
Ray contemplait la faible lueur de la lampe à pétrole qui éclairait à peine la périphérie de la table de la cuisine. Belle, assise en face de lui, laissait mariner une infusion dans une tasse un peu sale, tandis que dansaient autour d’elle les ombres d’intérieur et que quantité de sons minuscules cognaient aux oreilles de Ray. Les gens ne faisaient jamais vraiment attention aux sons à peine perceptibles qui leur parvenaient. Pour eux, tout était brouhaha, ou tout n'était guère que silence. Au contraire, Ray entendait. Il écoutait, s’affinait sans cesse l’oreille comme un mélomane un peu autiste. Le chuchotement des arbres dehors, de leurs feuilles suspendues et balayées par la brise nocturne. Il entendait. La poussière voletait jusqu’au perron de la porte d’entrée de la maison, grattait légèrement comme des milliers d’ongles minuscules les battants de la moustiquaire, les bêtes tournaient en rond dans l’étable, au loin, en quête de sommeil (ce son, il l'imaginait peut-être, par réminiscence de ses journées de travail). Belle bien entendu s’en fichait de cette petite poésie des murmures et des froissements. Sa voix même annihilait, mettait à mort toute torpeur. Elle cinglait, giflait, fouettait…sauf, bien sur, quand elle ressentait la nécessité de forcer sa nature ! Nature qu’elle ne prenait jamais la peine d'infléchir en compagnie de Ray. Le seul entre tous devant qui elle ne portait aucun masque, ne contrefaisait aucune attitude. La vraie Belle devant le vrai Ray.
Elle haussa un sourcil, gonfla un peu sa poitrine et, l’œil noir et légèrement brillant, presque mangé par la pénombre, elle demanda d’une voix calme, presque douce : « tu veux dormir avec moi Ray ? ». Puis elle amena aussitôt ses lèvres vers le liquide brûlant et en récolta une gorgée imprudente. Son visage resta néanmoins impassible, en apparence insensible à la douleur.
Pendant trente bonnes secondes, Ray resta muet. Sa bouche s’entrouvrit légèrement mais aucun mot ne parvint à s’en échapper. Il regarda Belle et s’imagina le soin avec lequel il la dévêtirait, respectant chaque seconde, comme un individu doté du pouvoir de dilater le temps. A quoi ressemblait-elle nue ? On ne pouvait pas dire que Belle était une jolie femme, ça non, on ne pouvait pas vraiment le dire. Elle avait le corps d’un gros homme de ferme bien robuste. Toutes ses formes étaient rudes et grossières. Elle semblait constituée d’un bloc, d’un seul tenant, à l’image de sa volonté. On n’aurait pas pu la comparer à ces femmes qui exaltent le désir masculin au point de vous rendre fou. C’était bien davantage que cela, elle était magnétique, terrible, elle était magnétique comme l’est la peur pour ces tempéraments qui aiment à s’y confronter. Elle était adrénaline pure. Ray imagina son sexe en elle, la sensation de chaleur qui naîtrait peut-être de l’étreinte, il s’illusionna au point d’imaginer comme elle pourrait succomber, s’abandonner. Fermait-elle les yeux pendant l’amour ? Etait-elle de ces femmes qui vous mordent l’épaule lorsque le va et vient s’accélère entre leurs cuisses ? Etait-elle de ces femmes que le plaisir rend bavardes ? Serait-il capable de l’entrouvrir et de plonger dans ses entrailles ? Comme un homme !
Il se demandait parfois si Belle l’aimait, s’il était seulement possible qu’elle éprouve ce sentiment qui lui semblait à lui si simple et si humain. Il pouvait dire qu’elle était différente avec lui, différente de ce qu’elle montrait aux autres. Il se demandait – s’il avait quelque chose à offrir bien sûr – si elle serait capable de l’épouser et de vieillir avec lui. Si cette différence qu’elle entretenait dans leurs rapports pourrait survivre au mariage, s’il serait capable d’éveiller en elle des sentiments si différents qu’elle en oublierait les pulsions qui naissaient sans cesse de sa cupidité ; cupidité qui constituait le seul feu à même de l’embraser. Ce feu là, qu'il reconnaissait, distinguait dans ses yeux quand elle tuait des hommes de passage. Ce gros suédois par exemple, qu’elle avait abattu à l’aide d’une masse et qui s’était écroulé net dans son assiette de potage (qu’il avait fallu démembrer tellement il était lourd à porter). Ou ce petit homme engoncé dans son costume qu’elle avait déshabillé comme une promise dévouée, à qui elle avait fait couler un bain brûlant (elle était restée à coté de lui tandis qu’il immergeait son corps blanc dans l’eau, une serviette blanche à la main) et qui était mort simplement, des effets de la strychnine (et il avait enterré celui-là bien sur, son petit corps nu encore rouge et fripé à cause de l'eau chaude). C’était ce feu là qui dévorait son regard, immolait sa douceur. Consumait tout, y compris les enfants qu’elle disait aimer et qui assistaient parfois sans broncher à toutes ces horreurs.
Il avait lu quelques lettres qu’elle écrivait aux hommes qu’elle attirait ici. Des lettres incandescentes, des lettres de promesses. Elle ne le savait peut-être pas mais elle les écrivait d’une écriture différente, légèrement moins arrondie. Certains caractères étaient tout en biais, au milieu d’un mot, se couchaient sur les autres. Et tous les mots qui y étaient contenus semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Ils disaient la désespérance de la solitude, l’humanité du désir, la honte de l’infortune, avec des caractères en biais et tout en angles et en pointes. Durs comme les pierres qui nous servent à lapider les réprouvés. Lorsqu’il lui arrivait d’être tendre avec lui, elle ne prenait jamais la peine d’utiliser ce charabia de jeune fille enamourée. Elle s’approchait simplement de lui et le caressait. Elle caressait son visage, caressait sa barbe légère, caressait son torse, passant sa main dessous sa chemise, en silence, et Ray ne perdait rien du moindre son produit du moindre frôlement. Elle lui demandait parfois s’il avait envie de quelque chose de particulier ce soir, pour dîner. Et elle cuisinait alors ce qu'il demandait, et il mangeait toujours sans avoir peur de la strychnine. Même après les avoir vus mourir, certains en se tordant de douleur, tués par l'intensité des convulsions. Même après avoir subi leurs cris, leurs appels à l'aide. Même après avoir ignoré leur main tendue. Pourquoi l’aurait-elle tué, puisqu’il n’avait rien à offrir, à part sa loyauté, son amour et son désir ? Et ce soir. Ce soir, pour la première fois, elle avait demandé : « tu veux dormir avec moi, Ray ? » Sans rien promettre, sans que son regard n’exprime le moindre désir d’être touchée, d’être caressée, d’être étreinte, sans que ses attitudes ne laissent paraître le moindre besoin d’être aimée, cette nuit et pas une autre, cette seule et unique nuit.
Que pouvait-il répondre ? Oui ? Un oui simple et franc, dépouillé d'emportement ? Oui, Belle, sans que sa voix ne tremble, je veux bien dormir avec toi et engloutir la nuit dans tes bras, comme le disait la chanson ? « Pauvre crétin », pensa-t-il. Il sentait en elle une limite qu’il se savait incapable de respecter. Il savait que s’il passait une seule nuit avec elle, si jamais elle le laissait la toucher, l’aimer, il ne serait pas capable de boucler les mots à ne pas dire dans son âme, au chaud, à l'abri. Il l'implorerait comme un enfant de tout arrêter, lui demanderait de tout quitter, de tout laisser derrière elle, de fuir avec lui toute cette crasse, cette mauvaise fortune qui les obligeait à vivre et penser en assassins. Il savait que ces mots constitueraient la fin de ce qui les unissait à ce jour. Il regarda donc Belle droit dans les yeux et prononça ces mots d’une voix éteinte, presque morte : « non Belle, je crois qu’il ne vaut mieux pas, demain sera encore une rude journée ».
Belle débarrassa l’assiette de Ray. Lui tournant le dos, elle dit d’une voix forte, sans émotion : « c’est comme tu veux, Ray, si tu changes d’avis, tu sauras bien trouver ma chambre ».
Episode 1
Episode 2
Elle haussa un sourcil, gonfla un peu sa poitrine et, l’œil noir et légèrement brillant, presque mangé par la pénombre, elle demanda d’une voix calme, presque douce : « tu veux dormir avec moi Ray ? ». Puis elle amena aussitôt ses lèvres vers le liquide brûlant et en récolta une gorgée imprudente. Son visage resta néanmoins impassible, en apparence insensible à la douleur.
Pendant trente bonnes secondes, Ray resta muet. Sa bouche s’entrouvrit légèrement mais aucun mot ne parvint à s’en échapper. Il regarda Belle et s’imagina le soin avec lequel il la dévêtirait, respectant chaque seconde, comme un individu doté du pouvoir de dilater le temps. A quoi ressemblait-elle nue ? On ne pouvait pas dire que Belle était une jolie femme, ça non, on ne pouvait pas vraiment le dire. Elle avait le corps d’un gros homme de ferme bien robuste. Toutes ses formes étaient rudes et grossières. Elle semblait constituée d’un bloc, d’un seul tenant, à l’image de sa volonté. On n’aurait pas pu la comparer à ces femmes qui exaltent le désir masculin au point de vous rendre fou. C’était bien davantage que cela, elle était magnétique, terrible, elle était magnétique comme l’est la peur pour ces tempéraments qui aiment à s’y confronter. Elle était adrénaline pure. Ray imagina son sexe en elle, la sensation de chaleur qui naîtrait peut-être de l’étreinte, il s’illusionna au point d’imaginer comme elle pourrait succomber, s’abandonner. Fermait-elle les yeux pendant l’amour ? Etait-elle de ces femmes qui vous mordent l’épaule lorsque le va et vient s’accélère entre leurs cuisses ? Etait-elle de ces femmes que le plaisir rend bavardes ? Serait-il capable de l’entrouvrir et de plonger dans ses entrailles ? Comme un homme !
Il se demandait parfois si Belle l’aimait, s’il était seulement possible qu’elle éprouve ce sentiment qui lui semblait à lui si simple et si humain. Il pouvait dire qu’elle était différente avec lui, différente de ce qu’elle montrait aux autres. Il se demandait – s’il avait quelque chose à offrir bien sûr – si elle serait capable de l’épouser et de vieillir avec lui. Si cette différence qu’elle entretenait dans leurs rapports pourrait survivre au mariage, s’il serait capable d’éveiller en elle des sentiments si différents qu’elle en oublierait les pulsions qui naissaient sans cesse de sa cupidité ; cupidité qui constituait le seul feu à même de l’embraser. Ce feu là, qu'il reconnaissait, distinguait dans ses yeux quand elle tuait des hommes de passage. Ce gros suédois par exemple, qu’elle avait abattu à l’aide d’une masse et qui s’était écroulé net dans son assiette de potage (qu’il avait fallu démembrer tellement il était lourd à porter). Ou ce petit homme engoncé dans son costume qu’elle avait déshabillé comme une promise dévouée, à qui elle avait fait couler un bain brûlant (elle était restée à coté de lui tandis qu’il immergeait son corps blanc dans l’eau, une serviette blanche à la main) et qui était mort simplement, des effets de la strychnine (et il avait enterré celui-là bien sur, son petit corps nu encore rouge et fripé à cause de l'eau chaude). C’était ce feu là qui dévorait son regard, immolait sa douceur. Consumait tout, y compris les enfants qu’elle disait aimer et qui assistaient parfois sans broncher à toutes ces horreurs.
Il avait lu quelques lettres qu’elle écrivait aux hommes qu’elle attirait ici. Des lettres incandescentes, des lettres de promesses. Elle ne le savait peut-être pas mais elle les écrivait d’une écriture différente, légèrement moins arrondie. Certains caractères étaient tout en biais, au milieu d’un mot, se couchaient sur les autres. Et tous les mots qui y étaient contenus semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Ils disaient la désespérance de la solitude, l’humanité du désir, la honte de l’infortune, avec des caractères en biais et tout en angles et en pointes. Durs comme les pierres qui nous servent à lapider les réprouvés. Lorsqu’il lui arrivait d’être tendre avec lui, elle ne prenait jamais la peine d’utiliser ce charabia de jeune fille enamourée. Elle s’approchait simplement de lui et le caressait. Elle caressait son visage, caressait sa barbe légère, caressait son torse, passant sa main dessous sa chemise, en silence, et Ray ne perdait rien du moindre son produit du moindre frôlement. Elle lui demandait parfois s’il avait envie de quelque chose de particulier ce soir, pour dîner. Et elle cuisinait alors ce qu'il demandait, et il mangeait toujours sans avoir peur de la strychnine. Même après les avoir vus mourir, certains en se tordant de douleur, tués par l'intensité des convulsions. Même après avoir subi leurs cris, leurs appels à l'aide. Même après avoir ignoré leur main tendue. Pourquoi l’aurait-elle tué, puisqu’il n’avait rien à offrir, à part sa loyauté, son amour et son désir ? Et ce soir. Ce soir, pour la première fois, elle avait demandé : « tu veux dormir avec moi, Ray ? » Sans rien promettre, sans que son regard n’exprime le moindre désir d’être touchée, d’être caressée, d’être étreinte, sans que ses attitudes ne laissent paraître le moindre besoin d’être aimée, cette nuit et pas une autre, cette seule et unique nuit.
Que pouvait-il répondre ? Oui ? Un oui simple et franc, dépouillé d'emportement ? Oui, Belle, sans que sa voix ne tremble, je veux bien dormir avec toi et engloutir la nuit dans tes bras, comme le disait la chanson ? « Pauvre crétin », pensa-t-il. Il sentait en elle une limite qu’il se savait incapable de respecter. Il savait que s’il passait une seule nuit avec elle, si jamais elle le laissait la toucher, l’aimer, il ne serait pas capable de boucler les mots à ne pas dire dans son âme, au chaud, à l'abri. Il l'implorerait comme un enfant de tout arrêter, lui demanderait de tout quitter, de tout laisser derrière elle, de fuir avec lui toute cette crasse, cette mauvaise fortune qui les obligeait à vivre et penser en assassins. Il savait que ces mots constitueraient la fin de ce qui les unissait à ce jour. Il regarda donc Belle droit dans les yeux et prononça ces mots d’une voix éteinte, presque morte : « non Belle, je crois qu’il ne vaut mieux pas, demain sera encore une rude journée ».
Belle débarrassa l’assiette de Ray. Lui tournant le dos, elle dit d’une voix forte, sans émotion : « c’est comme tu veux, Ray, si tu changes d’avis, tu sauras bien trouver ma chambre ».
Episode 1
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