
La cellule puait. Mais elle puait moins tout compte fait que les cadavres avec lesquels il lui avait fallu partager quelques heures dans la maison de Belle. Même vivant, on n’en finit plus de se décomposer, faut croire. C’est la même chose, en tout point. Les vivants, comme les morts, se décomposent, seulement, les vivants se décomposent un peu moins moins vite, un peu plus plus lentement, plus discrètement en tout cas. Ça suffit pour que personne n’y prête attention, pour que tout le monde continue comme si tout était normal. Le corps humain est une inconséquente fosse à purin, mais on a trouvé quelques expédients pour masquer l’affreuse odeur que dégage toute cette viande à charogne. Les femmes se parfument et ne sentent plus rien d’humain, et les hommes rincent leur sueur puante à l’eau de Cologne. Et toute cette viande en lambeaux qui se désagrège, nourrissons et vieillards, vit en société. Société qui ne tient que sur presque rien ; l’éradication des odeurs et l’oubli progressif, atavique que derrière les parfums, les crèmes, les effluves de savons, la mort pue le rance, l’âcre, la mort pue la mort, qu’il n’y a rien de mieux dans ce monde qu’un corps humain, vivant ou mort, pour qu’elle fasse son œuvre. C’est tellement lent, tellement ténu, tellement constant, tellement patient. Mieux qu’avec les animaux parce que les animaux, eux, ne luttent pas. Ils comprennent comme cela est vain.
On n’interrogea pas Ray le premier jour. Il patienta du matin au soir dans la cellule, ne bougea quasiment pas d’un centimètre, assis sur une petite couchette, suspendue par une chaîne rigide aux gros maillons rouillés. Le dos légèrement voûté, les mains jointes en attitude de prière, les coudes appuyés sur ses cuisses, il vit le jour décliner lentement et puis tout se taire. Il n’avait pas de compagnon d’infortune et les cellules mitoyennes de la sienne étaient vides. Il n’avait donc personne à qui parler. Qui aurait donc voulu lui parler de toute manière ? Il était l’assassin d'une gentille petite famille de ferme, qu'il avait décimée entièrement, mère et enfants, le petit Philip surtout (cela frappait les esprits) qui n’avait que 5 ans. Ray Lamphere sentait la mort, la population rêvait de lynchage. Avec qui aurait-il lui-même voulu converser ? Avec personne d'autre que Belle, sans doute. Et même pas !, à bien y réfléchir. Quelles prières formuler ? La messe était on ne peut plus dite.
Après l’incendie, il était resté une éternité sur sa petite colline d’observation, à regarder des étrangers aller et venir. Il avait vu l’incendie s’éteindre de lui-même, chercher encore désespérément quelque chose à ravager, en vain. Il avait pensé et pensait encore : « je ne sais même pas ce que c’est que tuer… Mais si j’en avais le pouvoir en cet instant, je les tuerais tous, jusqu’au dernier, de mes propres mains ». Hommes et femmes. Chacun leur tour. Entre ses mains, leur cou fardé plein de crasse dissimulée. Quand la nuit était tombée, il avait ramassé son sac et était parti enfin. Loin de la route, il avait longuement erré. Sur plusieurs kilomètres, là où le sol était moins mort et moins poussiéreux. Les terres à cet endroit n’étaient pourtant pas cultivées et n'appartenaient à personne. Du chiendent poussait un peu partout, de vieilles herbes jaunes, qui sentaient la pisse, mangeaient la terre, sans discipline. C’est à cet endroit qu’il s’était débarrassé de son fardeau. A cet endroit qu’il avait enterré cette petite tête seule, pleine de sang qui commençait à coaguler. Cette tête qui puait comme rien de concevable, à cause de la chaleur. Ensuite, il s’était éloigné en rêvassant et s’était perdu dans la nuit. Sans paniquer, il avait continué à marcher pour s’égarer encore davantage et brouiller dans son esprit cet endroit maudit où il avait creusé la terre si profondément qu'il lui avait semblé creuser pour rejoindre l'enfer. En retrouvant la route, par pur hasard, il avait constaté la réussite de la manœuvre. Aujourd’hui, constatait-il dans sa cellule aux murs craquelés, il serait bien incapable d’indiquer à quiconque le lieu de cette minuscule sépulture (un puits sans fond en fait). Incapable d’y retourner lui-même. Mais pourquoi souhaiterait-il y retourner ? Les pèlerinages, c'était pour ceux qui avaient encore quelque chose à sauver, non ?
Belle l’avait cru idiot, sans aucun doute. C’était tout du moins ce qu’il pensait. Elle avait conçu le plan de toutes pièces. Elle avait tout préparé, effectué toutes les recommandations. Il avait tout exécuté sans objection. Elle l’avait renvoyé ou feint de le renvoyer. Il avait parcouru la ville en semant la rumeur de sa colère et de sa jalousie. Ray L’enamouré qui voulait Belle pour lui tout seul et un prétendant encombrant qu’elle lui préférait. Les gens étaient ce qu’ils étaient, vous leur donniez un petit embryon d’histoire, ils se débrouillaient pour fabuler le reste. Ray avait séduit Belle, l’avait demandé en mariage, mais elle avait refusé, lui préférant un meilleur parti : le gros suédois Heldelein. Voilà ce qu'on disait, voilà la vérité qui circulait. Et Ray avait promené sa fausse rancœur et sa haine de pacotille dans toute la ville, fabriquant sans finesse sa culpabilité d’aujourd’hui. Elle lui avait dit : « les gens penseront que nous sommes fâchés. Tu pourras accuser Heldelein. Dire qu’il a fui après avoir commis son méfait. Ils le chercheront partout. Pourquoi te soupçonneraient-ils ? Si tu étais un assassin, pourquoi serais-tu resté à attendre patiemment que la police vienne te chercher ? » Peut-être même un jour pourras-tu me rejoindre. »
Le deuxième jour, Ray reçut la visite d’un jeune policier qui disait s’appeler Dedalus. Il ne lui fut posé aucune question. Le jeune homme le considéra en silence toute une partie de l’après-midi. Il fuma quelques cigarettes mais n’en proposa pas à Ray. Il ne souffla pas sa fumée dans son visage néanmoins, son impolitesse ne semblait pas aller jusque là. Ce jeune Dedalus semblait soucieux de démontrer en tout point la théorie de Ray selon laquelle l’homme n’est guère qu’une matière périssable parmi les autres. Derrière la blancheur immaculée de son col de chemise, on devinait l’amas de peaux mortes et grises, l’humide transpiration de ces hommes qui s’entassent à 20 dans quelques mètres carrés dépourvus d’aération. Le seul mot que Dedalus prononça fut : « ouais ! », juste avant de sortir de la cellule, d’un pas nonchalant, presque abruti, s’il est possible pour un pas de l’être.
Les journées se dilatèrent chichement. Ray entendait parfois le murmure de quelque attroupement qui filtrait à travers les barreaux ; mieux, bien mieux que la lumière en tout cas dont il était constamment privé. Il entendait les murmures. Les plaintes. Les récriminations, le silence d’une cité en mal de sang et de vengeance. On lui portait bien sûr des repas, le midi et le soir. Rien le matin, mais il s’en accommodait parfaitement puisque son estomac supportait mal la nourriture au lever. Belle, qui petit-déjeunait comme une ogresse lui avait souvent fait ce reproche là, de ne rien avaler avant même de commencer une journée de labeur. « Un jour, avait-elle l’habitude de lui dire, tu te trouveras mal ». Mais ça ne lui était jamais arrivé. « On verra bien quand ça me tombera dessus, je me convertirais peut-être, va savoir », répondait-il.
Il y eut d'autres visites ensuite. Du shérif Muntzer. Et de ses adjoints. Et puis le cinquième jour, un type au visage blême, au front soucieux, la tête pleine de mèches à poux, qui se présenta sous un prénom simple. Sans titre, sans grade apparent. Harry tout court. Il sortit un étui à cigarettes de sa poche et en proposa une à Ray, qui accepta sans remercier. Cet homme semblait vaguement différent. Ray n’aurait pu dire quoi, mais c’était là, absolument manifeste. Ce n’était pas que le regard, les vêtement négligés, l’absence de lutte chez cet homme contre toute cette nature vindicative qui remuait en chacun de nous. C’était davantage que ça. La certitude, il dégageait de la certitude.
Harry rompit ainsi le silence comme un gros pain : « J’ai assisté à pas mal d'exécutions publiques, tu sais. Enfin, tu dois t'en douter, je présume. Je suis certain que tu en as vu, toi aussi. Quand tu étais gamin peut-être ? Caché derrière un tonneau, ou un angle de rue ? Dans l’assemblée, on trouve toujours ces petites dames apprêtées qui ne perdent jamais une miette du spectacle en tenant devant leur bouche de petits mouchoirs brodés en mauvaise dentelle. Faut croire que ça leur donne une contenance. Il ne faut pas qu'elles aient l'air d'aimer trop ça. Et puis il y a aussi les hommes qui contemplent l’échafaud, l’œil sombre et sérieux. Les uns sont certains du bon accomplissement de ce qu’ils appellent « justice », les autres, par effet d’identification, se tiennent bêtement là pour faire l’expérience du trépas et contempler dans les yeux d’un autre le destin auquel nous tous sommes voués. Les condamnés font rarement d’esclandre. Ils marchent le plus souvent sur leurs deux jambes, sans aide de personne. Ils se laissent faire, se laissent emmener, lèvent leur menton pour qu’on leur passe la corde autour du cou. Il leur faut du courage... Dans leurs yeux, on comprend qu’ils sont déjà morts. Nous avons coutume de demander aux gens de respecter le silence, une certaine forme… de recueillement. Mais tu sais comment sont ces gens. Il leur faut désigner des monstres pour nier leur mauvaise nature. L’humanité est une décoration comme une autre, qu’on épingle et qu’on retire, une masse consciencieuse qui ampute ses excroissances disgracieuses, brûle ses verrues, saigne ses abcès. C’est la condition qui lui permet de continuer à vivre, de continuer à y croire, de continuer à s’ignorer ».
Ray ne répondit rien, que pouvait-il répondre à ça ? Il demanda simplement, doucement : « Qu’est-ce que vous cherchez ? » Harry épingla sur son visage un sourire jaune qui illumina toute la cellule, fit suspendre le temps. Après une respiration, il dit : « Je cherche Belle Gunness, je veux que tu m’aides à la retrouver ».