mardi 11 novembre 2008

Belle (1) - Le jour des cendres



Des cendres, des cendres partout, voltigent et saturent l’air. L’illusion des murs d’autrefois se dresse encore piteusement sur le terrain ; leurs racines tout au plus. Quatre pans de mur, à peine plus haut que des murets désormais, à peine plus hauts que la taille d'un homme, petite clôture minable du musée des horreurs et trois corps carbonisés au milieu, des cendres partout, trois corps parfaitement alignés comme s’ils étaient seulement endormis, un corps de femme adulte sans tête et deux corps de petite fille, ne laissant planer aucun doute sur l’hypothèse criminelle : un triple homicide ! Bien sur, la politique étant ce qu’elle est, on nous a rappelé que la prudence était de mise. Rien n’est donc officiel, mais faudrait être con, ou aveugle, ou malveillant, ou simplement inconséquent pour oser prétendre le contraire. On ne met pas le feu chez soi, avec ses mioches dedans, pour venir s’allonger sans tête, paisiblement, sur le tapis de son salon tandis qu’autour de soi, les flammes de l’enfer lèchent la maison et vous embrasent.

Dedalus qui est à coté de moi affiche une moue circonspecte et objecte : « tu sais, dans le fond, c’est possible, dans un incendie, tu ne meurs pas vraiment de tes brûlures, quand la baraque se consume, ça dégage tout un tas de gaz toxique, tu respires une ou deux fois et puis tu meurs ; c’est finalement bien moins long et douloureux qu’on ne le pense ». Je me retourne vers lui : « tu n’es pas sérieux !, et les fillettes, elles s’allongent tranquillement sur le tapis du salon au milieu de la rôtisserie parce qu’on leur a demandé de se tenir sagement ? ». « Non, il ajoute, mais on aura pu les endormir, avec un peu d’éther ou de chloroforme ; on aura vu des trucs bien plus surprenants ».

"Et la tête ?" Dedalus n’est pas sérieux. Il me cherche ce grand con, voilà tout. Il occupe ses journées comme il peut. Ce gars est plein de ressources dès lors qu’il lui faut tuer le temps. Et il le tue avec un talent qui ne se dément jamais. Laissez-lui une boîte d’allumettes, par exemple. Il va gratter les copeaux les uns après les autres, observer les progrès de la flamme, il tiendra l’extrémité du bois bien droit, entre son pouce, son index et son majeur, jusqu’à ce qu’il se brûle le bout de la peau, puis il secouera la flamme ou soufflera dessus pour qu’elle s’éteigne, plantera ses narines juste au-dessus de la fumée de souffre et recommencera l’opération jusqu’à épuisement du stock. Comme un ivrogne avec une bouteille de scotch. Autrement, il m’asticote ; il oublie de mentionner des têtes disparues, ce genre de choses. Pour me débarrasser de lui, je fouille dans ma poche, lui balance ma boîte d’allumettes et lui dit : « regarde, il y a une route là bas, pourquoi tu n’irais pas t’amuser à brûler des copeaux de ce coté là ». Mais ce n’est pas le jour, faut croire. Les sourcils bien haut, il rétorque sur un ton mi-sérieux, mi-outré : « franchement, je t’aurais cru un peu plus respectueux…en face de cette baraque calcinée et de ces deux corps de mômes mortes. Un peu de recueillement, c'est sans doute trop te demander ». Dedalus est un conard abruti. Voilà ce que je décrète sur l’instant et à peu près tous les matins qui ont précédés celui-ci. Je m’éloigne sans même lui lancer un regard supplémentaire. Sans même hausser les épaules, ni rien. Comme s’il n’existait pas.

Des flicaillons s’affairent sur le terrain. Des dizaines de flics. Et des gars de la région qui sont là pour ne pas perdre une miette du drame qui secoue la ville. Une vraie foire. Au milieu des gravats, les bizuts ne savent plus où donner de la tête. Leurs pompes bien cirées de ce matin sont maintenant recouvertes de suie et de cendres. Certains des gars ont noué un mouchoir autour de leur visage, appliqué sur leur nez. Ils inhalent concentriquement leur propre haleine du petit matin, chargée de mauvais café et de nicotine ; tout plutôt que de respirer droit dans la gorge de la mort. D’autres travaillent en époussetant la terre qui s’est amassée autour des corps pour les dégager. Les poutres qui sont tombées du toit lorsque la maison s’est affaissée sur elle-même rendent les recherches délicates et pénibles. Ça pue la vieille viande grillée. Bien pire en fait qu’un corps en décomposition, ça vous pénètre dans les narines et ça ne vous lâche plus. Ceux qui sont restés au-dessus disent qu’il va falloir creuser davantage et peut-être faire descendre des cordes pour enlever tout ce bois mort de là. Y a un petit au milieu de tout ça, qui a le teint plus livide que les autres. Il est au bord de dégueuler, j'me dis, quand je le vois tenter de remonter le muret en vitesse, ses chaussures dérapent, il s’étale dans la poussière mais on le relève, on lui fait la courte échelle, les mecs du dessus tirent sur la ceinture de son pantalon en se marrant parce que d’en haut on voit bien que la couture de son fute lui rentre dans le cul, alors qu’il dérape de plus belle en essayant de garder tout son dégueulis à l’intérieur de sa bouche. Enfin sorti de l’excavation, il court jusqu’à un arbre quelques mètres plus loin et dégobille la seule tasse de café qu’il a ingurgitée ce matin. A genoux, face à ce vieil arbre tout déplumé, ne nous montrant que son dos agité de spasmes, il ressemble à une vieille bigote du coin qui prie pour des jours meilleurs ou simplement pour quelques jours de plus, ceci étant toujours ça de gagné. « Merde, je dis, on devrait quand même un peu les préparer ces mômes avant de les laisser prendre en pleine gueule des saloperies pareilles ». Le chef tourne la tête vers moi, il acquiesce, tout aussi blanc que le gosse. Faut croire que l’expérience, c’est des foutaises ! Faut croire qu’on ne s’habitue vraiment à rien. En tout cas, pas à ce genre d'horreurs là !

Mon cas à moi est peut-être différent. Je m’étais fait toute une montagne de ma première scène de crime. J’en avais imaginé les images, les odeurs. En formation, je m’étais forcé à regarder des tonnes et des tonnes de dessins de cadavres, à divers stades d’évolution, du plus frais au plus avarié, du plus « normal » au plus taré. Des centaines d'esquisses et de clichés de toutes sortes. De vieux types morts dans leur sommeil, intacts et majestueusement figés, des gonzesses découpées en mille morceaux, des corps en charpie d'hommes qui s'étaient jetés sous des trains et qu’on devait ramasser à la petite cuillère. Des bleus, désignés par leur seule inexpérience, étaient forcés de recueillir leur chairs éparpillées dans des petits sachets en tissu, qui se gorgeaient aussitôt de sang et dégoulinaient. A m’en rendre malade, à en faire des cauchemars pendant des nuits entières. A la longue, on finit par rêver qu'on baise des mortes. C'est quelque chose qui finit par vous obséder, une vision anormale et répétitive qui vous vrille le détachement et vous rend fou. La première fois que j’ai vu un cadavre, je veux dire, que je me suis retrouvé en proximité physique avec lui, j’ai dû pensé quelque chose comme : « c’est pas si terrible en fait ». Tous les types de la brigade pourraient vous le dire. Je suis Harry : le mec qui n’a pas peur de toucher, de sentir ou même de rouler des pelles aux cadavres. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Tout bonnement.

Dans le trou, le même petit gars livide est de retour, il a du dégueulis tout plein de cendres mal nettoyé sur sa chemise, un regard de fou qui lui mange la totalité du visage comme une grimace de mime, ses deux pieds semblent presque totalement enfoncés dans la terre et les cendres, sa chaussure gauche repose à quelques centimètres seulement de la tête d'une des fillettes. Il brandit une rangée de dents toute crasseuse. Il hurle : "j'ai trouvé quelque chose, j'ai trouvé quelque chose".