
28 avril 1908
Le matin de l’incendie, Ray Lamphere se leva aux alentours de trois heures du matin. Les ténèbres avaient tout envahi, et la ville, privée de becs de gaz, laissait faire sans lutter. L’air était frais et fouettait les quatre coins de sa garçonnière. Il ne mangea rien, ne but rien, se rasa de très près, s’habilla hâtivement et se mit en route sans plus de cérémonie, son estomac cognant la paroi intérieure de son abdomen comme un rat domestique abandonné sans nourriture et sans eau dans une vieille cage rouillée.
Sans moyen de locomotion, il fit la route à pied, d'une seule traite. Il courut sur quelques mètres sous l’effet de la nervosité. Arrivé à la ferme, il trouva les quatre corps là où on les avait laissés la veille. Ils commençaient à sentir et quelques mouches tournoyaient déjà dans la pièce, frénétiquement. Il regarda un instant le corps des fillettes, soupira et prit place dans un fauteuil aux ressorts cassés dans lequel il avait autrefois l’habitude de s’asseoir tandis que Belle tirait des plans sur on se sait quelle comète ; elle avait le talent pour ça. Ils étaient complémentaires. Elle parlait, il lui offrait une écoute dénuée d'objections et de jugement. Immobile sur le fauteuil, il réalisa alors qu’il ne la serrerait plus jamais dans ses bras. Il n’entendrait plus sa voix, le martèlement boisé de son pas décidé, qui vous donnait une impression d’ouragan prêt à tout écraser sur son passage. Elle était partie et ne reviendrait plus. Les quatre corps inanimés, statufiés par la mort en constituaient la preuve morbide.
Il eut envie de pleurer mais mordillant sa lèvre inférieure presque jusqu’au sang, il parvint à vaincre ce torrent de désespoir qui laissait présager quelque future irrésolution ; c’était pour elle qu’il faisait tout ça, il lui fallait être à la hauteur, une dernière fois. Contre le torrent, prêt à déborder, il hissa des digues de souvenirs, véritables ou fantasmés. Des attentions qu’elle n’avait jamais eues. Des mots qu’elle n’avait jamais prononcés. Des caresses qu’ils n’avaient jamais échangées. Et ses larmes refluèrent lentement.
Il se leva péniblement, massa vigoureusement ses articulations rouillées, puis résolut de se mettre au travail, comme s’il s’agissait pour lui d’un labeur quotidien : creuser une basse-fosse, transporter du fumier, mettre un peu d’ordre dans la grange ou bousculer les bœufs pour les amener vers l’étable. Il s’approcha des corps et se pinçant le nez entre l’index et le pouce de la main droite, il entreprit de joindre les mains des cadavres sur leur ventre en signe de repos et de paix. N’y parvenant pas avec une seule main, il aspira une grande goulée d’air par la bouche, libéra ses narines et bloqua sa respiration. La mort avait fait son œuvre, les corps étaient froids et rigides comme du marbre. Rouge et au bord de l’étouffement, il se releva d’un coup et inspira d’une traite, comme lorsque l’on sort la tête de l’eau après une apnée prolongée. Il murmura : « il n’y a rien à faire ». Ray n’en était pas à sa première fois mais il ressentit toutefois le besoin d’armer sa volonté avant de s’y mettre tout à fait. Cette fois-ci, c'était différent. C’est pourquoi il s’éloigna d’un pas lent de la femme morte et des 3 enfants. Leur tournant le dos, une épaule appuyée au chambranle de la porte, il se roula une cigarette. Les doigts mal assurés, le tabac mal tassé, le papier légèrement tordu, il porta la tige à sa bouche et l’alluma en fermant les yeux. Et le temps de la nuit se déroula naturellement. Il revenait parfois dans le salon, contemplait les corps, puis traînait dans la cuisine, pour boire un peu d’eau, un ou deux verres de bourbon. Il fredonnait le même couplet mélancolique :
Sans moyen de locomotion, il fit la route à pied, d'une seule traite. Il courut sur quelques mètres sous l’effet de la nervosité. Arrivé à la ferme, il trouva les quatre corps là où on les avait laissés la veille. Ils commençaient à sentir et quelques mouches tournoyaient déjà dans la pièce, frénétiquement. Il regarda un instant le corps des fillettes, soupira et prit place dans un fauteuil aux ressorts cassés dans lequel il avait autrefois l’habitude de s’asseoir tandis que Belle tirait des plans sur on se sait quelle comète ; elle avait le talent pour ça. Ils étaient complémentaires. Elle parlait, il lui offrait une écoute dénuée d'objections et de jugement. Immobile sur le fauteuil, il réalisa alors qu’il ne la serrerait plus jamais dans ses bras. Il n’entendrait plus sa voix, le martèlement boisé de son pas décidé, qui vous donnait une impression d’ouragan prêt à tout écraser sur son passage. Elle était partie et ne reviendrait plus. Les quatre corps inanimés, statufiés par la mort en constituaient la preuve morbide.
Il eut envie de pleurer mais mordillant sa lèvre inférieure presque jusqu’au sang, il parvint à vaincre ce torrent de désespoir qui laissait présager quelque future irrésolution ; c’était pour elle qu’il faisait tout ça, il lui fallait être à la hauteur, une dernière fois. Contre le torrent, prêt à déborder, il hissa des digues de souvenirs, véritables ou fantasmés. Des attentions qu’elle n’avait jamais eues. Des mots qu’elle n’avait jamais prononcés. Des caresses qu’ils n’avaient jamais échangées. Et ses larmes refluèrent lentement.
Il se leva péniblement, massa vigoureusement ses articulations rouillées, puis résolut de se mettre au travail, comme s’il s’agissait pour lui d’un labeur quotidien : creuser une basse-fosse, transporter du fumier, mettre un peu d’ordre dans la grange ou bousculer les bœufs pour les amener vers l’étable. Il s’approcha des corps et se pinçant le nez entre l’index et le pouce de la main droite, il entreprit de joindre les mains des cadavres sur leur ventre en signe de repos et de paix. N’y parvenant pas avec une seule main, il aspira une grande goulée d’air par la bouche, libéra ses narines et bloqua sa respiration. La mort avait fait son œuvre, les corps étaient froids et rigides comme du marbre. Rouge et au bord de l’étouffement, il se releva d’un coup et inspira d’une traite, comme lorsque l’on sort la tête de l’eau après une apnée prolongée. Il murmura : « il n’y a rien à faire ». Ray n’en était pas à sa première fois mais il ressentit toutefois le besoin d’armer sa volonté avant de s’y mettre tout à fait. Cette fois-ci, c'était différent. C’est pourquoi il s’éloigna d’un pas lent de la femme morte et des 3 enfants. Leur tournant le dos, une épaule appuyée au chambranle de la porte, il se roula une cigarette. Les doigts mal assurés, le tabac mal tassé, le papier légèrement tordu, il porta la tige à sa bouche et l’alluma en fermant les yeux. Et le temps de la nuit se déroula naturellement. Il revenait parfois dans le salon, contemplait les corps, puis traînait dans la cuisine, pour boire un peu d’eau, un ou deux verres de bourbon. Il fredonnait le même couplet mélancolique :
L’amour est une grande bénédiction pour moi
Je n’ai pas besoin de me confesser
Ma vie était sombre et agitée
Quand j’ai rencontré l’Amour
Trouvé quelqu’un pour moi
Qui m’a appris cette douce chanson
Le soleil semblait se lever au loin. D’ici, on distinguait le ciel qui virait rose passé. Dans la pénombre, il fit quelques pas vers les cadavres. Charrier leur corps lourd, partager parfois leur agonie, et les recouvrir profondément de terre, et les oublier, c’était une chose à laquelle il était habitué. Belle exigeait parfois qu'il les découpe en morceaux, les membres inférieurs et supérieurs. C’était la première fois qu’il devait faire ce genre de choses après un laps de temps si important. Le sang humain continuait-il sa course dans le corps inlassablement ? En restait-il au contraire quasi-prisonnier, coagulé ? S’il tranchait ce corps ici, entre l’avant-bras et l’omoplate, le sang dégoulinerait-il comme une pâte gélatineuse d’un vieux tube de graisse ?
Philip était si petit, pensa-t-il en regardant son corps d’enfant minuscule. Les filles semblaient déjà tellement plus âgées. Sans réfléchir, il prit le garçon dans ses bras et le déposa dans un coin reculé du salon pour ne plus le voir. Ray Lamphere n’était pas un être dénué de sentiments. Un être froid, méthodique, comme on a tendance à imaginer les assassins. Au contraire, c’était un homme sensible, un homme épris, un homme amoureux, qui ne prenait aucun plaisir à ce genre de tâche, ni au spectacle morbide qu’elle pouvait offrir. Il l’effectuait néanmoins avec une sorte de détachement ; comme on apprivoisait les animaux, leur apprenant avec le temps à faire certaines choses, à n’en pas faire d’autres, il s'était lentement domestiqué. Il avait appris à devenir un autre, l’espace de quelques instants, au moyen d’une procédure simple, à étapes, qui le menait lentement vers une sorte de mécanisme intellectuel, permettant à ses membres de se mouvoir, à sa volonté d’agir, à sa puissance de s’exercer sans qu’une quelconque morale ou qu’un refoulement de sentiments viennent contrecarrer ce qu’il considérait comme un simple et nécessaire accomplissement.
Allumer une cigarette, boire un verre, penser à Belle, draper son âme de souvenirs fabriqués, s’emmener ailleurs, fredonner de vieilles chansons tellement rabâchées qu’elles en perdaient tout leur sens ; ces choses là aidaient. En revenant dans la pièce, une hache dans la main gauche, une tenaille dans la droite, il avait déjà son regard de peintre en bâtiment. Il contourna le corps de la femme adulte. Positionné sur sa gauche, il tenta d’ouvrir sa bouche en utilisant la lame de la hache comme levier. Sans succès. Il persista, s'y reprenant, armé cette fois de toutes ses forces intégralement mobilisées, mais la mâchoire refusa de céder. Il apposa donc le tranchant de la lame entre les deux lèvres, pour jauger l’angle de son attaque, inspira profondément puis abattit l’outil presque au même endroit (quelques millimètres tout au plus en dessous du point d’impact). Le cadavre était comme de la pierre, la hache heurta les incisives inférieures, le haut du menton et perdit de sa force avant d’entamer superficiellement le cou. Légèrement inquiet, Ray posa la hache à terre, empoigna la tenaille et se pencha pour examiner la bouche du cadavre qui ne s’était que très légèrement entrouverte. Les dents en revanche, ébréchées, brisées pour certaines s’étaient très nettement enfoncées dans leurs gencives, qui saignaient abondamment. Les lèvres fendues ne représentaient plus qu'une seule plaie immonde, d'où le sang bouillonnait sans cesse.
Le jour continuait de se lever tranquillement. Quelques coqs braillaient ici et là. C’était peine perdue. D’un seul geste coordonné, il prit la hache à deux mains, se releva en soufflant comme un athlète sous l’effort puis abattit de nouveau l’outil, pile au niveau du cou. La tête du cadavre se détacha et roula légèrement sur le coté, le sang coula sans précipitation des deux parties désormais séparées du corps, encore liquide, très noir, propre en apparence, c’est à dire dénué de caillots, sans jets spectaculaires. Il sortit la prothèse dentaire rangée dans sa poche, en caressa légèrement la surface avec son pouce puis lança l'appareil au hasard dans la pièce.
Sans précipitation, il emballa la tête dans un sac de jute épais, qu’il posa à ses pieds. Il se dirigea vers la fenêtre, et constata qu’il n’avait déjà que trop tardé. Il enflamma donc les grands rideaux du salon, préalablement imbibés d’essence. Il jeta ensuite un œil à la disposition des copeaux, placés en plusieurs endroits jugés stratégiques de la pièce dans le but de faciliter la propagation du feu naissant. Il revint vers la tête ensachée, la prit entre ses mains et sortit en hâte de la maison.
Plus tard, d’une colline idéalement éloignée, il assista aux efforts désespérés des voisins pour éteindre l’incendie. Tous ces hommes étaient minuscules, vus de si loin. Le feu ne semblait pas plus grand que son poing. Il vit la maison s'affaisser, toute la ferme se consumer. Quand le toit dégringola, il emmena avec lui le plancher et l'ensemble de l'habitation se retrouva concentrée à la cave, absurdement pêle-mêle. Bientôt, des policiers viendraient fouiller partout. Ils retrouveraient les enfants, et Belle. Sans tête. Elle serait sans doute en colère d’apprendre ça, qu’il n’avait pas fait le travail comme convenu. Qu’il s’était laissé distraire. Elle l’aurait houspillé, elle serait entrée dans une rage folle avant sans doute de se calmer et de caresser son visage pour se faire pardonner. Restait à coté de lui, tandis qu'il contemplait inexpressif l'affreux spectacle, une tête ensachée, décapitée dans l’urgence qu’il lui faudrait faire disparaître. Il n’avait pas encore d’idée précise, mais il trouverait. Pour Belle.
Philip était si petit, pensa-t-il en regardant son corps d’enfant minuscule. Les filles semblaient déjà tellement plus âgées. Sans réfléchir, il prit le garçon dans ses bras et le déposa dans un coin reculé du salon pour ne plus le voir. Ray Lamphere n’était pas un être dénué de sentiments. Un être froid, méthodique, comme on a tendance à imaginer les assassins. Au contraire, c’était un homme sensible, un homme épris, un homme amoureux, qui ne prenait aucun plaisir à ce genre de tâche, ni au spectacle morbide qu’elle pouvait offrir. Il l’effectuait néanmoins avec une sorte de détachement ; comme on apprivoisait les animaux, leur apprenant avec le temps à faire certaines choses, à n’en pas faire d’autres, il s'était lentement domestiqué. Il avait appris à devenir un autre, l’espace de quelques instants, au moyen d’une procédure simple, à étapes, qui le menait lentement vers une sorte de mécanisme intellectuel, permettant à ses membres de se mouvoir, à sa volonté d’agir, à sa puissance de s’exercer sans qu’une quelconque morale ou qu’un refoulement de sentiments viennent contrecarrer ce qu’il considérait comme un simple et nécessaire accomplissement.
Allumer une cigarette, boire un verre, penser à Belle, draper son âme de souvenirs fabriqués, s’emmener ailleurs, fredonner de vieilles chansons tellement rabâchées qu’elles en perdaient tout leur sens ; ces choses là aidaient. En revenant dans la pièce, une hache dans la main gauche, une tenaille dans la droite, il avait déjà son regard de peintre en bâtiment. Il contourna le corps de la femme adulte. Positionné sur sa gauche, il tenta d’ouvrir sa bouche en utilisant la lame de la hache comme levier. Sans succès. Il persista, s'y reprenant, armé cette fois de toutes ses forces intégralement mobilisées, mais la mâchoire refusa de céder. Il apposa donc le tranchant de la lame entre les deux lèvres, pour jauger l’angle de son attaque, inspira profondément puis abattit l’outil presque au même endroit (quelques millimètres tout au plus en dessous du point d’impact). Le cadavre était comme de la pierre, la hache heurta les incisives inférieures, le haut du menton et perdit de sa force avant d’entamer superficiellement le cou. Légèrement inquiet, Ray posa la hache à terre, empoigna la tenaille et se pencha pour examiner la bouche du cadavre qui ne s’était que très légèrement entrouverte. Les dents en revanche, ébréchées, brisées pour certaines s’étaient très nettement enfoncées dans leurs gencives, qui saignaient abondamment. Les lèvres fendues ne représentaient plus qu'une seule plaie immonde, d'où le sang bouillonnait sans cesse.
Le jour continuait de se lever tranquillement. Quelques coqs braillaient ici et là. C’était peine perdue. D’un seul geste coordonné, il prit la hache à deux mains, se releva en soufflant comme un athlète sous l’effort puis abattit de nouveau l’outil, pile au niveau du cou. La tête du cadavre se détacha et roula légèrement sur le coté, le sang coula sans précipitation des deux parties désormais séparées du corps, encore liquide, très noir, propre en apparence, c’est à dire dénué de caillots, sans jets spectaculaires. Il sortit la prothèse dentaire rangée dans sa poche, en caressa légèrement la surface avec son pouce puis lança l'appareil au hasard dans la pièce.
Sans précipitation, il emballa la tête dans un sac de jute épais, qu’il posa à ses pieds. Il se dirigea vers la fenêtre, et constata qu’il n’avait déjà que trop tardé. Il enflamma donc les grands rideaux du salon, préalablement imbibés d’essence. Il jeta ensuite un œil à la disposition des copeaux, placés en plusieurs endroits jugés stratégiques de la pièce dans le but de faciliter la propagation du feu naissant. Il revint vers la tête ensachée, la prit entre ses mains et sortit en hâte de la maison.
Plus tard, d’une colline idéalement éloignée, il assista aux efforts désespérés des voisins pour éteindre l’incendie. Tous ces hommes étaient minuscules, vus de si loin. Le feu ne semblait pas plus grand que son poing. Il vit la maison s'affaisser, toute la ferme se consumer. Quand le toit dégringola, il emmena avec lui le plancher et l'ensemble de l'habitation se retrouva concentrée à la cave, absurdement pêle-mêle. Bientôt, des policiers viendraient fouiller partout. Ils retrouveraient les enfants, et Belle. Sans tête. Elle serait sans doute en colère d’apprendre ça, qu’il n’avait pas fait le travail comme convenu. Qu’il s’était laissé distraire. Elle l’aurait houspillé, elle serait entrée dans une rage folle avant sans doute de se calmer et de caresser son visage pour se faire pardonner. Restait à coté de lui, tandis qu'il contemplait inexpressif l'affreux spectacle, une tête ensachée, décapitée dans l’urgence qu’il lui faudrait faire disparaître. Il n’avait pas encore d’idée précise, mais il trouverait. Pour Belle.