mercredi 11 juin 2008

La conjuration des imbéciles



Le soir, avec les gosses, aux environs de 18h00, j’emprunte la ligne de bus 89, de Cardinal Lemoine jusqu’au terminus, non loin de la Grande Bibliothèque, sur l’Avenue de France. On rentre à la maison après l’école et le boulot. Dans les bons jours, on passe notre trajet à se poiler, à siroter de petites briques de jus de fruits et à saloper nos fringues. A nous voir, les autres passagers sourient ou froncent les sourcils, surtout quand je demande à A. de ne pas faire chier sa sœur, sans utiliser d’autres mots que ceux là. Si j’étais un père plus exemplaire je dirais à l’une de ne pas se montrer casse-miettes avec l’autre, de respecter l’intégrité physique et spirituelle d’autrui. Hélas, je n’ai pas encore le logiciel qui me passe les mots au savon de Marseille.

Dans les mauvais jours, les filles braillent, A. passe son trajet à geindre et M. à grogner. Le chauffeur du bus n’attend jamais que les gosses s’installent si bien qu’au démarrage A. apprend chaque jour un peu plus les vices de la pesanteur et valdingue cinq mètres plus loin. Dans le pire des cas. Dans le meilleur, je la rattrape par le bras et je lui déboîte l’épaule.

Hier, c’était un bon jour, on avait pas de jus pour maculer nos vêtements mais on chantait des chansons qui se terminaient toutes par « et ça fait plaisir », ce qui a le don d’énerver la plus petite qui veille au respect militaire de chaque parole d’une chanson quelle qu’elle soit. Il faut se farcir quinze fois la souris verte, faire semblant d’y croire en susurrant « Chante Rossignol chante » et ne rien dire des deux voix discordantes qui vous grattent les tympans au scotch Brit.

C’était un bon jour. Ce putain de bus capricieux ne marqua pas l’arrêt en plein milieu de son trajet, pour faire résonner son « tous les voyageurs sont invités à descendre » d’une voix fémino-métallique, comme cela lui arrive parfois. Il longea nonchalamment les quais, puis bifurqua pour remonter le flanc des tours de la Grande Bibliothèque.

Pile à ce moment là, un concert de voix, beuglé dans un mégaphone déglingué nous parvint. Trois gonzesses et deux types s’agitaient, brandissant de grandes banderoles. Lorsque le bus marqua son arrêt (momentané) pour permettre aux quelques voyageurs concernés de descendre, les banderoles s’agitèrent devant les vitres. Un intéressant ballet de clébards écorchés, de singes trépanés et une bande de militants de la cause animale. Cette chouette cause leur dictait donc la nécessité de brandir de grandes photos d’épouvante et de torture sous le nez d’enfants de 2 et 4 ans (à peine plus loin, un autre môme était assis sur les genoux de son père).

Le regard du militant, je l’ai bien vu, il a croisé le mien. Je n’ai montré aucun signe d’énervement ni d’effroi, ni même de colère. Ce qu’il a vu dans mes yeux, c’est le vide, l’indifférence, un regard avec des mots non prononcés : « mon pote, t’es transparent, je vois à travers toi et ton peuple de babouins scalpés, t’es transparent comme tous les nazes dans ton genre, tu ne mérites pas le moindre geste de ma part, tu n’existes pas ».

Pourquoi je raconte ça ? Je ne sais pas au juste.

Parce que les choses ne tournent pas bien rond en ce moment. Les gens sont de plus en plus cinglés. Des types sont tellement illuminés par la cause qu’ils défendent qu’ils sont prêts à brandir des atrocités sous le museau d’enfants qui ne sont pas en âge de comprendre d’autre violence que celle de la cour d’école. Mais, c’est là une cause tout à fait respectable. Certaines autres le sont beaucoup moins. Qu’on en juge soi-même !

Par exemple, pour un jeu de mots malheureux, on se fait taxer d’incitation à la pédophilie. Entre autres choses. Prétextant une histoire de classement de blogs à la con !

Voilà des individus qui se permettent de déverser sur vous des tonnes de jugements et d’insultes parce que vous n’avez pas dit les choses dans le bon ordre et de la bonne façon, parce que avez bêtement rompu le train-train de leurs convenances, et ce faisant, ils se montrent incapables d’appliquer à eux-mêmes ces simples règles qui tiennent du bon sens. Ce faisant, dans la forme même qu’ils choisissent pour vous rouler dans leur merde, ils ressemblent au portrait peu flatteur qu’ils font de vous. Ils se métamorphosent en fous !

On va dire que c’est la condition humaine qui veut ça. Ou ses ténèbres. Ou que c’est juste de la connerie pure et simple. Toujours est-il que ça me dépasse et que ça ne donnerait pas envie à un misanthrope d’aller mettre le nez dehors !