
J.R. Monterose & Kenny Dorham source
Il me faudrait une ouverture, une sorte de fondu enchaîné qui donne sur un plan large, sans cette foutue Nuit Américaine qui nique le plus beau des crépuscules, un plan sans artifice, sans travelling ni rien, sans effets, un beau plan de boulevard bien moite, déchirés pas de vieilles voitures extra-larges filant à toute berzingue dans la nuit, opposant aux passagers des ténèbres une bouillie de lumières folles, un concert de moteurs rugissant. Quelque chose d’urbain et de nocturne. Et tant mieux si c’est racoleur et clichetonneux ; on ne fait pas du mythe avec de la dentelle. Voyez le genre ? Bien, c’est juste pour poser le décor.
Le saxophoniste JR Monterose a vu le jour en 1927 dans la grande ville ouvrière de Detroit. Dans la fumée des grosses cheminées de l’industrie automobile. GM et tout le bazar. Detroit est loin d’être une ville où le touriste peut s’amuser à flâner, à figer sur pellicule de grands monuments à la gloire des Pilgrim Fathers et de l’American Dream tout en boulottant de vieilles saucisses dégoulinantes de graisse. Sans doute d’ailleurs que les gens qui habitent ici savent bien tout ça ; sans quoi, leur sport favori ne consisterait pas à se courir au train d’un coin l’autre de la ville pour en découdre. Mais peu importe, à peine sur ses deux jambes, le rejeton Monterose, bien qu’encore incertain dans son langage se voit proposer de souffler dans un instrument à vent. Un autre type de phrases ! Et pour soutenir l’entreprise, toute la famille déménage dans l’Etat de New York.
Dans un premier temps, alors étudiant bon teint, on lui recommande de s'escrimer sur une clarinette ; un instrument en voie de disparition (bien que personne ne le sache encore tout à fait). Monterose, en soutien, joue d’un petit saxophone d’entraînement (usuellement utilisé pour améliorer la qualité du souffle). Dans le même temps Coleman Hawkins a « inventé » le saxophone ténor et sous influence, Monterose troque sa clarinette pour cet autre bois dont tout le monde croit qu'il s'agit d'un cuivre. Pour un jeune blanc d’Utica, pour qui l’harmonie moderne n’est pas ce qu’il y a de plus naturel, il faut travailler plus que quiconque. Dépouiller des heures et des heures les circonvolutions d’un Bud Powell, écouter le souffle parfait et équivoque de Coleman Hawkins, découvrir sans prendre peur un monde mis sens dessus dessous par les boppeurs, sans rien connaître cependant de leur soif de vaincre, de leurs caveaux moisis, des heures de jam à couteaux tirés durant lesquelles naissent modes et expérimentations. C’est là le principal handicap de Monterose : il est blanc, aussi blanc qu’on peut l’être, dans un milieu qui connaîtra bientôt l’avènement du hard-bop, sans doute le plus noir des courants du jazz !
Dans le milieu du jazz, il y a plein de gars mal embouchés. Mingus par exemple, si vous le lancez sur le sujet, peut déblatérer des heures sur la fierté noire, la grande lutte imposée à son peuple, ce grand complot qui vie à étouffer dans l’œuf le génie nègre, espérant sucer toute sa sève et tirer à sa place tous les marrons de l’âtre ! Il passera l’heure suivante à énumérer les Charlene, Jackie Chong, Lucie Luce et Veronda du monde qu’il a chevauché jusqu'au sang, de New York à Detroit, en passant par Chicago et Tijuana. Malgré cela, Mingus sait voir le noir qui dort dans le cœur d’un blanc et quand il entend le son de JR Monterose, il l’embauche sans même hésiter. C’est peut-être le seul grand fait de gloire de la carrière du saxophoniste : les premières mesures ébouriffantes, expulsées de concert avec l’altiste Jackie Mc Lean de Pithecanthropus Erectus ; une musique sale et vénéneuse, ivre de swing, de majesté et de fureur. La philosophie de Mingus exposées en 4 mouvements : la figuration harmonique du premier homme debout, sa puissance naissante et sa fière découverte d’un monde à dominer, d’un monde à soumettre, d’un monde à piétiner, d’un monde à asservir. Vous me suivez ? Nécessairement s’ensuivent déclin et destruction. Porte-plume de cette philosophie, Monterose joue légèrement à coté, se sentant étranger à ce magma d’homme furieux, génial, mais timbré comme personne. Le résultat est proprement ahurissant. Comme si son jeu sans aspérité, son phrasé simple et rond apportait la réconciliation, le soupçon de naïveté qui aurait manqué à l’ensemble : un mince filet de lumière dans un tableau essentiellement noir et sang !
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Pour Monterose, c’est la découverte d’un second handicap : la came. Les jazzmen de cette époque en ont fait une sorte d’attribut culturel et les musiciens que croise Monterose, s’ils jouent tous comme seule une armée de dieux pourrait le faire, vivent dans un monde de notes et de semi conscience : les Philly Jo Jones, les Wilbur Ware, les Jackie Mc Lean, tous ces types là s’enquillent tout ce que l’on peut humainement s’enquiller en terme de dope : héro principalement, et coke, pour décrocher un peu de l’héro quand la mort semble reluquer un peu trop intensément dans leur direction.
Finalement, Monterose quitte Mingus pour les Jazz Prophets de Kenny Dorham. Un groupe nettement moins barré, dont la philosophie, moins écorchée, repose essentiellement sur la musique et la volonté d’en finir avec le jazz cool de la cote ouest. Pas de sophistication, pas de tentatives harmoniques d’intellos à la noix, pas de Schubert par-ci ou de Bach par là pour rejeter sa honte d'être noir, de la musique sans compromission, du hard-bop aussi pur que peut l’être la meilleure des cames, remâchant toujours la vieille matrice blues, la déformant sans cesse, la recrachant inlassablement, la maltraitant au besoin, sourcils froncés et certitudes de rigueur. C'est bien là l'attitude d'un prophète ! De ce groupe n’aura subsisté qu’une prise live : Round About Midnight at the Cafe Bohemia.
Et en leader ? Trois fois rien. La mauvaise vie, la came, la blancheur de sa peau, quelques mauvais choix de label, l'avènement du rock n'roll ont plongé Monterose dans l’obscurité. Sa carrière n’aura véritablement duré que 5 petites années, le temps de graver un opus Blue Note, ne portant que son seul nom, en compagnie Horace Silver (piano), Philly Jo Jones (batterie), Ira Sullivan (trompette) et Wilbur Ware, (contrebassiste, également promis à un grand avenir qui détruira sa réputation en quittant son groupe d’alors (le quartet de Monk dans lequel jouait Coltrane) en plein concert). C’est peut-être une excuse à la manque. Charlie Parker était sans doute le plus taré et le plus camé, le plus ingérable des musiciens de jazz, mais à une certaine période de sa vie, nous ne pouvons faire autrement que de considérer qu’il a tout donné à son art, pour le faire progresser à pas de géants. Monterose n’est pas du même acabit, l’héro le dévore, son phrasé ultra-souple, ultra-vif est aussi fragile que le pas d’un équilibriste (Sonny Rollins qui a un jeu similaire le saura à temps pour ne pas sombrer dans l’oubli après une traversée du désert d’une bonne demi décennie). Monterose n’a ni la sagesse ni la force d’arrêter, les fixs s’enchaînent, les engagements s’espacent, malgré un excellent disque enregistré pour un label bien trop obscur (Jaro records) pour lui apporter la reconnaissance qu’il mérite. Le monde du jazz oublie celui dont on vantait il y a peu le son chaud, acrobatique.
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Pendant les années 60 il écumera néanmoins le monde, de petites villes américaines pleines de poussière, les coins les plus paumés et ténébreux d’Europe où l’on sait néanmoins jauger la valeur d’une pépite lorsqu’on en croise une. Les années 70 lui permettront même de renouer avec le sutdio, mais trop sporadiquement,t pour que cela soit notable. Il décèdera en 93, laissant tous les fondus de jazz du monde écouter encore et encore le chef d’œuvre de Mingus, le concert poisseux des Jazz Prophets, avec cette même question, restée presque sans réponse à ce jour : « Qui tient le ténor, là déjà ? JR Monterose ? mais qui c’est ce mec ? ».
Le saxophoniste JR Monterose a vu le jour en 1927 dans la grande ville ouvrière de Detroit. Dans la fumée des grosses cheminées de l’industrie automobile. GM et tout le bazar. Detroit est loin d’être une ville où le touriste peut s’amuser à flâner, à figer sur pellicule de grands monuments à la gloire des Pilgrim Fathers et de l’American Dream tout en boulottant de vieilles saucisses dégoulinantes de graisse. Sans doute d’ailleurs que les gens qui habitent ici savent bien tout ça ; sans quoi, leur sport favori ne consisterait pas à se courir au train d’un coin l’autre de la ville pour en découdre. Mais peu importe, à peine sur ses deux jambes, le rejeton Monterose, bien qu’encore incertain dans son langage se voit proposer de souffler dans un instrument à vent. Un autre type de phrases ! Et pour soutenir l’entreprise, toute la famille déménage dans l’Etat de New York.
Dans un premier temps, alors étudiant bon teint, on lui recommande de s'escrimer sur une clarinette ; un instrument en voie de disparition (bien que personne ne le sache encore tout à fait). Monterose, en soutien, joue d’un petit saxophone d’entraînement (usuellement utilisé pour améliorer la qualité du souffle). Dans le même temps Coleman Hawkins a « inventé » le saxophone ténor et sous influence, Monterose troque sa clarinette pour cet autre bois dont tout le monde croit qu'il s'agit d'un cuivre. Pour un jeune blanc d’Utica, pour qui l’harmonie moderne n’est pas ce qu’il y a de plus naturel, il faut travailler plus que quiconque. Dépouiller des heures et des heures les circonvolutions d’un Bud Powell, écouter le souffle parfait et équivoque de Coleman Hawkins, découvrir sans prendre peur un monde mis sens dessus dessous par les boppeurs, sans rien connaître cependant de leur soif de vaincre, de leurs caveaux moisis, des heures de jam à couteaux tirés durant lesquelles naissent modes et expérimentations. C’est là le principal handicap de Monterose : il est blanc, aussi blanc qu’on peut l’être, dans un milieu qui connaîtra bientôt l’avènement du hard-bop, sans doute le plus noir des courants du jazz !
Dans le milieu du jazz, il y a plein de gars mal embouchés. Mingus par exemple, si vous le lancez sur le sujet, peut déblatérer des heures sur la fierté noire, la grande lutte imposée à son peuple, ce grand complot qui vie à étouffer dans l’œuf le génie nègre, espérant sucer toute sa sève et tirer à sa place tous les marrons de l’âtre ! Il passera l’heure suivante à énumérer les Charlene, Jackie Chong, Lucie Luce et Veronda du monde qu’il a chevauché jusqu'au sang, de New York à Detroit, en passant par Chicago et Tijuana. Malgré cela, Mingus sait voir le noir qui dort dans le cœur d’un blanc et quand il entend le son de JR Monterose, il l’embauche sans même hésiter. C’est peut-être le seul grand fait de gloire de la carrière du saxophoniste : les premières mesures ébouriffantes, expulsées de concert avec l’altiste Jackie Mc Lean de Pithecanthropus Erectus ; une musique sale et vénéneuse, ivre de swing, de majesté et de fureur. La philosophie de Mingus exposées en 4 mouvements : la figuration harmonique du premier homme debout, sa puissance naissante et sa fière découverte d’un monde à dominer, d’un monde à soumettre, d’un monde à piétiner, d’un monde à asservir. Vous me suivez ? Nécessairement s’ensuivent déclin et destruction. Porte-plume de cette philosophie, Monterose joue légèrement à coté, se sentant étranger à ce magma d’homme furieux, génial, mais timbré comme personne. Le résultat est proprement ahurissant. Comme si son jeu sans aspérité, son phrasé simple et rond apportait la réconciliation, le soupçon de naïveté qui aurait manqué à l’ensemble : un mince filet de lumière dans un tableau essentiellement noir et sang !
Boomp3.com
Pour Monterose, c’est la découverte d’un second handicap : la came. Les jazzmen de cette époque en ont fait une sorte d’attribut culturel et les musiciens que croise Monterose, s’ils jouent tous comme seule une armée de dieux pourrait le faire, vivent dans un monde de notes et de semi conscience : les Philly Jo Jones, les Wilbur Ware, les Jackie Mc Lean, tous ces types là s’enquillent tout ce que l’on peut humainement s’enquiller en terme de dope : héro principalement, et coke, pour décrocher un peu de l’héro quand la mort semble reluquer un peu trop intensément dans leur direction.
Finalement, Monterose quitte Mingus pour les Jazz Prophets de Kenny Dorham. Un groupe nettement moins barré, dont la philosophie, moins écorchée, repose essentiellement sur la musique et la volonté d’en finir avec le jazz cool de la cote ouest. Pas de sophistication, pas de tentatives harmoniques d’intellos à la noix, pas de Schubert par-ci ou de Bach par là pour rejeter sa honte d'être noir, de la musique sans compromission, du hard-bop aussi pur que peut l’être la meilleure des cames, remâchant toujours la vieille matrice blues, la déformant sans cesse, la recrachant inlassablement, la maltraitant au besoin, sourcils froncés et certitudes de rigueur. C'est bien là l'attitude d'un prophète ! De ce groupe n’aura subsisté qu’une prise live : Round About Midnight at the Cafe Bohemia.
Et en leader ? Trois fois rien. La mauvaise vie, la came, la blancheur de sa peau, quelques mauvais choix de label, l'avènement du rock n'roll ont plongé Monterose dans l’obscurité. Sa carrière n’aura véritablement duré que 5 petites années, le temps de graver un opus Blue Note, ne portant que son seul nom, en compagnie Horace Silver (piano), Philly Jo Jones (batterie), Ira Sullivan (trompette) et Wilbur Ware, (contrebassiste, également promis à un grand avenir qui détruira sa réputation en quittant son groupe d’alors (le quartet de Monk dans lequel jouait Coltrane) en plein concert). C’est peut-être une excuse à la manque. Charlie Parker était sans doute le plus taré et le plus camé, le plus ingérable des musiciens de jazz, mais à une certaine période de sa vie, nous ne pouvons faire autrement que de considérer qu’il a tout donné à son art, pour le faire progresser à pas de géants. Monterose n’est pas du même acabit, l’héro le dévore, son phrasé ultra-souple, ultra-vif est aussi fragile que le pas d’un équilibriste (Sonny Rollins qui a un jeu similaire le saura à temps pour ne pas sombrer dans l’oubli après une traversée du désert d’une bonne demi décennie). Monterose n’a ni la sagesse ni la force d’arrêter, les fixs s’enchaînent, les engagements s’espacent, malgré un excellent disque enregistré pour un label bien trop obscur (Jaro records) pour lui apporter la reconnaissance qu’il mérite. Le monde du jazz oublie celui dont on vantait il y a peu le son chaud, acrobatique.
Boomp3.com
Pendant les années 60 il écumera néanmoins le monde, de petites villes américaines pleines de poussière, les coins les plus paumés et ténébreux d’Europe où l’on sait néanmoins jauger la valeur d’une pépite lorsqu’on en croise une. Les années 70 lui permettront même de renouer avec le sutdio, mais trop sporadiquement,t pour que cela soit notable. Il décèdera en 93, laissant tous les fondus de jazz du monde écouter encore et encore le chef d’œuvre de Mingus, le concert poisseux des Jazz Prophets, avec cette même question, restée presque sans réponse à ce jour : « Qui tient le ténor, là déjà ? JR Monterose ? mais qui c’est ce mec ? ».