lundi 9 juin 2008

Little (3) - Zyprexa


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L’Alsace me hait. Elle a la rancœur éternelle des humiliées et c’est moi qu’elle a choisi pour vomir sa frustration et sa honte.

L’alsace est comme une femme à qui on ne demande jamais son avis et ça la fait disparaître comme de la buée. Elle est comme ses femmes qu’on marie de force, pour un gros compte en banque ou pour une marche franchie sur cette connerie d’échelle sociale. Pire, elle est celle qu’on piétine pour extirper toutes les richesses de son ventre. Elle est la salope même pas salope qu’on traite quand même comme telle, parce qu’avant soi, tout le monde a fait pareil. Comme si son viol était une tradition, un droit héréditaire…

Pourquoi moi ? Comment savoir ce qui secoue son aigreur. Pourquoi moi ? Parce qu’elle sait que c’est gagné d’avance. Ma taille de rien, mes biceps de rien, mes abdos de rien, ma cervelle de rien. Ma volonté toute petite qu’elle projette d’écraser.

Organisée, depuis que je suis tout petit, elle envoie ses émissaires me pourrir la vie. Des soldats pour me souiller l’existence. Des agents secrets pour envahir mes nuits de terreur et de sanglots. L’Alsace veut ma peau et elle l’aura. Veut ma raison et elle l’aura. Veut tout ce que je veux pour que je ne l’ai pas. Et elle l’aura. Elle envoie des brunes, des châtains, décolorées-blondes pour me plonger la tête dans la merde de la vie, comme un flic qui malmène un truand qui n’a que l’omerta sur le bout de la langue. Elle m’appuie la tête sous la flotte, et fait péter mes cotes contre la bordure d’émail de la baignoire.

A ce train là, elle aura ma peau, elle se sera refaite sur ma pauvre existence minable. Ce sera une contre-victoire de merde, mais ce sera toujours ça de pris ; ça et le plat de carpes frites qu’elle s’enverra, arrosé de Riesling, pour fêter ma mort et ma réduction en cendres.

Pour ma sixième année, l’Alsace m’a envoyé une brune. Avec des cheveux comme une perruque hippie. Qui tombait de chaque coté de son visage et qui menaçait de léviter au dessus de sa tête et de ses yeux fous.

Madame Hachenbrenner ! On aurait dit Méphistophélès, ça n’aurait pas été plus flippant ! Une institutrice avec des façons de folle à lier, une prononciation traînante qui vous donnait l’envie de manger votre cahier, de parsemer votre colon d’interlignes ! De vous métamorphoser en frise scolaire de fin de semaine.

Les frises, je ne savais pas les faire. Dépourvu d’imagination, je pompais les couleurs du voisin, les arabesques de la voisine, les courbes subtiles de celui de devant, et les rayures de derrière, et il n’y avait rien à faire, c’était toujours moins bien qu’eux. Et pour couronner le tout, l’Alsace m’envoyait sa pire création, une hydre gavée de Tokay.

J’entrais dans la classe, le cheveu ras et elle me donnait des surnoms de hérissons, entre autres choses ; et tous ces nazes se bidonnaient « haha Maîtresse ! », et tout ça à cause de la Ruhr, mais eux n’en savaient rien. A 6 ans, dès l’entrée en classe, je savais lire parfaitement, sans heurts ni hésitations, et je bredouillais pourtant quand mon tour venait.

A 16h00 pétantes, chaque soir, ma vessie me jouait des tours, et chaque soir, elle soupirait en me regardant sur ma chaise me tortiller comme un petit orvet flippé dans les mains d’un gosse rougeaud. Je levais la main timidement et elle me laissait filer. Un soir différent des autres, elle décida que c’était le bon. Elle siffla d’un ton froid : « tu attendras la sonnerie ». Elle leur racontait à tous une histoire ; allez savoir, des histoires de soldats allemands, de rationnements, de rutabagas volés, de pétroleuses, des histoires peu ragoûtantes de dignité violée, elle leur racontait le malheur de sa région, son destin et en parallèle, combien j’avais de la chance, moi, le petit rejeton d’italiens, d’avoir hérité de la paix, de la sérénité, d’ignorer ou de feindre d’ignorer les souffrances d’autrui en général, les souffrances alsaciennes en particulier, combien il était nécessaire que je paie pour tout cela, que je paie pour la mort, que je paie pour la guerre, que je paie pour la honte.

Et je n’entendais rien de cette histoire, de cette histoire qui n’en finissait plus et que je ne n’écoutais pas (pas plus que je n’avais écouté celles d’avant). Je n’entendais que le son de mon urine qui dégoulinait le long de ma jambe, en cascade chaude, collant mon pantalon à mes jambes, qui faisait un bruit de robinet mal fermé sur le lino de la salle de classe et la honte, sa honte d’alsacienne qui lentement, dégorgeait sur moi comme la couleur rouge d’un pull magenta oublié dans une lessive de blanc.

Je n’entendais pas non plus ses récriminations, ses soupirs agacés sur mon irrémédiable bêtise. Je n’entendais rien d’autre que les douze coups de la honte, les douze coups de ma défaite. Elle me tirait par une manche comme une chose qu’on ne veut pas trop toucher, une chaussette tombée dans une flaque de boue, c’était seulement moi, mais flottant dans la mer de ma propre pisse. Ses mots, elle devait parler alsacien comme ils le font tous quand un « étranger » s’assied à leur table, parce que je n’en comprenais rien.

Elle ouvrit la porte du dortoir comme le font les sheriffs un peu bourrés avec les portes battantes de saloons mal famés. Il fallait qu’elle me change. Aussi, elle chercha dans une pile de fringues quelque chose à ma taille. Aujourd’hui encore, je me dis qu’elle s’est donné du mal pour trouver le froc le plus laid du stock. Une chose trop large et sans forme, défigurée par de gros motifs à carreaux du plus mauvais goût. Le pantalon à carreaux de la honte.

Le lendemain, ma mère eut une discussion animée avec l’espionne alsacienne. Pour la pisse, qui faisait déborder son vase et parce que fréquemment, je prononçais en grelottant de peur le nom de mon institutrice dans mon sommeil. Aussitôt, elle me laissa tranquille. Mieux, l’année d’après, elle disparut. Quelques années plus tard, elle revint néanmoins assister à un spectacle de fin d’année, comme un prophète en son pays, entouré d’enfants amnésiques sans doute…elle caressa le haut de ma tête et chuchota près de mon oreille : « et toi mon petit, je ne t’ai pas oublié tu sais… »

Le petit venait de comprendre. A 6 ans, il n’avait remporté qu’une bataille. Trop petit pour un adversaire de cette taille, il ne pourrait remporter la guerre.