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Je ne sais pas comment vous parler du livre que j’achève tout juste et je ne sais plus qui disait qu’il n’y a rien de plus difficile que de parler des grands livres ; cela s’appliquant sans doute aux grandes œuvres en général, de toute nature. Mais on s’en fout…
Je pourrais peut-être commencer par ne pas faire l’original et commencer par l’intrigue. C’est d’une étrange platitude, mais… « Le Destin de Mr Crump », écrit par l’auteur américain Ludwig Lewisohn, c’est l’histoire d’un couple. Un couple qui sombre comme sombrent les couples qui se sont constitués sur la base d’un malentendu et d’événements malheureux.
Herbert Crump est un jeune homme un peu niais qui a vu le jour en Caroline du Sud, à Queenshaven. Une petite bourgade pleine de moralité et de manichéisme. Une ville de ploucs mal affranchis si vous préférez. Herbert Crump se fait une haute idée de tout : une haute idée de sa famille, de la vie, des sentiments et de l’art auquel il a décidé de consacrer sa vie : la musique. Herbert Crump a le cœur facile ; d’artichaut si vous préférez. Il confond ses sentiments et ce qui déforme le haut de son pantalon. C’est un plouc, si vous préférez.
Arrivé à New York pour enseigner et tenter de faire publier ses œuvres, il rencontre Anne Vilas Bronson. Une femme mariée, d’un âge incertain, qui a trois enfants et sait comment tordre les désirs d’un homme. Un piège faite femme si vous préférez. Issue d’une lignée qu’elle vénère malgré la fange dans laquelle celle-ci a coutume de se répandre, elle livre à son premier époux (Monsieur Vilas) une guerre sans merci qu’elle réussit à remporter finalement. Autre trophée de poids : le jeune Herbert Crump qui se retrouve pris au piège des convenances et des événements et qui se voit contraint de devenir le second époux d’une femme qu’il n’aime pas, et le beau-père de gosses tarés qu’il n’apprécie pas davantage ; parce qu’il n’a pas su mentir, parce qu’il n’a pas su faire taire ce désir qui surpasse ses sentiments. Comme quand on dit à une femme qu’on l’aime juste pour pouvoir la mettre dans son lit, si vous préférez.
Voilà comment tout commence. Et voilà également comment tout finit.
L’enfer de la vie à deux vous tue tout espoir, vous parasite toute joie. Et si le puritanisme s’en mêle, il ne vous reste plus que le reste de l’existence pour tenter de maîtriser votre dégoût et votre nausée.
Anne Vilas Bronson n’est pas une femme extraordinaire, ni proprement démoniaque. Elle n’a pas la marque de Caïn tatouée sur le front. Elle n’a pas de sabots aux pieds ni de grande queue fourchue. Elle est jalouse, puérile, mesquine, sans pudeur, violente, menteuse, voire proprement affabulatrice, égocentrique à l’extrême. Elle est ce genre de femme qui préfèrerait étouffer ses petits plutôt que de les voir vivre sans elle, ce genre de femme qui préfère détruire la vie de l’homme avec lequel elle vit plutôt que de sentir rejetée, délaissée ou même mise de coté. Elle méprise, provoque des esclandres, fait suivre le jeune Crump dans la rue, pour tout savoir de ses faits et gestes, elle l’accapare en le séparant des quelques amis qu’il peut se faire, au détriment de son avenir personnel et de sa carrière, au détriment de sa vie. Elle paresse, se laisse aller à de ridicules crises d’hypocondrie qui ne trompent personne, et traînent sale et flasque, tout le jour, avec les membres de sa famille dégénérée, attendant le retour de son mari pour l’inonder de soupçons, de reproches et d’insanités. C’est en tout cas ce qu’en dit Herbert Crump, narrateur déguisé derrière la troisième personne du singulier.
C’est ici précisément que le bât blesse. Car si l’on entre dans l’esprit torturé d’Herbert Crump, on reste sans cesse à la porte de celui d’Anne. Ce sont ses yeux à lui (ou celui de son ami témoin) qui nous racontent la saleté de cette femme, de ses vieux kimonos négligés et souillés, son nez qui témoigne des odeurs de son logis crasseux, ses convenances qui dressent le constat des lignes jaunes allègrement franchies, son sens de l’économie qui souligne pour nous la nature dispendieuse du train de vie des Vilas. Sa propension à endosser la petite tunique confortable de l’éternelle victime qui, minutieusement, nous décrit le quotidien de cette vie où les passions, les sentiments, les perspectives d’avenir sont inlassablement déchirés, piétinés, infectés.
Un bourreau méticuleux et une victime presque consentante en somme pour une plongée dans la plus terrible mesquinerie, un reportage terrible sur l’apitoiement, la cruauté, la haine et l’enfer du couple (quand il est un). Un portrait terrible de l’un, et en creux, très habilement, celui de l’autre. Par déduction (ce qui fait la marque, à mon sens, des grands romans). Comme un fil tendu à l’extrême, la lecture est heurtée, vaillante, jusqu’au dénouement final.
Je ne savais pas trop comment vous en parler de ce livre, mais vous pouvez vous précipiter pour le lire. Cela vous évitera peut-être les quelques petits choix qui mènent aux plus grands désastres. Le plus ironique, c’est que la vie nous fait souvent croire qu’il y a un choix pour tout alors qu’il ne s’agit bien souvent que d’une illusion. Comment savoir en ce cas ? Et bien, on ne peut pas ! C’est là tout le problème.
[Le destin de Mr Crump de Ludwig Lewisohn – trad. R. Stanley – éd. Phébus Libretto - 406 pages]
[Je tiens bien sur à remercier Grazie, qui m’a offert ce merveilleux livre ; merci encore !]
Je pourrais peut-être commencer par ne pas faire l’original et commencer par l’intrigue. C’est d’une étrange platitude, mais… « Le Destin de Mr Crump », écrit par l’auteur américain Ludwig Lewisohn, c’est l’histoire d’un couple. Un couple qui sombre comme sombrent les couples qui se sont constitués sur la base d’un malentendu et d’événements malheureux.Herbert Crump est un jeune homme un peu niais qui a vu le jour en Caroline du Sud, à Queenshaven. Une petite bourgade pleine de moralité et de manichéisme. Une ville de ploucs mal affranchis si vous préférez. Herbert Crump se fait une haute idée de tout : une haute idée de sa famille, de la vie, des sentiments et de l’art auquel il a décidé de consacrer sa vie : la musique. Herbert Crump a le cœur facile ; d’artichaut si vous préférez. Il confond ses sentiments et ce qui déforme le haut de son pantalon. C’est un plouc, si vous préférez.
Arrivé à New York pour enseigner et tenter de faire publier ses œuvres, il rencontre Anne Vilas Bronson. Une femme mariée, d’un âge incertain, qui a trois enfants et sait comment tordre les désirs d’un homme. Un piège faite femme si vous préférez. Issue d’une lignée qu’elle vénère malgré la fange dans laquelle celle-ci a coutume de se répandre, elle livre à son premier époux (Monsieur Vilas) une guerre sans merci qu’elle réussit à remporter finalement. Autre trophée de poids : le jeune Herbert Crump qui se retrouve pris au piège des convenances et des événements et qui se voit contraint de devenir le second époux d’une femme qu’il n’aime pas, et le beau-père de gosses tarés qu’il n’apprécie pas davantage ; parce qu’il n’a pas su mentir, parce qu’il n’a pas su faire taire ce désir qui surpasse ses sentiments. Comme quand on dit à une femme qu’on l’aime juste pour pouvoir la mettre dans son lit, si vous préférez.
Voilà comment tout commence. Et voilà également comment tout finit.
L’enfer de la vie à deux vous tue tout espoir, vous parasite toute joie. Et si le puritanisme s’en mêle, il ne vous reste plus que le reste de l’existence pour tenter de maîtriser votre dégoût et votre nausée.
Anne Vilas Bronson n’est pas une femme extraordinaire, ni proprement démoniaque. Elle n’a pas la marque de Caïn tatouée sur le front. Elle n’a pas de sabots aux pieds ni de grande queue fourchue. Elle est jalouse, puérile, mesquine, sans pudeur, violente, menteuse, voire proprement affabulatrice, égocentrique à l’extrême. Elle est ce genre de femme qui préfèrerait étouffer ses petits plutôt que de les voir vivre sans elle, ce genre de femme qui préfère détruire la vie de l’homme avec lequel elle vit plutôt que de sentir rejetée, délaissée ou même mise de coté. Elle méprise, provoque des esclandres, fait suivre le jeune Crump dans la rue, pour tout savoir de ses faits et gestes, elle l’accapare en le séparant des quelques amis qu’il peut se faire, au détriment de son avenir personnel et de sa carrière, au détriment de sa vie. Elle paresse, se laisse aller à de ridicules crises d’hypocondrie qui ne trompent personne, et traînent sale et flasque, tout le jour, avec les membres de sa famille dégénérée, attendant le retour de son mari pour l’inonder de soupçons, de reproches et d’insanités. C’est en tout cas ce qu’en dit Herbert Crump, narrateur déguisé derrière la troisième personne du singulier.
C’est ici précisément que le bât blesse. Car si l’on entre dans l’esprit torturé d’Herbert Crump, on reste sans cesse à la porte de celui d’Anne. Ce sont ses yeux à lui (ou celui de son ami témoin) qui nous racontent la saleté de cette femme, de ses vieux kimonos négligés et souillés, son nez qui témoigne des odeurs de son logis crasseux, ses convenances qui dressent le constat des lignes jaunes allègrement franchies, son sens de l’économie qui souligne pour nous la nature dispendieuse du train de vie des Vilas. Sa propension à endosser la petite tunique confortable de l’éternelle victime qui, minutieusement, nous décrit le quotidien de cette vie où les passions, les sentiments, les perspectives d’avenir sont inlassablement déchirés, piétinés, infectés.
Un bourreau méticuleux et une victime presque consentante en somme pour une plongée dans la plus terrible mesquinerie, un reportage terrible sur l’apitoiement, la cruauté, la haine et l’enfer du couple (quand il est un). Un portrait terrible de l’un, et en creux, très habilement, celui de l’autre. Par déduction (ce qui fait la marque, à mon sens, des grands romans). Comme un fil tendu à l’extrême, la lecture est heurtée, vaillante, jusqu’au dénouement final.
Je ne savais pas trop comment vous en parler de ce livre, mais vous pouvez vous précipiter pour le lire. Cela vous évitera peut-être les quelques petits choix qui mènent aux plus grands désastres. Le plus ironique, c’est que la vie nous fait souvent croire qu’il y a un choix pour tout alors qu’il ne s’agit bien souvent que d’une illusion. Comment savoir en ce cas ? Et bien, on ne peut pas ! C’est là tout le problème.
[Le destin de Mr Crump de Ludwig Lewisohn – trad. R. Stanley – éd. Phébus Libretto - 406 pages]
[Je tiens bien sur à remercier Grazie, qui m’a offert ce merveilleux livre ; merci encore !]