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Les télécommunications. Quel miracle, n’est-ce pas ! Bien entendu, des miracles, j’en vois partout. Tous les jours. C’en est tout bonnement effarant. Si j’étais un peu plus prudent dans mes assertions, je préférerais l’usage d’un terme un peu moins connoté. Je parlerais d’incongruité. Va pour ça, les télécommunications sont des choses incongrues. Ces fils reliés les uns aux autres, conçus à l’origine pour nous faciliter grandement la vie et qui finissent à la longue, omniprésents, par nous la dévorer tout rond.
Avec le temps, j’ai lentement appris à détester les voix, spécialement celles qui dégagent cette assurance factice de l’être humain lambda. Dans ces moments, bêtement, je décline mon identité, puis mon titre. De quoi avoir proprement honte de soi. Je n’aime pas les voix pressées non plus. Ces voix qui posent des questions qui n’attendent pas de réponse, qui enchaînent les idées absurdes, les propos de comptoirs, les affirmations directes. Je dois être un peu taré, puisque je n’aime pas les voix lentes non plus. Celles dont on veut terminer toutes les phrases, tous les mots, toutes les intentions. Je n’aime pas les gens qui parlent trop forts, le bataillon des sourdingues, ça me donne l’envie de parler moins fort, et ça les fait hurler qu’ils n’entendent plus rien. Plus rien, ce serait une idée, ça ! La tonalité interrompue, métronomique, rebondissante d’une ligne coupée, perdue, évaporée. Il y a quelques voix drôles, c’est un fait, l’autre jour, une vieille qui avait une voix de vieille de dessin animé ; c’était peut-être un canular orchestré par le Ministère de la Défense. Ça ne ressemblait pas à une voix d’être humain en tout cas. La voix de celui-ci dit qu’un huissier a défoncé sa porte ce matin. J’ai des doutes, un huissier peut vraiment défoncer votre porte comme ça ? Comme un CRS ivre un jour de fête où il faut déloger des sans-papiers de l’Eglise Saint-Bernard ? Tu rentres chez toi, un mec en costume Brice, dont la couleur est à vomir, t’attend, une serviette pleine de documents à la main. Dans l’autre, il a une machette. C’est possible tout compte fait. On trouve déjà des gens qui acceptent de faire un boulot pareil…rien ne devrait nous étonner.
Le service contentieux a changé de nom depuis quelques mois. Désormais, il s’agit du service Recouvrement et Contentieux ! Explication : « on ne fait pas que du contentieux ici, on fait aussi du recouvrement » ; sous-entendu : « on s’en fout du contentieux ; c’est le recouvrement qui nous importe ». Il faut récupérer la thune. Point. Je croise souvent en réunion le mec qui dirige cette petite unité de 4 personnes au bas mot. Un plouc maniéré, cheveux en brosse (comme dans American Graffiti de Lucas), costards bidons, anthracites-vomitifs. Parfois, il m’appelle pour me dire que sa ligne ne sera pas disponible de la journée, qu’il a trop à faire, ou pour dire que le service Recouvrement et Contentieux ne prendra plus de communications de Citron Pressé, « un roublard de première celui-là » et qu’on ne lui répondra pas autrement que par courrier. Parfois, je soupire et je dis : « ouais » et rien de plus. Parfois, je lui raccroche au nez, attend l’appel du furieux et si je n’arrive pas à passer la ligne, je lui dis simplement : « sa ligne est occupée pour le moment, je crois qu’il est en réunion jusqu’à ce soir, si je vous donne sa ligne directe, vous pouvez renouveler votre appel demain matin ? ». Je me demande si c’est pour ça qu’il ne m’aime pas, au moins autant que je n’aime pas les voix, et qu’il cherche à joindre tout autre interlocuteur que moi. Ou qu’il ne m’envoie plus que des mails. C’est un bon petit gars dans le fond, qui récite par cœur la leçon qu’on lui a apprise : je recouvre, tu recouvres, il recouvre, nous recouvrons, vous recouvrez, ils recouvrent ! En réunion, en bon nègre domestique, il parle de l’argent de la boîte comme s’il s’agissait du sien. « Ça me fait mal, a-t-il dit aujourd’hui, de lui filer des commissions d’intermédiaire… » En bout de table, le Général acquiesce. Moi, je grince des dents, ma bouche se fend d’un sourire un peu méchant. Il le voit, et va promener son regard ailleurs. Enchaîne sur autre chose ; invariablement plaintif, invariablement grave, invariablement insouciant de ce qu’il fait, chaque jour. Il a pile la tronche un peu rouge d’un participant de jeu télévisé à qui l’on demande sa profession et qui répond : « percepteur ».
Ces moments de réunion sont voués à l’évasion totale. J’imagine que j’élève des chèvres dans un endroit paumé d’Uruguay, que j’écluse mon temps à contempler seulement les gens que j’aime. Les autres ?, ah, les autres, j’essaie de les effacer tous, d’ignorer leurs gesticulations. Ils sont devant moi et ils me semblent se monter les uns dessus les autres, pour faire une pyramide humaine dont chacun essaie d’être le sommet. Je vois des pieds qui écrasent des visages, des talons aiguilles qui s’enfoncent dans des ventres, des mains qui tordent des nez, des filets de salive qui échouent sur le front des autres ; une Tour de Babel démontable, lavable, escamotable, construite en matériau recyclé et biodégradable, qui s’écroule sans cesse. Ils sont beaux, on croirait des enfants, leurs voix agglomérées sont des chants un peu fous qui me font les oreilles sourdes, pleines de bourdonnements d’abeilles. Je ressemble quant à moi à un rabbin hassidique, boîte noire de 747 au milieu du visage, mon buste fait des allées et venues, d’avant en arrière, je chancelle.
Ce matin, j’ai dû me lever trop vite, parce que j’ai ressenti une légère perte d’équilibre d’un coté. Ç’aurait pu être ennuyeux d’avoir à contrarier toute une journée un hémi-penchant. J’y ai vu un miracle. Mon corps, en dépit de toute autorité, refusait de marcher droit.
Avec le temps, j’ai lentement appris à détester les voix, spécialement celles qui dégagent cette assurance factice de l’être humain lambda. Dans ces moments, bêtement, je décline mon identité, puis mon titre. De quoi avoir proprement honte de soi. Je n’aime pas les voix pressées non plus. Ces voix qui posent des questions qui n’attendent pas de réponse, qui enchaînent les idées absurdes, les propos de comptoirs, les affirmations directes. Je dois être un peu taré, puisque je n’aime pas les voix lentes non plus. Celles dont on veut terminer toutes les phrases, tous les mots, toutes les intentions. Je n’aime pas les gens qui parlent trop forts, le bataillon des sourdingues, ça me donne l’envie de parler moins fort, et ça les fait hurler qu’ils n’entendent plus rien. Plus rien, ce serait une idée, ça ! La tonalité interrompue, métronomique, rebondissante d’une ligne coupée, perdue, évaporée. Il y a quelques voix drôles, c’est un fait, l’autre jour, une vieille qui avait une voix de vieille de dessin animé ; c’était peut-être un canular orchestré par le Ministère de la Défense. Ça ne ressemblait pas à une voix d’être humain en tout cas. La voix de celui-ci dit qu’un huissier a défoncé sa porte ce matin. J’ai des doutes, un huissier peut vraiment défoncer votre porte comme ça ? Comme un CRS ivre un jour de fête où il faut déloger des sans-papiers de l’Eglise Saint-Bernard ? Tu rentres chez toi, un mec en costume Brice, dont la couleur est à vomir, t’attend, une serviette pleine de documents à la main. Dans l’autre, il a une machette. C’est possible tout compte fait. On trouve déjà des gens qui acceptent de faire un boulot pareil…rien ne devrait nous étonner.
Le service contentieux a changé de nom depuis quelques mois. Désormais, il s’agit du service Recouvrement et Contentieux ! Explication : « on ne fait pas que du contentieux ici, on fait aussi du recouvrement » ; sous-entendu : « on s’en fout du contentieux ; c’est le recouvrement qui nous importe ». Il faut récupérer la thune. Point. Je croise souvent en réunion le mec qui dirige cette petite unité de 4 personnes au bas mot. Un plouc maniéré, cheveux en brosse (comme dans American Graffiti de Lucas), costards bidons, anthracites-vomitifs. Parfois, il m’appelle pour me dire que sa ligne ne sera pas disponible de la journée, qu’il a trop à faire, ou pour dire que le service Recouvrement et Contentieux ne prendra plus de communications de Citron Pressé, « un roublard de première celui-là » et qu’on ne lui répondra pas autrement que par courrier. Parfois, je soupire et je dis : « ouais » et rien de plus. Parfois, je lui raccroche au nez, attend l’appel du furieux et si je n’arrive pas à passer la ligne, je lui dis simplement : « sa ligne est occupée pour le moment, je crois qu’il est en réunion jusqu’à ce soir, si je vous donne sa ligne directe, vous pouvez renouveler votre appel demain matin ? ». Je me demande si c’est pour ça qu’il ne m’aime pas, au moins autant que je n’aime pas les voix, et qu’il cherche à joindre tout autre interlocuteur que moi. Ou qu’il ne m’envoie plus que des mails. C’est un bon petit gars dans le fond, qui récite par cœur la leçon qu’on lui a apprise : je recouvre, tu recouvres, il recouvre, nous recouvrons, vous recouvrez, ils recouvrent ! En réunion, en bon nègre domestique, il parle de l’argent de la boîte comme s’il s’agissait du sien. « Ça me fait mal, a-t-il dit aujourd’hui, de lui filer des commissions d’intermédiaire… » En bout de table, le Général acquiesce. Moi, je grince des dents, ma bouche se fend d’un sourire un peu méchant. Il le voit, et va promener son regard ailleurs. Enchaîne sur autre chose ; invariablement plaintif, invariablement grave, invariablement insouciant de ce qu’il fait, chaque jour. Il a pile la tronche un peu rouge d’un participant de jeu télévisé à qui l’on demande sa profession et qui répond : « percepteur ».
Ces moments de réunion sont voués à l’évasion totale. J’imagine que j’élève des chèvres dans un endroit paumé d’Uruguay, que j’écluse mon temps à contempler seulement les gens que j’aime. Les autres ?, ah, les autres, j’essaie de les effacer tous, d’ignorer leurs gesticulations. Ils sont devant moi et ils me semblent se monter les uns dessus les autres, pour faire une pyramide humaine dont chacun essaie d’être le sommet. Je vois des pieds qui écrasent des visages, des talons aiguilles qui s’enfoncent dans des ventres, des mains qui tordent des nez, des filets de salive qui échouent sur le front des autres ; une Tour de Babel démontable, lavable, escamotable, construite en matériau recyclé et biodégradable, qui s’écroule sans cesse. Ils sont beaux, on croirait des enfants, leurs voix agglomérées sont des chants un peu fous qui me font les oreilles sourdes, pleines de bourdonnements d’abeilles. Je ressemble quant à moi à un rabbin hassidique, boîte noire de 747 au milieu du visage, mon buste fait des allées et venues, d’avant en arrière, je chancelle.
Ce matin, j’ai dû me lever trop vite, parce que j’ai ressenti une légère perte d’équilibre d’un coté. Ç’aurait pu être ennuyeux d’avoir à contrarier toute une journée un hémi-penchant. J’y ai vu un miracle. Mon corps, en dépit de toute autorité, refusait de marcher droit.