pu répondre. Mes veines battant contre mes tempes, ma colère se métamorphosant en angoisse, j’ai espéré – prié – en silence qu’elle me laisse un message pour m’expliquer le sens de son appel. Le téléphone s’est enfoncé dans le silence et j’ai attendu. Longtemps. Peut-être vingt ou trente minutes. J’ai ensuite appelé mon répondeur tout en connaissant la réponse à la question que je souhaitais lui poser. Elle ne m’avait rien laissé. Pas une explication. Rien. Comme le jour où elle était partie.
A compter de ce jour là, mon existence bascula irrémédiablement et je me mis à la suivre.