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Je suis né il y a un peu plus de trente-trois ans. Trente-trois ans plus tard, je me retrouve seul – je le juge d’expérience – face à la poêle la plus dégueulasse de toute l’Histoire de l’Humanité. J’avais pourtant averti mon épouse, en apercevant le fond de l’ustensile recouvert d’un tapis cramé, dur comme une banquise noire, qu’un trempage en bonne et due forme serait sans doute nécessaire. Mais elle ne m’écoute jamais. Ou elle n’entend pas. Avec l’ongle, je gratte légèrement la surface première du nouvel épiderme et je pousse bien entendu un formidable juron. Putain de merde, ou quelque chose du genre. Puis j’enchaîne tranquillement sur mon air favori : on ne m’écoute jamais et j’ai pourtant tout le temps raison. J’y vois un lien de cause à effet. On n’écoute jamais les gens qui ont tout le temps raison, sinon, on cesse bien entendu d’exister ! De cette façon, on résiste à une forme de déterminisme, on se force à faire de mauvais choix pour éprouver le plaisir simple de les faire soi-même. C’est donc également parfaitement faux de dire que les criminels ou les idiots ne sont pas responsables et conscients. Ils le sont en réalité plus que quiconque.
L’évier inox qui brille de mille feux ne m’apporte aucune solution. Il y a là devant moi deux éponges, l’une toute lisse, et l’autre dont le dos fuchsia semble devoir servir de grattoir. Il y a également une petite brosse qui nous sert à nettoyer le dessous de nos ongles lorsque l’on se lave les mains, et que l’on souhaite y apporter un soin particulier. Et puis, deux petites bouteilles, l’une contenant du liquide vaisselle, l’autre du lave-mains. Et la poêle dans le bac de gauche, plus grand que celui de droite, son manche débordant de la structure. Je ne dispose que de ces seules armes.
La notion de sacrifice est essentielle pour l’homme. Il aime les batailles perdues d’avance et les hommes qui choisissent de s’y perdre. Il aime les petites bandes qui osent défier des armées. Il aime leur charge vers la mort, le sang versé qui scelle leur éternelle amitié, qui les élève au panthéon des grands hommes ; qu’ils restent anonymes ou non, que l’Histoire les ignore ou les célèbre, il restera toujours une Mémoire pour chanter leurs louanges, pour les extraire du magma de l’oubli. Moi, je m’en fous de cette gloire là. C’est une gloire pour enfants. Les combats perdus d’avance sont avant tout des combats que l’on perd et si l’on y perd la vie, on ne peut plus gagner les combats de demain.
J’enfile donc mon manteau, m’empare des clés de la maison, j’empoigne la poêle. Je sors de chez moi, appelle l’ascenseur qui refuse de s’ébranler, bloqué au 8e comme toujours. Peu importe, j’habite au premier, je descends l’escalier qui devient plus cradingue de jour en jour, les escaliers sont faits pour dépérir. J’ouvre les deux portes-sas qui me séparent de l’extérieur. Dehors, le froid me pique la peau comme des milliers d’aiguilles d’acupuncture, j’ouvre la porte du local-poubelle avec mon badge de résident. Je regarde les trois sortes de conteneurs qui ne m’indiquent aucune procédure d’usage. Je choisis la verte, en désespoir de cause, j’y balance ma poêle perdue d’avance. Je rentre chez moi avec la fierté de n’avoir pas lutté, d’avoir gardé toutes mes forces pour de meilleurs combats.