mercredi 25 juin 2008

Dugommier/Quai de la Gare


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Station Dugommier, le rituel est scrupuleusement le même que pour toutes les stations du métro parisien. Une rame entre en gare et s’impose l’arrêt. Des portes s’ouvrent. Des gens descendent, d’autres montent. Certains autres restent assis. Des clodos qui attendent là toute la journée ou précisément, qui n’attendent rien, n’ont rien à attendre. Et puis d’autres gens qui, à la surprise générale restent assis. On ne sait pas pourquoi ! Peut-être sont ils en crise puisqu’ils ne semblent décidés à aller nulle part. Peut-être attendent-ils la prochaine rame. Peut-être attendent-ils quelqu’un ! Mais invariablement, ça semble louche à tous les autres. Dans le fond, c’est affaire de déplacement et d’immobilisme, on regarde de travers ceux qui restent en rade.

Pour l’instant, tout se passe bien, personne ne rechigne. Des gens descendent et tout le monde grimpe. Le quai est désert d’individus en transit. Tout le monde est assis puisque nous ne sommes pas en heure de pointe. Dans les haut-parleurs, toutefois, la voix du chauffeur résonne pour signifier au voyageur qu’il faudra patienter quelque peu en gare. Personne ne semble montrer d’agacement particulier. C’est une journée tiède, une journée née pour n’être rien d’autre qu’une journée sans événement, une journée faite pour qu’on l’oublie.

Dans la cabine du chauffeur, une autre voix résonne dans un autre haut-parleur grésillant. C’est celle de Luc, qui régule le trafic. « Pourquoi tu t’arrêtes, Kiki ? ». Kiki, le chauffeur tripote son paquet de cigarettes qui déforme le tissu de la poche gauche de sa veste. « C’est combien son record à Mimol, déjà ? » ; on entend des rires qui fusent derrière Luc. « 93 kilomètres à l’heure », il répond ! Une autre voix non identifiée, plus lointaine, crachée par dessus l’épaule, lui passe également dessus le sifflet : « Entre Châtelet et Gare de Lyon, métro fermé, sans arrêt ». D’autres rires. Kiki dit : « je suis sûr que je peux pousser le mien au-delà ! ».

Dans la rame, on se prépare à l’illumination. Le métro aérien se dirigeant vers la station Quai de la Gare, franchissant la Seine grêlée de reflets argentés. Le signal annonce le départ et les portes se referment dans un bruit de quincaillerie bon marché, de couverts qu’on renverse sur le sol. Une petite Mémée sourit à un gamin qui entonne un air scato aux paroles déformées tandis qu’à coté de lui, sa mère lui fait : « chut, un peu moins fort chéri ».

Dans la cabine, Kiki allume une cigarette bien que ce soit tout à fait interdit, expulse la fumée sur le tableau de contrôle, tapote de l’index le cadran de mesure de la vitesse et met le train en branle. « Je suis sûr que je peux faire mieux ». Des rires fous semblent planter des aiguilles dans le haut-parleur qui crachote comme un tuberculeux fatigué de tousser. Même s’il n’en a rien à cirer, Kiki demande à Luc : « où est la rame qui me précède ? ». « A Quai de la Gare ! Enfin, presque ! », répond Luc, redevenu sérieux. Sur le ton de la blague, Kiki siffle : « Y a personne à Bercy alors, je peux bien filer comme une balle ! ». Rires tordus dans la baffle mono qui dégouline de peur.

Sur le quai de Bercy, les aspirants au déplacement tournent en rond. Ils s’arrêtent quand la rame apparaît à la sortie de son gros intestin souterrain. Quand elle leur passe devant puis disparaît dans l’intestin d’en face, filant à une vitesse vertigineuse, elle a soufflé un petit gars trop près du bord qui s’est étalé quelques mètres plus loin. Intrigués, ils se regardent tous.

Dans les wagons, les gens se regardent aussi. Un homme demande à sa voisine : « c’est moi où il ne s’est pas arrêté à Bercy ? ». Un autre plus loin, qui devait descendre ici ne sait que dire et préfère taire sa colère. D’autant plus que le métro continue de prendre de la vitesse. Une vitesse inconnue jusque là pour tout usager du métropolitain.

Dans la cabine, Luc s’est fait couper le sifflet. Kiki s’est levé et dans un équilibre précaire, a détruit le haut parleur en plantant un coupe-papier dans son cœur. On entend encore un grésillement mais plus la voix du contrôle qui demande à Kiki ce qu’il branle ou qui lui gueule de s’arrêter séance tenante. On entend seulement les gouttelettes de sang de la voix transpercée de Luc qui dégouline du haut-parleur jusque l’épaule de Kiki ; comme cette saloperie de supplice chinois qui vous répand des gouttes d’eau d’un robinet mal fermé sur le front.

Une bombe, un scud aveugle, des cris enfermés dans de l’acier, toutes lumières éclaboussant la terreur, toutes mains cramponnées sur les sièges, les rampes, les rebords d’aluminium, tous regards éteints, dénués de compréhension, la rame gicle sur le pont qui mène la mort de Bercy jusqu’à la station Quai de la Gare ; un hurlement de défi détruit tout : « je vais lui exploser son record de merde, à ce gros vantard de Mimol, je vais lui enfoncer sa vantardise de salope bien profond dans le cul ».

Dans le poste de contrôle, Luc appuie sur le bouton qui éteint le courant et les wagons plongent dans l’ombre.

Sur le Pont Simone de Beauvoir, un homme est du mauvais versant ; pieds posés du versant des suicidaires. Il regarde l’eau noire et cherche à aller au-delà de sa surface énigmatique. Derrière lui, un pont plus loin, le métro aérien poursuit sa course indécise. Dans la poche arrière gauche de ses jeans, son téléphone vibre. Quand il décroche la voix du toubib éclate comme une tomate cerise bien mûre qu’on presse entre ses dents. « Monsieur Dorham, il est temps de descendre ! ».

Malgré l’extinction du courant, lorsque les pieds du jeune homme touchent l’eau, deux trains entrent en collision Station Quai de la Gare ; l’écho du rire dément du chauffeur couvre la vacarme du carnage, les cris, les explosions et les détresses.