
source
Y a des modes, comme ça, qui fleurissent. Certaines sont heureuses, d’autres le sont moins (les sabots en plastoc, les revivals années 80). Doudourou nous le disait l’autre jour : « incroyable le nombre de gens que l’on voit avec un exemplaire sous le bras d’un des tomes de la trilogie Millenium ». C’est assurément le plus spectaculaire indice d’un véritable phénomène de librairie. Je ne dois d’ailleurs pas être le premier blogueur – loin s’en faut – à pondre un billet sur le sujet.
Il faut dire aussi que chez Actes Sud, on a soigné le produit. La couverture a plutôt belle gueule et se repère à des kilomètres. On voit des types bouquiner Millenium dans les troquets (désormais qu’on n’a plus le droit de s’y enfumer), des nénettes qui ne lèvent pas la tête de l’ouvrage dans le métro, des exemplaires qui dépassent des sacs à main. Sur la plage cet été des gonzesses doudoune à l’air qui tournent des pages, livre ouvert, dos au soleil, des mecs à l’allure absente qui regardent par-dessus leur épaule ; une nuée de lecteurs à couverture rouge et noire s’éparpille un peu partout, sous nos yeux. A ce jour, la France est divisée en deux : il y a ceux qui ont lu Millenium et les autres. Et il faudrait que ceux qui ne l’ont pas encore lu habitent une grotte singulièrement reculée du monde pour ne pas savoir de quoi il retourne, entre les couvertures qui s’affichent dans les mains de tous, et les superbes placards publicitaires qui ont périodiquement décorés les métros, les cloisons d’abri-bus, et autres joyeusetés marketées du genre.
Il faut ajouter encore que l’une des grandes raisons de ce succès, c’est sans doute la mort de l’auteur. Une sorte de légende à punaiser en exergue de l’œuvre, puisque Stieg Larsson, l’écrivain à qui l’on doit cette trilogie, a trouvé le moyen de rendre ses trois tomes achevés à l’éditeur avant de retourner canner tranquillement chez lui. C’est bien connu, les morts vendent bien mieux que les vivants.
Voilà de bien mauvais arguments pour nous permettre de déterminer si le succès paranormal de ce roman est mérité ou non. A vrai dire, j’ai été surpris par la qualité des personnages. Ailleurs, j’ai entendu parler de quelques clichés. Je ne sais si cette remarque concernaient les personnages. Par exemple, l’enquêtrice freelance, Lisbeth Salander ; une fille un peu perturbée et asociale, dotée d’une intelligence au-dessus de la moyenne (ce qu'elle considère comme une tare) qui utilise les tatouages pour inscrire sur son corps les événements cruels et terribles qui ont jalonné sa vie. Ça m’a tout l’air bien balisé comme sentier, ça ! Sauf que c’est très fréquent de relever ce genre de réflexes pulsionnels chez des individus présentant des situations similaires.
A vrai dire, je n’ai trop rien contre les clichés, si tant est qu’ils permettent au personnage de vivre sa propre existence. A force de vouloir que les personnages évoluent en dehors où à coté de leur nature, toujours à l’inverse de ce qu’ils seraient censés faire, on finit par les rendre inhumains. Par peur de les rendre communs, nous les rendons parfaitement étrangers à tout ce que nous sommes. Bref, il s'agit là d'un bon roman policier (on ne va pas non plus en faire des tartines) tout ce qu’il y a de plus honorable, bien fichu, pas trop mal écrit (à ce qu’il semble) et traduit (mis à part quelques dialogues familiers manquant de naturel).
Je me permets, pour finir de revenir sur le succès singulier du roman. Un peu plus haut, je me suis permis – peut-être hâtivement – de diviser l’hexagone en deux. Une autre distinction est en effet à faire : il y a ceux qui ont lu Millenium et ceux qui sont actuellement en train de le lire.
L’autre soir, je sors du métro, mon exemplaire à la main, ouvert devant moi. Je continue à lire en marchant. Une femme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux sont châtains très clairs, se porte à ma hauteur et me dit, affichant un sourire qui tient à la fois de l’espièglerie et de la séduction: « vous croyez qu’elle est morte ? ». Vous auriez su quoi répondre ? Comme un con, je bredouille : « qui, quoi ? Hein ? Y a pas de femme ? ». Je suppose qu’elle a dû me prendre pour un idiot fini puisque le premier tome de Millenium regorge précisément de personnages féminins. Y en a de toutes les couleurs pour ainsi dire. Elle continue néanmoins à poser la même question, espérant sans doute m’extirper de mes quelques pensées lourdes et engluées mais je persiste à répondre totalement à coté de la plaque. Finalement nous nous séparons et je rentre chez moi, continuant ma lecture piétonne tout du long.
Je dois l’avouer, j’ai rêvé un instant revenir sur mes pas, juste pour lui dire : « non, ne partez pas, vraiment, je ne suis pas un abruti qui n’entrave rien à ce qu’il lit. Restez, je vous assure, j’ai mon opinion sur l’hypothétique décès d’Harriet Vanger, j’étais juste un peu trop plongé dans ma lecture » ; ceci m’aurait permis sans doute de sauver mon amour propre de la débâcle.
Presque aussitôt toutefois, je me suis fait la réflexion suivante : « voilà ce qui nous sépare : d’un coté nous avons ceux qui ont lu Millenium ; de l’autre, nous avons ceux qui sont en train de le lire, et ce très infime décalage donne le droit aux premiers de venir pourrir la lecture des seconds ». Autrement dit, vous finirez invariablement - si vous choisissez de lire ce livre (je l'ai dit, bon personnage, bon intrigue, polar de bonne facture ; mais l'été et la plage, c'est fini !) - par croiser un casse-couille qui n’a d’autre fantasme que de vous éventer la fin.
Y a des modes, comme ça, qui fleurissent. Certaines sont heureuses, d’autres le sont moins (les sabots en plastoc, les revivals années 80). Doudourou nous le disait l’autre jour : « incroyable le nombre de gens que l’on voit avec un exemplaire sous le bras d’un des tomes de la trilogie Millenium ». C’est assurément le plus spectaculaire indice d’un véritable phénomène de librairie. Je ne dois d’ailleurs pas être le premier blogueur – loin s’en faut – à pondre un billet sur le sujet.
Il faut dire aussi que chez Actes Sud, on a soigné le produit. La couverture a plutôt belle gueule et se repère à des kilomètres. On voit des types bouquiner Millenium dans les troquets (désormais qu’on n’a plus le droit de s’y enfumer), des nénettes qui ne lèvent pas la tête de l’ouvrage dans le métro, des exemplaires qui dépassent des sacs à main. Sur la plage cet été des gonzesses doudoune à l’air qui tournent des pages, livre ouvert, dos au soleil, des mecs à l’allure absente qui regardent par-dessus leur épaule ; une nuée de lecteurs à couverture rouge et noire s’éparpille un peu partout, sous nos yeux. A ce jour, la France est divisée en deux : il y a ceux qui ont lu Millenium et les autres. Et il faudrait que ceux qui ne l’ont pas encore lu habitent une grotte singulièrement reculée du monde pour ne pas savoir de quoi il retourne, entre les couvertures qui s’affichent dans les mains de tous, et les superbes placards publicitaires qui ont périodiquement décorés les métros, les cloisons d’abri-bus, et autres joyeusetés marketées du genre.
Il faut ajouter encore que l’une des grandes raisons de ce succès, c’est sans doute la mort de l’auteur. Une sorte de légende à punaiser en exergue de l’œuvre, puisque Stieg Larsson, l’écrivain à qui l’on doit cette trilogie, a trouvé le moyen de rendre ses trois tomes achevés à l’éditeur avant de retourner canner tranquillement chez lui. C’est bien connu, les morts vendent bien mieux que les vivants.Voilà de bien mauvais arguments pour nous permettre de déterminer si le succès paranormal de ce roman est mérité ou non. A vrai dire, j’ai été surpris par la qualité des personnages. Ailleurs, j’ai entendu parler de quelques clichés. Je ne sais si cette remarque concernaient les personnages. Par exemple, l’enquêtrice freelance, Lisbeth Salander ; une fille un peu perturbée et asociale, dotée d’une intelligence au-dessus de la moyenne (ce qu'elle considère comme une tare) qui utilise les tatouages pour inscrire sur son corps les événements cruels et terribles qui ont jalonné sa vie. Ça m’a tout l’air bien balisé comme sentier, ça ! Sauf que c’est très fréquent de relever ce genre de réflexes pulsionnels chez des individus présentant des situations similaires.
A vrai dire, je n’ai trop rien contre les clichés, si tant est qu’ils permettent au personnage de vivre sa propre existence. A force de vouloir que les personnages évoluent en dehors où à coté de leur nature, toujours à l’inverse de ce qu’ils seraient censés faire, on finit par les rendre inhumains. Par peur de les rendre communs, nous les rendons parfaitement étrangers à tout ce que nous sommes. Bref, il s'agit là d'un bon roman policier (on ne va pas non plus en faire des tartines) tout ce qu’il y a de plus honorable, bien fichu, pas trop mal écrit (à ce qu’il semble) et traduit (mis à part quelques dialogues familiers manquant de naturel).
Je me permets, pour finir de revenir sur le succès singulier du roman. Un peu plus haut, je me suis permis – peut-être hâtivement – de diviser l’hexagone en deux. Une autre distinction est en effet à faire : il y a ceux qui ont lu Millenium et ceux qui sont actuellement en train de le lire.
L’autre soir, je sors du métro, mon exemplaire à la main, ouvert devant moi. Je continue à lire en marchant. Une femme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux sont châtains très clairs, se porte à ma hauteur et me dit, affichant un sourire qui tient à la fois de l’espièglerie et de la séduction: « vous croyez qu’elle est morte ? ». Vous auriez su quoi répondre ? Comme un con, je bredouille : « qui, quoi ? Hein ? Y a pas de femme ? ». Je suppose qu’elle a dû me prendre pour un idiot fini puisque le premier tome de Millenium regorge précisément de personnages féminins. Y en a de toutes les couleurs pour ainsi dire. Elle continue néanmoins à poser la même question, espérant sans doute m’extirper de mes quelques pensées lourdes et engluées mais je persiste à répondre totalement à coté de la plaque. Finalement nous nous séparons et je rentre chez moi, continuant ma lecture piétonne tout du long.
Je dois l’avouer, j’ai rêvé un instant revenir sur mes pas, juste pour lui dire : « non, ne partez pas, vraiment, je ne suis pas un abruti qui n’entrave rien à ce qu’il lit. Restez, je vous assure, j’ai mon opinion sur l’hypothétique décès d’Harriet Vanger, j’étais juste un peu trop plongé dans ma lecture » ; ceci m’aurait permis sans doute de sauver mon amour propre de la débâcle.
Presque aussitôt toutefois, je me suis fait la réflexion suivante : « voilà ce qui nous sépare : d’un coté nous avons ceux qui ont lu Millenium ; de l’autre, nous avons ceux qui sont en train de le lire, et ce très infime décalage donne le droit aux premiers de venir pourrir la lecture des seconds ». Autrement dit, vous finirez invariablement - si vous choisissez de lire ce livre (je l'ai dit, bon personnage, bon intrigue, polar de bonne facture ; mais l'été et la plage, c'est fini !) - par croiser un casse-couille qui n’a d’autre fantasme que de vous éventer la fin.
Et si vous savez lire entre les lignes, c’est précisément ce que je viens de faire.
[Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - Millenium 1 de Stieg Larsson – trad. du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouverain – éd. Actes Sud - 571 pages]