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lundi 16 juin 2008

Socrate métropolitain (ou l'allégorie de la caverne)


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La RATP, ça n’a l’air de rien mais ça en dit plus que pas mal d’autres trucs sur ce qu’on fait et comment on le fait. Ah, on y est, qu’ils se disent, il va nous faire la sempiternelle galerie de portraits, entre le gros dégueu qui se fourre les doigts dans le nez, et la brune incandescente qui fait la fière, le rêveur qui tripote une barre chocolatée le regard perdu, le type qui pue, la nénette trop parfumée, les familles à scinder entre celles qui fourrent leur marmaille en poussette en plein milieu du chemin et celles qui plient respectueusement l’attirail, ceux qui font la tronche quand un roumain joue « La vie en rose » pour la 589e fois de la journée et ceux qui s’émerveillent d’un rien et qui répandent leur porte-monnaie, le distinguo facile et redresseur de tort qui vous fait mal juger ceux qui gardent au chaud leur aumône pour se payer le journal (j’aurais pu dire Le Figaro, vous voyez…) et ceux qui déversent leur bonne conscience dans le gobelet en plastique d’un type qu’ils oublieront dans 1, 2 ,3, 4 secondes.

Non, non. Ce que j’ai à dire sur la question est plus terre à terre. Et rien qui ne tienne de la présomption ou de l’imagination fertile du petit gratteur en goguette – je m’arrête ici : ils vous font pas marrer ces gens qui prétendent écrire dans les cafés ou dans le métro, ou dans les lieux publics ? Qui prétendent humer l’esprit du péquin de sortie ? Moi, ils m’amusent beaucoup… Je reprends, heu, où en étais-je ? Ah oui, j’ai remarqué quelque chose d’invariable sur ma ligne de métro.

D’ordinaire, je me lève à 7h00. A 7h05, je me fais gicler un café et je fume une clope en le sirotant. Si je ne fais pas de malaise, à 7h10, je suis sous la douche. A 7h15, je m’habille et je traînasse jusque 7h20, je lis les insomniaques qui postent sur mon blog, vérifie mes messages, remet les gosses dans le droit chemin du matin, aide un peu mon épouse. A 7h35, je l’embrasse à pleine bouche (après m’être brossé les dents) et cela donne bien souvent le ton de ma journée. Un petit baiser fermé et c’est morose. Une glissade en toboggan sur sa langue et tout se réveille en moi… Bref, à 7h40 les amis, je suis sur le quai du métro et l’affluence est raisonnable.

Mais moi (et mes « moi ») et l’ordinaire, ça donne une vue triple, quadruple, quintuple ! Parfois, je rechigne à me lever. Je me lève à 7h10. Le tabac me vrille le crâne et la vue, mon cœur me tape sur la santé en faisant une marelle arythmique. Je me rallonge donc à nouveau. La douche, quelle heure est-il déjà ?, merde, je me transporte sous la douche comme sur coussin d’air, glisse-glisse-glisse, l’eau trop chaude met des coups de pompe dans mon estomac, jongle avec mes organes qui se retrouvent sens dessus dessous. Les gosses veulent pas déjeuner, pas s’habiller, les sirènes volent dans tout l’appartement et mon épouse, je le sens limite excédée, je lui parlerais bien de mes sucs gastriques mais c’est jamais le moment (et je sais que le baiser sera pincé comme une bouche d’archiduchesse en pleine crise hémorroïdaire). Je m’habille n’importe comment, tente de remettre en ordre précaire mes cheveux (tous mes cheveux) récalcitrants (et je n’ai pas le bonheur d’être chauve), me brosse les dents en me niquant les gencives, un filet mêlé de sang et de dentifrice explose sur l’émail du lavabo. J’essaie de me presser. J’essaie mais rien ne veut, rien ne peut…tout mon corps bégaie ! et à 8h15 je suis sur le quai et le voilà bondé.

La rame gifle de vent sale un troupeau de mines atterrées. A l’intérieur du wagon, les individus sillonnent les uns autour des autres, je veux descendre, avec mon mètre 65, personne n’a de tête, j’ai le nez dans les bouches, dans les mentons, dans les poitrines, dans les nibards et je ferme les yeux et je cesse de respirer et simultanément, j’essaie de voir au delà de tous ces corps qui me nuisent et m’amenuisent, et j’essaie de trouver de l’air sain. J’essaie en vain. Je ne me bats jamais pour une place assise parce que j’ai ma fierté et s’il arrive que fortuitement, l’une d’entre elles s’offre à moi, j’ouvre mon bouquin du moment et les mots sortent du livre pour me gratter l’iris, comme un type gratte avec son ongle une croûte de moutarde séchée sur la table d’une brasserie paumée.

Si je ne prenais pas chaque jour le métro (c’est donc bien grace à la Régie Autonome des Transports Parisiens que je le dois), je n’aurais même pas connaissance de ce fait magnifique, indubitable, grandiose, surhumain.

On voudrait tous faire partie de la France qui se lève tôt. A défaut, on ne garnit jamais que l’armée pitoyable des gens qui se lèvent mal.


[Les éminents blogueurs aliénés dans ce texte, sauf le premier d’entre eux qui se trouve être à l’origine de ce texte, peuvent se considérer marqués du sceau de l’infamie : un « tag »]

mardi 10 juin 2008

Little (4) - Mélatonine



Pour clore, il faudrait une musique de film. Une musique qui ne s’arrête jamais. Comme une roue mais en notes. C’est comme ça, non ?

Je ne vais pas décliner cette misérablerie inlassablement. Le petit a dû se limer les dents. Le petit a eu une instit tarée. Le petit est une fourmilière allergique. Franchement, y a pas de quoi fouetter un chat ou se rouler dans la poussière en poussant des gémissements. Pas de quoi faire rameuter les pleureuses siciliennes. La vie est comme ça. C’est une sentence bête ! Alors allons-y : la vie, c’est comme un wagon de métro aux heures de pointe, faut se faire sa place. Ah, c’est bien, c’est chouette, c’est certainement la Maman de Forrest Gump qui nous l’a dit.

Ou ?

La vie, c’est comme une cuvette de chiottes, tu accumules et tu tires la chasse !

Ou ?

La vie, c’est comme une frise ratée, c’est laid, c'est plagié sur le voisin, donc pas bien original et pourtant, ça clôt invariablement toutes les fins de semaine.

Ou ?

La vie ? C’est la vie !

Aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts et je décline les clichés pour m’enlever ma vilaine peau et adopter l’autre. Ça sert à rien de faire un bilan. Un bilan de quoi d’ailleurs ! Ah oui, je pourrais raconter comment l’Alsace a fini par me mettre ma peignée, et une belle, bien cinglante, vous raconter comment elle a métamorphosé le petit martyr en super bourreau de pacotille. Ce serait bien, ce serait chouette ! Comme quand le petit Pacino endosse le costume du chef de famille, contre toute attente. Ou je pourrais trier le bon grain de l’ivraie, le beau du laid, le bien du mal, l'actif du passif. Et tenter de jouer avec mon âme comme un équilibriste. Mais ce serait ignorer que tout est mélangé, comme la personnalité floue de Paul Newman dans l’Arnaqueur.

Ou ?

Rideau !

lundi 9 juin 2008

Little (3) - Zyprexa


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L’Alsace me hait. Elle a la rancœur éternelle des humiliées et c’est moi qu’elle a choisi pour vomir sa frustration et sa honte.

L’alsace est comme une femme à qui on ne demande jamais son avis et ça la fait disparaître comme de la buée. Elle est comme ses femmes qu’on marie de force, pour un gros compte en banque ou pour une marche franchie sur cette connerie d’échelle sociale. Pire, elle est celle qu’on piétine pour extirper toutes les richesses de son ventre. Elle est la salope même pas salope qu’on traite quand même comme telle, parce qu’avant soi, tout le monde a fait pareil. Comme si son viol était une tradition, un droit héréditaire…

Pourquoi moi ? Comment savoir ce qui secoue son aigreur. Pourquoi moi ? Parce qu’elle sait que c’est gagné d’avance. Ma taille de rien, mes biceps de rien, mes abdos de rien, ma cervelle de rien. Ma volonté toute petite qu’elle projette d’écraser.

Organisée, depuis que je suis tout petit, elle envoie ses émissaires me pourrir la vie. Des soldats pour me souiller l’existence. Des agents secrets pour envahir mes nuits de terreur et de sanglots. L’Alsace veut ma peau et elle l’aura. Veut ma raison et elle l’aura. Veut tout ce que je veux pour que je ne l’ai pas. Et elle l’aura. Elle envoie des brunes, des châtains, décolorées-blondes pour me plonger la tête dans la merde de la vie, comme un flic qui malmène un truand qui n’a que l’omerta sur le bout de la langue. Elle m’appuie la tête sous la flotte, et fait péter mes cotes contre la bordure d’émail de la baignoire.

A ce train là, elle aura ma peau, elle se sera refaite sur ma pauvre existence minable. Ce sera une contre-victoire de merde, mais ce sera toujours ça de pris ; ça et le plat de carpes frites qu’elle s’enverra, arrosé de Riesling, pour fêter ma mort et ma réduction en cendres.

Pour ma sixième année, l’Alsace m’a envoyé une brune. Avec des cheveux comme une perruque hippie. Qui tombait de chaque coté de son visage et qui menaçait de léviter au dessus de sa tête et de ses yeux fous.

Madame Hachenbrenner ! On aurait dit Méphistophélès, ça n’aurait pas été plus flippant ! Une institutrice avec des façons de folle à lier, une prononciation traînante qui vous donnait l’envie de manger votre cahier, de parsemer votre colon d’interlignes ! De vous métamorphoser en frise scolaire de fin de semaine.

Les frises, je ne savais pas les faire. Dépourvu d’imagination, je pompais les couleurs du voisin, les arabesques de la voisine, les courbes subtiles de celui de devant, et les rayures de derrière, et il n’y avait rien à faire, c’était toujours moins bien qu’eux. Et pour couronner le tout, l’Alsace m’envoyait sa pire création, une hydre gavée de Tokay.

J’entrais dans la classe, le cheveu ras et elle me donnait des surnoms de hérissons, entre autres choses ; et tous ces nazes se bidonnaient « haha Maîtresse ! », et tout ça à cause de la Ruhr, mais eux n’en savaient rien. A 6 ans, dès l’entrée en classe, je savais lire parfaitement, sans heurts ni hésitations, et je bredouillais pourtant quand mon tour venait.

A 16h00 pétantes, chaque soir, ma vessie me jouait des tours, et chaque soir, elle soupirait en me regardant sur ma chaise me tortiller comme un petit orvet flippé dans les mains d’un gosse rougeaud. Je levais la main timidement et elle me laissait filer. Un soir différent des autres, elle décida que c’était le bon. Elle siffla d’un ton froid : « tu attendras la sonnerie ». Elle leur racontait à tous une histoire ; allez savoir, des histoires de soldats allemands, de rationnements, de rutabagas volés, de pétroleuses, des histoires peu ragoûtantes de dignité violée, elle leur racontait le malheur de sa région, son destin et en parallèle, combien j’avais de la chance, moi, le petit rejeton d’italiens, d’avoir hérité de la paix, de la sérénité, d’ignorer ou de feindre d’ignorer les souffrances d’autrui en général, les souffrances alsaciennes en particulier, combien il était nécessaire que je paie pour tout cela, que je paie pour la mort, que je paie pour la guerre, que je paie pour la honte.

Et je n’entendais rien de cette histoire, de cette histoire qui n’en finissait plus et que je ne n’écoutais pas (pas plus que je n’avais écouté celles d’avant). Je n’entendais que le son de mon urine qui dégoulinait le long de ma jambe, en cascade chaude, collant mon pantalon à mes jambes, qui faisait un bruit de robinet mal fermé sur le lino de la salle de classe et la honte, sa honte d’alsacienne qui lentement, dégorgeait sur moi comme la couleur rouge d’un pull magenta oublié dans une lessive de blanc.

Je n’entendais pas non plus ses récriminations, ses soupirs agacés sur mon irrémédiable bêtise. Je n’entendais rien d’autre que les douze coups de la honte, les douze coups de ma défaite. Elle me tirait par une manche comme une chose qu’on ne veut pas trop toucher, une chaussette tombée dans une flaque de boue, c’était seulement moi, mais flottant dans la mer de ma propre pisse. Ses mots, elle devait parler alsacien comme ils le font tous quand un « étranger » s’assied à leur table, parce que je n’en comprenais rien.

Elle ouvrit la porte du dortoir comme le font les sheriffs un peu bourrés avec les portes battantes de saloons mal famés. Il fallait qu’elle me change. Aussi, elle chercha dans une pile de fringues quelque chose à ma taille. Aujourd’hui encore, je me dis qu’elle s’est donné du mal pour trouver le froc le plus laid du stock. Une chose trop large et sans forme, défigurée par de gros motifs à carreaux du plus mauvais goût. Le pantalon à carreaux de la honte.

Le lendemain, ma mère eut une discussion animée avec l’espionne alsacienne. Pour la pisse, qui faisait déborder son vase et parce que fréquemment, je prononçais en grelottant de peur le nom de mon institutrice dans mon sommeil. Aussitôt, elle me laissa tranquille. Mieux, l’année d’après, elle disparut. Quelques années plus tard, elle revint néanmoins assister à un spectacle de fin d’année, comme un prophète en son pays, entouré d’enfants amnésiques sans doute…elle caressa le haut de ma tête et chuchota près de mon oreille : « et toi mon petit, je ne t’ai pas oublié tu sais… »

Le petit venait de comprendre. A 6 ans, il n’avait remporté qu’une bataille. Trop petit pour un adversaire de cette taille, il ne pourrait remporter la guerre.

vendredi 6 juin 2008

Little (2) - Arnica


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Vous êtes dans une chambre d’hôtel carrément miteuse, coincée entre 4 cloisons rachitiques, qui redéfinit l’expression « crasse dantesque » ; des cafards galopent sur les murs, de grandes auréoles indéterminées défigurent la moquette et le plafond, des flocons de poussière dégringolent des meubles, un tube de vaseline ouvert déverse son contenu à la vitesse infinitésimale d’un glacier sur une table de chevet rayée par l’obsession des fous qui jouent des heures avec des pièces de monnaie, le lit est défait, les draps sont grêlés de tâches de gras, de sang, de dégueulis, de merde. La dernière fois qu’une femme de ménage est venue mettre le nez dans cette piaule, Sodome était encore debout et venait se la donner en After ici même !

Vous êtes ligoté sur une chaise en bois qui vous martyrise le coccyx. Un colosse au regard triste poireaute en face de vous et fait craquer ses jointures. Ce type là, c’est Pete Bondurant, les amis ! Dans la peau du loqueteux, vous ne vous dites pas : « merde, je vais passer un sale quart d’heure ». Non. Si seulement. Mais vos neurones murmurent : « je n’en sortirais pas vivant ». Je n’en sortirais pas vivant ou aussi vif qu’un légume avec un bon à vie pour me nourrir à la paille.

Pete Bondurant est une force de la nature faut dire ! Un tueur triste et blasé, fondu d’amour pour une stripteaseuse qui s’appelle Barb. Plus tard, l’enfant rêverait de lui ressembler, rêverait éveillé de faire craquer ses jointures et que les autres en fassent dans leur froc. Rien que ça, Crac-à-gauche, crac-à-droite et une mare d’urine voit le jour sous les pieds du gusse à qui vous souhaitez foutre les pétoches… A la place quand il serait adulte, dès qu’il pratiquerait cette gymnastique malsaine, son épouse lui dirait, exaspérée : « faut pas faire ça, ça file de l’arthrite ». C’est peut-être de l’arthrose, allez savoir.

De toute façon, le petit est encore à des kilomètres de tout ça. Il ne sait même pas que des types comme Bondurant existe. Et pourtant, il est doté d'un corps qui donne envie de le cogner parce que l’on soupçonne son incapacité à répondre de manière probante. Rien qu’à le voir se balancer sottement sur le pneu peint en jaune, moitié enterré dans le sol que la directrice a fait installer près du bac à sable, l’envie vous prend de le choper par la peau du cou et de lui enfoncer la figure dans une flaque de boue. Et cette tronche qu’il fait ! Le petit passe ses journées à rêvasser. Il ne chante pas avec nous parce qu’il dit que ce sont des chansons de ringard, il ne joue pas avec nous parce qu’il préfère tourner en rond les mains dans les poches en attendant l’heure de rentrer. Il vous regarde avec un air blasé, avec un air pas là, avec un air venteux qui n’a pas d’autre substance qu’un filet de salive pendouillant des lèvres de l’idiot du village…

Le petit apprend l’odeur et la texture de la boue, comme s’il s’agissait d’un second vêtement, la douceur cabossée des gnons, l’odeur pâteuse de l’Arnica, on l’extirpe de son rêve pour le barbouiller de noir, de rouge, teinter ses songes d’angoisse, de colère, on essaie de lui faire passer l’envie de ne pas chanter, de ne pas courir en rond comme un damné autour de la cour de récréation, comme nous. Comme nous. Trois éternités de maternelle. Et quelques éternités de primaire à manger du sable, de la terre et la salive des autres. Les chansons sont idiotes et interminables, la vie l’est encore davantage. Mais cette éternité lui apprend à serrer les poings, à faire macérer sa colère

Un jour d’école comme tous les autres sonne la fin du calvaire. Le Pete Bondurant (un petit blond à l’histoire familiale difficile, on en reparlera peut-être, peut-être pas) de bac à sable assouvit une fois de plus son fantasme de destruction sur le dos du préposé et ce sera la dernière fois. La toute dernière. L’enfant fermera son poing et décochera la timbale. Deux dents de son râtelier, et le sang dégoulinant en cascade de la bouche de son ennemi intime. Et il comprendra alors que la taille n’est rien, que tout est spectacle, que celui qui gesticule le plus est aussi celui qui met les meilleures chances de son coté. Le coté obscur dont parle le petit Jedi vert sur le grand écran du cinéma. Apprivoiser la colère, l’exciter et la rendre intenable, déchaînée. Vlan ! Re-vlan ! Le petit resterait petit. Mais pour compenser, il choisirait de devenir fou. Comme ce taré de Joe Pesci. Et plus personne ne porterait la main sur lui. Plus personne.

jeudi 5 juin 2008

Little (1) - Cortisone



Le petit est souffreteux. Ses bronches sont comme ces petites passoires qui servent à recueillir la crème élastique du lait chaud. Ils semblent recycler tout ce dont on ne veut pas, ce que l’on voudrait isoler puis jeter. On pourrait croire qu’une armée de lutins tarés en font inlassablement le tour. On pourrait croire qu’ils s’amusent à en frotter les parois avec des bouquets d’orties.

Déjà le petit était né prématurément. On nous l’avait gardé un bon mois à l’hôpital et son père lui apportait à la clinique le lait que je tirais de mes mamelles épuisées. Et il fallait être forte. Traire, c’était douloureux. Ne pas l’avoir dans mes bras, c’était douloureux. Le néant distancié qui nous séparait, séparait la maison de la clinique, était une boule douloureuse comme un ganglion gorgé de sang sous l’aisselle. Ne pas lui donner moi-même à boire, comme le font toutes les mères du monde, c’était douloureux. Et désormais, l’entendre respirer comme un vieux malade, s’endormir et se réveiller en sursaut parce que son cœur revisite les passages les plus noirs du Pavillon des Cancéreux, c’est douloureux. J’exagère ? Sans doute, mais c’est douloureux, et c’est une douleur qui surpasse ma capacité d’exactitude.

On a vu des spécialistes et pas un n’a semblé véritablement inquiet. Le petit est souffreteux, on devrait se faire une raison. On devrait en prendre notre partie. Le petit est souffreteux, qu’est-ce qu’on y peut, l’hiver, on le couvrira plus que les autres, on lui interdira de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau, d’enfoncer ses mains dans la neige pour friter les autres, des boules de poudreuse plein les mains, on l’empêchera de sortir les jours de grand froid. Avec le temps, on s’y fera encore mieux. Sa respiration sifflante sera pour nous musique d’habitude et sujet de plaisanterie. Tiens, voilà notre petite dame aux camélias qui sort de sa chambre pour prendre son chocolat au lait.

Rien d’alarmant donc. Trois fois rien. Des bronches toutes encombrées. Des végétations qui poussent dans le corps. Plus tard, alors en âge de comprendre, le petit serait terrifié à l’idée d’imaginer une forêt emprisonnée dans sa cage thoracique, des arbres fous, au tronc torturé qui avec la croissance étireraient ses os, déchireraient ses ligaments, perceraient ses organes comme de petites outres en peau de chèvre. Et on le retrouverait plus vieux, dupliqué exponentiellement en lambeaux de chair pendus sur un arbre immense en plein milieu du salon de ses parents. Mais non, rien d’alarmant. Un cœur un peu trop gros, un cœur de cycliste. Plus tard, il n’aimerait pas le cyclisme, ni Fausto Coppi dont ses grands parents parlaient avec ferveur, ni ce bouseux de Bernard Hinault, et sa philosophie de solitaire-j’te-marche-sur-la-gueule-et-tu-peux-crever-la-bouche-ouverte-mon-cœur-est-un-four-à-charbon-du-Titanic. Mais Hinault n’en aurait rien à foutre, il continuerait à avaler les cols et les cachets, à se piquer la cuisse pour qu’elle l’emmène plus vite que le vent.

Rien d’alarmant. Le toubib dirait de sa voix bien assise : « c’est juste un peu d’asthme, on soigne ça très bien avec de la cortisone », et vlan, il rédigerait sa prescription, de son écriture de martien ivre. Les parents seraient rassurés. Le petit ne serait plus souffreteux mais il resterait petit tout le reste de sa vie.