mardi 3 juin 2008

Fission


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Dans le bureau du psy, il y a trois chaises, une table basse « design » transparente en plexi, vilaine et hors de prix, si petite qu’on n’ose même pas envisager poser le moindre truc dessus. Et rien d’autre. Pas de magazines à se mettre sous la dent, encore moins ceux qu’on ne consent à reluquer qu’hors de sa vie ; dans les salles d’attente.

Le message est clair. On est là pour attendre, pour cogiter avant l’oral, pour bouffer des cacahuètes, se ronger les ongles, se défaire et se refaire. Pour vivre l’attente et la mettre à profit. Et rien d’autre, les distractions sont bannies, proscrites, réprouvées.

Le psy porte une chemise de psy, un machin marronnasse constellé de pois noirs minuscules, une sorte de monochrome trompe l’œil faite chemise, qui se métamorphose sous le regard. A la surface de ce tissu dément, les pois s’interpénètrent, se confondent, semblent prêts à vous sauter à la gorge, à vous bouffer la carotide.

Plutôt bel homme. Grand, brun, élancé, très légèrement ventripotent et joufflu, mais plein d’assurance pour vous le faire oublier. Il porte des lunettes, cela va de soi, et seule fausse note au tableau, sur sa joue gauche, trône une sorte de grain de beauté légèrement hypertrophié.

« Vous comprenez, il dit en essuyant une grosse goutte de sueur suicidaire qui dévale sur son front, c’est plutôt inhabituel. Mon métier, c’est précisément le contraire de ce que vous me demandez ». Quel trouillard ce psy, il croit quoi, que je représente le conseil de l’Ordre ? « Docteur, on a déjà bien avancé, vous ne pouvez pas faire machine arrière maintenant ».

Lentement, un sourire d’aise collé aux lèvres, le toubib lève son arrière-train de sa chaise, dans un bruit de décollement fessier sur du cuir. Il fait le tour du bureau en étudiant tous ses gestes. Ma parole, il a une érection !

La première phase d’une bonne hypnose, c’est l’induction. Soit l’ensemble de la phase préliminaire qui vous porte vers la transe souhaitée. C’est à ce moment là que le grand sachem fait de gros yeux ridicules, se colle un turban sur le crâne, et pince ses cordes vocales pour faire sonner une voix burlesque de maharadjah sous benzédrine.

Vous avez tout faux, et moi aussi, j’avais tout faux. Ce toubib est un génie, il dit une vingtaine de mots sans changer (apparemment) d’inflexion. Il ne dit même pas de trucs du genre : « vos membres sont lourds ». Il parle de la pluie et du beau temps et vous atterrissez dans les bras de Miss météo en quinze secondes chrono (à condition d’être bien disposé. Je le suis à mort).

« Vous avez deux « moi », il murmure dans mes vapes.

Un « moi » impliqué, qui aime en découdre, une personnalité affective douée d’emportements, d’émotions. Un « moi » difficile à contenir, qui vous surpasse en quelque sorte. Et vous n’allez pas lutter contre lui. Vous le laisserez faire. Ce sera comme un chat un peu timbré dont vous vous direz ; « tant pis pour lui, il traverse la route sans regarder, si une voiture lui passe sur le ventre, il l’aura cherché ».

« Et puis vous avez cet autre « moi », un « moi » détaché, doué d’autodérision, qui a conscience que les choses n’ont d’importance que celle qu’on leur donne. Un « moi » libre qui n’est pas véritablement accessible, c’est une sorte de prison tout confort, un « moi » cuirasse qui vous protège de tout. Enfin, mieux, cet autre « moi » est si déconnecté qu’il se situe au dessus de tout. Ainsi, il n’est pas protégé ; puisque les choses n’existent pas pour lui. »

« Vous êtes deux et le resterez ».

Dehors, la rue a le visage immergé dans le formol. Ça pionce à tous les étages, à tous les coins de rue, à tous les comptoirs de troquet, des mecs sont adossés à de grands réverbères et ils pioncent aussi, la clope évasive au bec et le bout du nez qui commence à prendre feu. Moi et mes deux « moi », on avance sans regarder bien devant. Qu’importe, on est surarmé maintenant !

Au loin, une voiture finit sa course dans la vitrine d’une boutique Méphisto, de belles vitrines poussiéreuses, pleines de chaussures pour vieux. Les néons pendouillent en crépitant. Des étincelles giclent sur le trottoir au pied d’hommes endormis, le nez en feu. Moi et mes « moi » nous sommes d’accord. On a faim. Ça commence bien !