mardi 4 novembre 2008

L'Affaire Kundera


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Le journalisme, c’est un beau métier. Au son de ce mot, vous imaginez peut-être Robert Redford, Dustin Hofmann, dans Les Hommes du Président, ils sont encore jeunes, portent le cheveu mi-long, des chemises cintrées à col extra-large, des pantalons pattes-d’èphes et sont prêts à tous les sacrifices pour dévoiler à la face du Monde Libre les mensonges de l’Administration Nixon. Vous pensez peut-être à Zola rédigeant son J’accuse pour la Une de L’Aurore, à la lumière d’une pauvre bougie de bureau. Vous pensez à tous ces hommes et femmes qui croupissent dans de froides cellules exotiques, réduits au silence par d’infâmes totalitarismes, vous pensez à eux et aux combats menés par ce grand humaniste autoproclamé qu’est Robert Ménard, infatigable défenseur des Libertés du Monde. Vous pensez peut-être – enfin – à ce petit bagdadi ramené dans les bagages du plus grand présentateur de J.T. de l’Hexagone (sans même vous demander si le voyage en soute fut éprouvant ou non), honteusement débarqué de la Rédaction de TF1, remplacé sans ménagement par une blonde effroyablement compromise, coucheuse et dépravée. Vous pensez peut-être à tout ça.

Vous oubliez consciemment ou non (parce que vous souhaitez tout comme moi idéaliser ce métier) que pour faire du journalisme, il faut parfois se salir un peu les mains, et l’âme par dessus le marché. Racler les fonds de tiroir. Manipuler pour obtenir des aveux, des confessions, titiller le réseau nerveux qui fait s’agiter les langues et la délation. Remuer la merde en somme. C’est ce journalisme là qui est à l’œuvre dans ce qu’il convient désormais d’appeler l’Affaire Kundera.

Les accusations portées contre l’écrivain sont simples, basées dit-on sur des preuves (héritées de la politique d’ouverture des archives des anciens pays communistes d’Europe de l’Est ; ce qui laisse penser qu’on n’est là qu’à l’orée du bois) irréfutables : le Kundera jeune, d’avant l’exil, que l’on croise à l’occasion (pense-t-on) dans certains de ses romans, était un mouchard. Une balance. Accusations simples et qui ont le mérite de détruire l’homme sans possibilité de rémission.

Kundera, c’est l’écrivain du Livre du Rire et de l’Oubli, celui qui combattit la dictature administrative par l’absurde de l’ancien bloc communiste avec pour seules armes : la dérision, l’intelligence, la résistance du souvenir. Jeter l’opprobre ou ne serait-ce qu’un embryon de soupçon sur sa vie, c’est piétiner son œuvre entière, la marquer irrémédiablement du sceau de l’hypocrisie. La vider de sa substance et corrompre sa vérité. C’est creuser dans le cœur de sa révolte pour dévoiler au monde son absence de pulsations, son assèchement coronarien. Détruire pour détruire.

Mon but n’est pas ici de dresser une hagiographie (comme certains l’ont fait et le feront encore), d’ériger l’œuvre en rempart face à la calomnie (ce qui revient à scinder l’homme de son art, comme on a appris avec le temps à différencier Céline le salaud de Céline le génie littéraire), de prêter à l’être humain des intentions, des sentiments, des pensées qu’il n’a peut-être pas. Je n’ai d’ailleurs d’autre but que l’expression simple de la peine que je ressens en imaginant l’entrain avec lequel on traîne cet homme dans la boue ; écrivain d’une rare générosité, qui m’a fait découvrir presque l’intégralité des grands romanciers du Centre et de l’Est de l’Europe (de Gombrowicz à Hasek) via la lecture de deux essais : Les Testaments Trahis et L’Art du Roman (et ce, même si je n’en partageais ni n’en partagerais jamais toutes les thèses). Je ne m’échinerai pas davantage à montrer du doigt la bonne conscience généralisée qui permet à de petits hommes d’en remontrer sans cesse à d’autres, sans jamais prendre en considération ce que fut leur vie, ce que fut cette vie absurde qui faisait chanceler les existences les plus stables, les plus puissantes, dans ces pays où la règle était la suspicion ; permanente, la présomption de culpabilité.

C’est pisser dans un violon, je suppose. Mais plus j’y réfléchis, plus j’y vois l’œuvre de Kundera éclairée de manière plus éclatante, voire prophétique. Comme si cette folie que fut le stalinisme en particulier et la dictature communiste en général, nous avait laissé avant de mourir quelques reliquats toujours aptes à éclabousser les vies. Comme si l’Histoire étouffée ne pouvait en finir avec ceux que le sort avait épargné et se sentait obligée de les traquer tous, pour cracher sur leur réputation, sombrer avec eux.

Quand ils seront tous morts, nous pourrons partager le festin sur le dos de leurs cadavres.