
Comment expliquer cela. J’entends, ou plutôt je perçois des choses qui ne s’entendent pas. Ce ne sont pas des mots, ni des sensations. Ce sont des vérités…
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Luce est étendue sur le ventre. Ses cuisses sont humides. Elles sont peut-être un peu grosses mais ça ne me dérange pas. Elle plonge la main dans un paquet de chips. A chaque fois que sa mâchoire s’ouvre et se referme, son corps entier s’agite sur le matelas. De temps en temps, j’entends quelques bruits de succion, quand elle passe sa langue dans le creux de ses dents pour en décoller les chips gorgés de salive, écrabouillés. Je suis un peu plus loin, cul nu sur le rebord de la fenêtre, il fait bon, je fume une cigarette. Je lui dis : « j’y peux rien… » ; elle se retourne d’un bond sur le lit ; sur le dos, elle sourit, les coudes reposant sur le matelas, elle plante un ongle dans sa bouche pour racler un molaire encombrée ; elle dit : « tu bandes encore ? ».
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Ce sont des faisceaux de lumière ; des faisceaux, j’en suis certain, qui balaient l’espace. Un espace incertain, mais un espace quand même ; y a de la vie au-delà, putain, et ça a autant de luminosité qu'une lampe torche à la con. Des vérités, aussi, mais je ne les perçois pas, elles s’incrustent en moi, dans la moindre de mes cellules, si j’avais encore des jambes, encore un corps, si le froid existait encore, je m’agenouillerais cette fois.
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J’ai rêvé que Luce découvrait mon petit manège. Elle sortait de son boulot, elle venait vers moi. Les poings serrés comme deux étaux. Elle se penchait vers la fenêtre de la portière conducteur. Elle hurlait des mots que je ne comprenais pas, ou que je n'entendais pas. Des gens qui passaient dans la rue assistaient à la scène, se retournaient. J’étais derrière le volant, immobile et tétanisé, incapable de faire le moindre mouvement ; « sors de ta voiture, espèce de taré, sors de ta voiture », je décryptais en lisant sur ses lèvres. Son visage était rouge, comme lorsque le sang se fige à un endroit et engourdit tout. Quand je me suis réveillé, j’ai cru sentir l’odeur affreusement mélangée du préservatif sur la table de la cuisine. Je sais bien que ce n’est pas possible ; je crois avoir hurlé.
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Des faisceaux, et puis des bourdonnements intenses. Vrombissants, comme un vieux moteur de 4L mué par une armée de bourdons cinglés. Les vérités semblent discuter les unes avec les autres, elles se contredisent ; même ici, même maintenant. Elles tapent le carton sur mon dos. Taillent le bout de gras sur mon cas. Et in fine, elles crachent sur ma mémoire.
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Luce poireaute derrière la glissière de sécurité. Je la distingue, derrière le volant. Elle a l’air de faire la gueule sévère. Ses deux bras sont croisés. Je m’arrête, à peine descendu, elle me cueille : « j’en ai plein le cul de cette voiture de merde qui tombe toujours en panne, on rentre ». « Mais, et la voiture de ton père ? » ; « j’en ai rien à foutre, il viendra se la chercher ». A peine montée dans la voiture, elle dégaine son téléphone pour dire à son père, qu’elle s’en fout, qu’il peut venir se la chercher sa voiture de merde.
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Un soir, j’ai été malade. Je m’en souviens bien, c’était un soir d’élections régionales. La gauche avait tout remporté, j’étais content. Ils me semblaient un peu idiots et auto-satisfaits les vainqueurs, mais j’étais content, grelottant dans le lit. Toute la nuit, Luce m’a serré contre elle. Elle se sentait coupable de m’avoir traîné toute la journée dans ce froid sec, rouge de température, tremblant d’indécision.
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Cette puanteur tout à coup. Une puanteur d’urine, de merde, de crasse. De la poussière partout. J’ai l’impression qu’on m’a enfoncé de la mélasse dans le nez. Mon corps me fait mal. C’est une douleur inconnue, indicible, comme si des milliers de rongeurs me grignotaient la peau, me rognaient les os, m’arrachaient les ligaments et les nerfs, me lacéraient les muscles. Les faisceaux balaient toujours l’espace. Comme si j’avais échoué, le monde me renvoie tout. Il m’exclut. Les faisceaux, qui s’agitent en tout sens, même alors que mes yeux refusent de s’ouvrir. Des pas raclent le dos de la moquette. La moquette mauve que Luce a choisie ; sa moquette, ses meubles. Les faisceaux se croisent, s'entre-déchirent. Une voix éclate parmi eux. Elle est fine, comme une voix d'homme qu'on déniaise. La voix demande : « il est mort ? ».
Fin