vendredi 6 juin 2008

Little (2) - Arnica


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Vous êtes dans une chambre d’hôtel carrément miteuse, coincée entre 4 cloisons rachitiques, qui redéfinit l’expression « crasse dantesque » ; des cafards galopent sur les murs, de grandes auréoles indéterminées défigurent la moquette et le plafond, des flocons de poussière dégringolent des meubles, un tube de vaseline ouvert déverse son contenu à la vitesse infinitésimale d’un glacier sur une table de chevet rayée par l’obsession des fous qui jouent des heures avec des pièces de monnaie, le lit est défait, les draps sont grêlés de tâches de gras, de sang, de dégueulis, de merde. La dernière fois qu’une femme de ménage est venue mettre le nez dans cette piaule, Sodome était encore debout et venait se la donner en After ici même !

Vous êtes ligoté sur une chaise en bois qui vous martyrise le coccyx. Un colosse au regard triste poireaute en face de vous et fait craquer ses jointures. Ce type là, c’est Pete Bondurant, les amis ! Dans la peau du loqueteux, vous ne vous dites pas : « merde, je vais passer un sale quart d’heure ». Non. Si seulement. Mais vos neurones murmurent : « je n’en sortirais pas vivant ». Je n’en sortirais pas vivant ou aussi vif qu’un légume avec un bon à vie pour me nourrir à la paille.

Pete Bondurant est une force de la nature faut dire ! Un tueur triste et blasé, fondu d’amour pour une stripteaseuse qui s’appelle Barb. Plus tard, l’enfant rêverait de lui ressembler, rêverait éveillé de faire craquer ses jointures et que les autres en fassent dans leur froc. Rien que ça, Crac-à-gauche, crac-à-droite et une mare d’urine voit le jour sous les pieds du gusse à qui vous souhaitez foutre les pétoches… A la place quand il serait adulte, dès qu’il pratiquerait cette gymnastique malsaine, son épouse lui dirait, exaspérée : « faut pas faire ça, ça file de l’arthrite ». C’est peut-être de l’arthrose, allez savoir.

De toute façon, le petit est encore à des kilomètres de tout ça. Il ne sait même pas que des types comme Bondurant existe. Et pourtant, il est doté d'un corps qui donne envie de le cogner parce que l’on soupçonne son incapacité à répondre de manière probante. Rien qu’à le voir se balancer sottement sur le pneu peint en jaune, moitié enterré dans le sol que la directrice a fait installer près du bac à sable, l’envie vous prend de le choper par la peau du cou et de lui enfoncer la figure dans une flaque de boue. Et cette tronche qu’il fait ! Le petit passe ses journées à rêvasser. Il ne chante pas avec nous parce qu’il dit que ce sont des chansons de ringard, il ne joue pas avec nous parce qu’il préfère tourner en rond les mains dans les poches en attendant l’heure de rentrer. Il vous regarde avec un air blasé, avec un air pas là, avec un air venteux qui n’a pas d’autre substance qu’un filet de salive pendouillant des lèvres de l’idiot du village…

Le petit apprend l’odeur et la texture de la boue, comme s’il s’agissait d’un second vêtement, la douceur cabossée des gnons, l’odeur pâteuse de l’Arnica, on l’extirpe de son rêve pour le barbouiller de noir, de rouge, teinter ses songes d’angoisse, de colère, on essaie de lui faire passer l’envie de ne pas chanter, de ne pas courir en rond comme un damné autour de la cour de récréation, comme nous. Comme nous. Trois éternités de maternelle. Et quelques éternités de primaire à manger du sable, de la terre et la salive des autres. Les chansons sont idiotes et interminables, la vie l’est encore davantage. Mais cette éternité lui apprend à serrer les poings, à faire macérer sa colère

Un jour d’école comme tous les autres sonne la fin du calvaire. Le Pete Bondurant (un petit blond à l’histoire familiale difficile, on en reparlera peut-être, peut-être pas) de bac à sable assouvit une fois de plus son fantasme de destruction sur le dos du préposé et ce sera la dernière fois. La toute dernière. L’enfant fermera son poing et décochera la timbale. Deux dents de son râtelier, et le sang dégoulinant en cascade de la bouche de son ennemi intime. Et il comprendra alors que la taille n’est rien, que tout est spectacle, que celui qui gesticule le plus est aussi celui qui met les meilleures chances de son coté. Le coté obscur dont parle le petit Jedi vert sur le grand écran du cinéma. Apprivoiser la colère, l’exciter et la rendre intenable, déchaînée. Vlan ! Re-vlan ! Le petit resterait petit. Mais pour compenser, il choisirait de devenir fou. Comme ce taré de Joe Pesci. Et plus personne ne porterait la main sur lui. Plus personne.