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Je sais, je sais, d’aucuns l’ont déjà dit ici, la plage, c’est surfait, c’est un immense terrain vague à coquillages qui fait figure de terrain de jeux pour gamins hyperactifs. Le sable, c’est une vraie saloperie, un incubateur géant pour dégueulasseries organiques en tous genres, un bon pour deux mycoses achetées, une mycose offerte ; les estivants mâles gonflent leurs biceps, rentrent le ventre (ce qui ne me concerne pas vu que ma trentaine passée n’a rien entamé de ma parfaite musculature ; admirablement proportionnée, ni trop saillante, ni trop absente) ; les estivantes sortent leur poitrine bronzée pour donner des sueurs aux vendeurs de canettes réfrigérées. Ouais, ouais, c’est le cirque !
Les gamins tournent autour de vous comme des apaches devenus cinglés et font valser leur tapis de sable, porté par le vent, qui vient s’échouer sur votre serviette humide ou dans vos yeux, et le bruit, le bruit, c’est quelque chose qui ressemble à une cantine multipliée par 10 ; cris, hurlements, rires, interpellations de prénom, toujours plus stridentes si aucune réponse ne parvient, du genre : « Sandrine… Sandriiine… Saaaaaandrine ? Saaaannnnnnnddrrrrrriine !!! ». On croirait une ronde de planètes miniatures autour d’une supernova. Enfin, mes gosses sont assez calmes, eux. Ils regardent l’océan avec respect. Les pupilles floues, je crois pouvoir dire qu’ils méditent, ou quelque chose du genre.
Alors oui, la plage, c'est peut-être surfait.
Je suis un type plutôt frileux. Avant d’entrer dans l’eau, je prends mes précautions, je me prépare psychologiquement, je trempe d’abord - comme tout le monde, je suppose - l’extrémité des orteils de mon pied droit comme si cette partie de mon corps constituait la tête mercure d’un thermomètre recouvert d’épiderme. Et puis j’avance. Lentement. Je me retourne et j’aperçois mon épouse qui me couve d’un regard aimant et moqueur à la fois. Je suis le petit qui s’affranchit et qu’on encourage. J’avance encore. Venir à la rencontre de l’eau, m’enfoncer jusqu’à mi-cuisses, c’est déjà presque un calvaire alors je redoute de devoir immerger ce qui est encore sec. Je sens que tout se rétracte, mes muscles, mes ligaments, enfin tout, vraiment tout. Mais j’avance quand même résolument. Une résolution de limace, une résolution au ralenti, mais une résolution tout de même, ce qui est mieux que rien.
J’essaie aussi de repérer les gosses avec masque et tuba qui font traditionnellement gicler des gerbes d’eau pour ne pas qu'ils éclaboussent une partie de mon corps que je n’ai pas encore décidé de tremper. Quand j’en vois un à droite, je vais à gauche, et quand j’en vois un à gauche, je rechigne mais je vais vers la droite. A chaque fois qu’une vague me submerge davantage que je ne l’aurais imaginé, je me raidis, tente de surélever ma position en enfonçant la pointe de mes pieds dans le sable, en dessous, je les vois d’ailleurs tant l’eau est claire. Mais aussitôt, je me dis que l’océan fait la moitié du travail, la moitié restante étant piteusement prise en main par ma résolution de moineau au bord du nid. Au dessus de l’eau, je serre les poings et m’enfonce enfin jusqu’aux épaules. Une demi-heure est morte pendant ce temps là et je peux alors disparaître dans l’eau, le sel, le sable.
Premièrement, je nage, pour me réchauffer et puis enfin quand la fraîche température de l’océan ne me semble plus qu’un lointain souvenir, je me retourne et flotte sur le dos, barque humaine, visage face au soleil, je ferme les yeux, les ouvre à nouveau. L’autre jour, en traversant un pont en bagnole (un autre délice des vacances), je méditais sur la sensation que tout cela me procure chaque année. Avant d’être des hommes, et même des primates, on était premièrement des poissons ; quelque chose est peut-être resté dans nos gênes de ce goût de l’eau, qui nous fait ressentir pleinement ce que nous sommes. Quelque chose qui ressemble enfin à la prise de conscience d’être un membre de la confrérie naturelle, la conscience d’être une part du Monde. Conscience de l’éphémère, de la futilité de l'existence, mais aussi de son miracle cosmique pour ainsi dire. Vu de cette position privilégiée, unique, le monde se défait de ses apparats. Il paraît tel qu’il est en vérité. Gondolé, affable, terrifiant et magique.
A mi-chemin sur ce pont départemental, contemplant à gauche un fleuve reflétant des lumières venus d’ailleurs, au milieu d’une forêt vert profond, appréciant cette illusoire lévitation, je me dis simplement que je ne connais aucune autre quiétude plus intense et savoureuse. Je décrète que si un jour, on m’annonce que je suis condamné (on l’est tous de toute façon), que l’on m’annonce qu’il ne me reste plus que quelques mois, quelques semaines à vivre, je choisirai - si l'on m'offre le choix - de les achever au bord d’une mer qui me permettra d’y flotter calmement. Savourer ce qu’il y a à perdre sans même un instant pour le regretter.
C’est ce pont, cet instant figé. Les ponts, j’en parlerai peut-être plus tard…
Les gamins tournent autour de vous comme des apaches devenus cinglés et font valser leur tapis de sable, porté par le vent, qui vient s’échouer sur votre serviette humide ou dans vos yeux, et le bruit, le bruit, c’est quelque chose qui ressemble à une cantine multipliée par 10 ; cris, hurlements, rires, interpellations de prénom, toujours plus stridentes si aucune réponse ne parvient, du genre : « Sandrine… Sandriiine… Saaaaaandrine ? Saaaannnnnnnddrrrrrriine !!! ». On croirait une ronde de planètes miniatures autour d’une supernova. Enfin, mes gosses sont assez calmes, eux. Ils regardent l’océan avec respect. Les pupilles floues, je crois pouvoir dire qu’ils méditent, ou quelque chose du genre.
Alors oui, la plage, c'est peut-être surfait.
Je suis un type plutôt frileux. Avant d’entrer dans l’eau, je prends mes précautions, je me prépare psychologiquement, je trempe d’abord - comme tout le monde, je suppose - l’extrémité des orteils de mon pied droit comme si cette partie de mon corps constituait la tête mercure d’un thermomètre recouvert d’épiderme. Et puis j’avance. Lentement. Je me retourne et j’aperçois mon épouse qui me couve d’un regard aimant et moqueur à la fois. Je suis le petit qui s’affranchit et qu’on encourage. J’avance encore. Venir à la rencontre de l’eau, m’enfoncer jusqu’à mi-cuisses, c’est déjà presque un calvaire alors je redoute de devoir immerger ce qui est encore sec. Je sens que tout se rétracte, mes muscles, mes ligaments, enfin tout, vraiment tout. Mais j’avance quand même résolument. Une résolution de limace, une résolution au ralenti, mais une résolution tout de même, ce qui est mieux que rien.
J’essaie aussi de repérer les gosses avec masque et tuba qui font traditionnellement gicler des gerbes d’eau pour ne pas qu'ils éclaboussent une partie de mon corps que je n’ai pas encore décidé de tremper. Quand j’en vois un à droite, je vais à gauche, et quand j’en vois un à gauche, je rechigne mais je vais vers la droite. A chaque fois qu’une vague me submerge davantage que je ne l’aurais imaginé, je me raidis, tente de surélever ma position en enfonçant la pointe de mes pieds dans le sable, en dessous, je les vois d’ailleurs tant l’eau est claire. Mais aussitôt, je me dis que l’océan fait la moitié du travail, la moitié restante étant piteusement prise en main par ma résolution de moineau au bord du nid. Au dessus de l’eau, je serre les poings et m’enfonce enfin jusqu’aux épaules. Une demi-heure est morte pendant ce temps là et je peux alors disparaître dans l’eau, le sel, le sable.
Premièrement, je nage, pour me réchauffer et puis enfin quand la fraîche température de l’océan ne me semble plus qu’un lointain souvenir, je me retourne et flotte sur le dos, barque humaine, visage face au soleil, je ferme les yeux, les ouvre à nouveau. L’autre jour, en traversant un pont en bagnole (un autre délice des vacances), je méditais sur la sensation que tout cela me procure chaque année. Avant d’être des hommes, et même des primates, on était premièrement des poissons ; quelque chose est peut-être resté dans nos gênes de ce goût de l’eau, qui nous fait ressentir pleinement ce que nous sommes. Quelque chose qui ressemble enfin à la prise de conscience d’être un membre de la confrérie naturelle, la conscience d’être une part du Monde. Conscience de l’éphémère, de la futilité de l'existence, mais aussi de son miracle cosmique pour ainsi dire. Vu de cette position privilégiée, unique, le monde se défait de ses apparats. Il paraît tel qu’il est en vérité. Gondolé, affable, terrifiant et magique.
A mi-chemin sur ce pont départemental, contemplant à gauche un fleuve reflétant des lumières venus d’ailleurs, au milieu d’une forêt vert profond, appréciant cette illusoire lévitation, je me dis simplement que je ne connais aucune autre quiétude plus intense et savoureuse. Je décrète que si un jour, on m’annonce que je suis condamné (on l’est tous de toute façon), que l’on m’annonce qu’il ne me reste plus que quelques mois, quelques semaines à vivre, je choisirai - si l'on m'offre le choix - de les achever au bord d’une mer qui me permettra d’y flotter calmement. Savourer ce qu’il y a à perdre sans même un instant pour le regretter.
C’est ce pont, cet instant figé. Les ponts, j’en parlerai peut-être plus tard…