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C’est aujourd’hui donc que le Parti Socialiste choisit sa tête pensante. Il a le choix entre trois candidats, d’ont l’un est en fait deux. Comprenne qui pourra. Là n’est pas trop la question. Le parti dans son ensemble et par la même l’intégralité de la gauche se retrouvent confrontés aujourd’hui à une crise majeure d’identité. C’est là, supposons-nous, tout l’héritage de 2002 ainsi que de 2007 : les socialistes passent leur temps à s’excuser de l’être.
L’autre soir ce bon vieux Jean-Michel Aphatie qui semble tout comprendre avant tout le monde, croyait bon de nous ressortir un tube rose de 1977, dont le refrain martelait la nécessité de « changer la vie ». Changer la vie, « rien que ça », disait-il ! Pour Aphatie, le problème est essentiellement là : cette aspiration n’a pas changé, les socialistes ont toujours cette illusion, « chevillée au corps » pour ainsi dire. Il leur faudrait, pour achever leur mue, accompagner la société française et les hommes et femmes de ce pays, renoncer à cette « prétention » et se convertir à la réalité budgétaire (c'est pour Aphatie la seule et unique réalité). L’homme politique socialiste serait alors un régulateur, une sorte de tuteur moyennement robuste, conscient des limites de l’action qu’il lui est apparemment possible de mener. Afin d’appuyer son discours, il se permet une référence (on n’a pas fini de la supporter celle-là) à la campagne victorieuse de Barack Obama qui ne proposait quant à lui que « le changement auquel nous pouvons croire » ! Une injonction gagne-petit et d'une fabuleuse imprécision mais qui a le mérite d'être hyper fédératrice, (tout le monde croit bien ce qu'il veut) que n’ont sans doute pas parfaitement entendu ses supporteurs, tant on a l’impression d’assister au retour du messie sur terre.
Ce n’est pas vraiment la première fois que Jean-Michel Aphatie fait une chronique politique à coté de la plaque. Il se laisse trop souvent emporter par son débit, par son aisance oratoire et oublie presque toujours de considérer un pan du problème. Mais elle révèle une opinion parfaitement ancrée, qui a fait des petits jusqu’à l’intérieur du parti (quoi qu'il puisse en dire). La moindre envolée lyrique devient suspecte, la moindre aspiration, la moindre ambition de changement profond sont aussitôt marquées par ses rivaux du sceau infâme de la démagogie. Ce que n’ont pas l’air de comprendre les socialistes, encore moins Jean-Michel Aphatie, c’est que cette idée « réaliste » de la politique porte en elle les germes de la crise de confiance de l’électorat français. Elle véhicule la diffuse impression que le champ d’action de l’homme politique se réduit sans cesse, qu’il ne lui reste plus que le second rôle d’accompagnant, dans un monde en roue libre, mécanisée, inhumain, qui fonctionne seul, sans mécanicien, sans designer intelligent, sans contrôle.
Les dernières élections présidentielles ont fait l’unanimité dans les urnes. La participation y a été record, quasiment inédite et les deux candidats qui y ont gagné le droit à un deuxième tour de piste ont été les seuls, à l’intérieur de leur parti, à réaffirmer la capacité de la politique à changer réellement la donne. Mais c’est là un vieux credo : entre la campagne et la réalité du pouvoir, il y a une autoroute, essentiellement pavée de mensonges, de démagogie. Autrement dit : les français sont des bœufs, Jean-Michel Aphatie est clairvoyant. Alors quoi ? Il ne faut pas ambitionner de changer la vie ? A peine peut-on envisager d'en changer le petit-déjeuner ?, et encore... Il n’est pourtant pas très compliqué de démontrer qu’en un siècle, la vie du travailleur a réellement et authentiquement changé. Le temps de travail, les semaines de congés payés, la progression des salaires sont un authentique aménagement de la vie des hommes et des femmes de ce pays. Un changement spectaculaire de la vie. Changer la vie, c’est bien sur davantage une ambition qu’un programme politique. Cela n’a rien à voir avec une conversion imaginaire à la réalité du monde ou des sociétés (en fait, cela n'a même strictement rien d'incompatible). Sans ambition, on n’arrive jamais à rien. Armé de petites ambitions, on ne parvient guère qu’à de toutes petites réalisations. On ne peut pas envisager de se lancer en politique avec l'ambition de se convertir à la réalité pour en être l'esclave. Avec une philosophie aussi médiocre, le singe ne se serait sans doute jamais redressé. Il appartiendra au contraire au prochain socialiste en chef de ne pas perdre de vue que l’homme n’avance qu’à condition de considérer ce qui le sépare d’une société idéale, où chacun a sa place, où chacun dispose des outils nécessaires pour guider son existence. C’est une ambition que d’aucuns railleront certainement, mais chacun sait bien que ce ne sont pas les petits hommes qui font l’Histoire, qu’elle plonge dans les ténèbres ou s’avance vers les Lumières. Pour ma part, j'assume entièrement cette ambition.