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jeudi 15 janvier 2009

Belle (8) - La retraite des braves



Elle dort. Elle ronfle même. Très légèrement. Dans la chambre (que je loue bien trop cher pour son standing), il fait déjà une chaleur de bête. Le soleil se lève tout juste, on distingue par la fenêtre sa grande lumière au loin, derrière les immeubles du bout de la rue, prêt à enflammer toute la ville aussi soudainement, définitivement qu’un coton qui s’embrase. J’ouvrirais bien la fenêtre pour faire entrer un peu d’air, mais premièrement, il n’y a d’air nulle part, deuxièmement, je ne tiens pas à la réveiller. Elle est belle quand elle dort. Quand elle se réveille, la plupart du temps, elle rouspète. Elle n’aime pas que je la laisse s’endormir, elle préfèrerait partir, au petit matin, vers on ne sait où, même si elle reviendra ici même la nuit prochaine. Mais c’est plus fort qu’elle, elle s’endort sans même s’en rendre compte, elle s’immerge lentement. Et je la laisse, parce que c’est la faiblesse que je porte en moi. Nos faiblesses font alors cause commune.

Elle est allongée sur le ventre, une jambe repliée en équerre. Sa fesse droite légèrement surélevée, je distingue malgré la pénombre les quelques poils qui font le tour de son sexe. Je me dis : "je la réveillerai dans une heure". Et j'ajoute en moi-même : "ce sera bien assez tôt".

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Quelques semaines, plusieurs mois peut-être. Je suis comme ces gars qui échouent quelque part et qui ne bougent plus. Faute de moyens, faute de volonté. Le seul repère temporel qu’il me reste remonte à plus de deux ans et au décès de Ray Lamphere. Un homme étrange tout bien considéré. Muet comme une carpe dans un premier temps, il se dégota un avocat à la dernière minute et plaida coupable pour l’incendie de la ferme, non coupable pour l’assassinat de la famille Gunness. Replié sur lui-même pendant les trois-quarts de son procès, il se réveilla sur la fin et glaça l’assistance (et bien sûr l'ensemble de l'aimable société de La Porte) en faisant un portrait particulièrement détaillé des penchants criminels de Belle, sans omettre le moindre détail. Son compte macabre estimait le nombre de ses victimes à 42, l’argent volé à des hauteurs stratosphériques. C’était bien trop pour qu’un péquenaud dans son genre puisse s’en faire une idée précise, mais « ça devait faire lourd ». En revanche, il ne répondit à aucune des questions du juge concernant la tête portée disparue, ne regarda pas dans les yeux le témoin qui affirma l’avoir croisé en compagnie de Belle Gunness, sur le quai de la station de La Porte, la veille de l’incendie. Smutzer fit des effets de manche, ils firent des tests avec du chloroforme, des reconsitutions à n’en plus finir, placèrent les fausses dents de Belle Gunness dans la bouche de dizaines de cadavres et en fin de compte, ils s’épuisèrent, comme je l’avais prédit à ce grand crétin de Dedalus. Las, ils prononcèrent une sentence idiote de plus parmi la longue liste de celles qui avaient été prononcées depuis la naissance de cette jurisprudence : Ray Lamphere fut reconnu coupable de l’incendie, non coupable du crime (faute de preuves) et un jury lui offrit 20 ans de réclusion pour tenter d’y comprendre quelque chose. 20 ans pour avoir brûlé un tas de cadavres et une ferme privée de propriétaires ; c’était là leur idée de la justice. Un an plus tard, une maladie quelconque mit fin à toute cette merde et emporta l’âme de Ray Lamphere dans un endroit qui doit vraisemblablement ressembler de près ou de loin à l’idée qu’on doit se faire de l’enfer.

Harry tout court, lui, en eut assez de se demander depuis combien de temps il était dans la police, avec sa conception de la justice aussi étendue qu’un foutu mouchoir de poche. Alors, il alla promener ce sentiment récurrent là où je me trouve en ce moment. Louisiane, Nouvelle-Orléans, la ville qui compte la plus forte concentration de bordels de tout le pays. La ville de tous les péchés, montrée du doigt par toutes les autres, pour qui – il faut croire – toute idée de coït reste étrangère. Plus j’y pense, plus je me dis que le sentiment qui fait croire à un homme qu’il se sent chez lui, à sa place, est un sentiment proche de la folie furieuse. Un réseau d’habitudes me permet de supporter tout ça. Le soir, Mélisse me rejoint. Nous allons manger un bout ensemble, elle n’aime que de mauvaises choses, saturées de mauvaises graisses, j’engloutis tout, tout en sachant que ma digestion sera difficile voire chaotique. Et puis nous allons nous coucher. Elle me grimpe dessus en m’accusant de paresse récurrente et s’empale sur moi, pendant le quart d’heure suivant. Parfois, je fouille dans son sexe avec ma langue. Parfois, j’y mets entrain et conviction. Puis elle s’endort, et se réveille au petit matin, le regard noir, déversant sur moi les mêmes reproches que la veille, l’avant-veille, et la veille d’avant encore. Et elle revient le soir, et tout recommence. Ainsi de suite. Quand elle part, je me lave, je me rase. J’ouvre les fenêtres en grand et reste dans la chambre jusqu’à ce que je la juge convenablement aérée. Je vais ensuite me promener dans la ville.

Dans certains quartiers, vous croisez tous les pas de nonchalantes aguicheuses : noires, crémeuses et blanches. Derrière de vieilles baraques sentant l’huile de friture et le porc mariné. Les maisons en bois sont de couleurs pastels. Des fleurs jaillissent un peu partout. Les odeurs, c’est ce qui vous frappe premièrement quand vous y posez le premier pied. La Porte n’est pas très profuse en odeur. L’hiver est tellement rude, violent, inconditionnel qu’il tue toute promiscuité olfactive. Tout est mort, et desséché, et mort, et aussi inexistant qu’un de ces trous qu’ils ont creusé sans fin dans la terre de la ferme de Belle Gunness. Et puis, quand vient le printemps, La Porte explose, les odeurs se combattent, se mêlent, copulent ; c’est une bouillie écœurante de senteurs indistinctes. La Nouvelle-Orléans propose au contraire une palette savante, les odeurs s’incrustent dans les murs, sur vos vêtements, à la surface de l’écorce des arbres ; les effluves macérées du bayou, puis du lac Ponchartrain, les exhalaisons salées du Golfe, les senteurs de poussière humide. Toutes ces odeurs s’accrochent à vos poils de narines et caressent leurs parois morveuses. Humus, muqueuses, sueurs, barbaques dégoulinantes de sucre. Telle est la Nouvelle-Orléans, l’Orléans renouvelée. J’en aime les odeurs. La Porte ne sent pas comme ça. L’hiver, tout y meurt. La terre devient aussi dure que du marbre. La Nouvelle Orléans sent différemment. Plus sale. Plus humain. La sueur acide des femmes noires qui vous croisent dans les grandes rues, bordées de villas multicolores. Les huiles de friture qui se jettent par les fenêtres de petites bicoques déplumées. Ici, les gens sentent, la rue sent, leurs putain d’arbres aussi. Et moi également, pour la première fois. Je crois...

Le midi, je saute le repas. Je me libère de celui de la veille au soir. Je m'en libère comme un gamin qui expectore une vilaine bronchite ; je chie des glaires. Ensuite, je fais une sieste et même si la chaleur est écrasante, je m'endors toutefois. Je sais... Je sais que je vais crever comme ça, en m'enfonçant dans un sommeil humide et caniculaire. Et ce sera bien. Il est ensuite trois heures, je traverse la ville pour aller flâner vers ses quartiers chics et mondains. J'ai pris soin de me vêtir un peu mieux. Il m'en a coûté presque 200 dollars pour me doter de costumes qui feraient l'affaire. Parfois, avant d'y aller, je me regarde dans la glace, j'ai toujours l'air d'un plouc fini. Peu importe. L'important, c'est le costume. Le costume est un indice de condition, pas l'allure ou la silhouette. Faites enfiler un costume à un lèche-la-rouille du Missouri, vous en ferez peut-être un Lord. Qui peut savoir ? Je connais un gars de la bonne société louisianaise à qui une salopette siérait tout à fait en tout cas. Mon costume à 100 dollars, mon allure gratuite et moi, nous transperçons donc la ville, vers ces rues qui ne grouillent pas de monde, où l'on flâne en silence, en saluant tous ceux qui vous ressemblent. Il fait encore plus beau là bas, parce que les rues sont grandes, que le vent s'y engouffre, et aussi, parce que les rues y sont propres, sans détritus, sans types aux yeux rouges, sans putes à la tignasse filasse. Je m'installe alors à une table de ce salon de thé au nom français "Mignardises". Et j'attends Belle Gunness.

Il y a peu de gens aujourd'hui dans le salon de thé. Il n'est pas plus tôt que d'habitude. Il fait aussi chaud que la veille et l'avant veille ou même que le mois dernier (étais-je déjà ici le mois dernier ?). Quelques tables devant moi, une mère et sa fille sirotent quelque chose à la cannelle (je peux le sentir de là où je me trouve). Elles portent les mêmes vêtements, à l'exception de la couleur du ruban qui fait le tour de leur chapeau respectif. Elles ne parlent pas. Elles boulottent quelques macarons ivoires et semblent satisfaites. A une table derrière elles, une jeune femme seule a le regard flou, qui ne semble se porter sur rien de précisément réel. Elle ressemble à un portrait d’art, avec sa tasse suspendue, qu’elle se refuse inconsciemment à porter à ses lèvres ou à reposer sur la table. Derrière moi, un couple est en grande discussion. Comme tous les couples qui sont en grande discussion, ils hurlent à voix basse et personne ne perd un mot de leur dispute. Ils sont ce que je voudrais fuir. Mais j'attends Belle Gunness. Un goût de cendres dans la bouche. Elle viendra. Comme chaque jour. Comme chaque jour, je la regarderai simplement, en buvant une tasse d'un thé raffiné qui vient d'Inde, ou de Ceylan, dénué de cette capacité si prisée d'en apprécier le parfait arôme. Je la regarderai simplement. Sans dire un mot, en attendant de m'en retourner après son départ, puis de retrouver Mélisse, de manger avec elle cette nourriture pleine d'huile, de baiser un peu, de la laisser s'endormir. 

Et ainsi de suite.



Fin


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mardi 23 décembre 2008

Belle (7) - Les hommes s'en vont



« Trente, peut-être quarante. 10 hommes, 2 femmes et une tripotée d’ossements divers », je marmonne. Et je demande : « vous êtes d’où déjà ? ». « De New York », répond le type. Puis il répète le chiffre et siffle comme on sifflerait une nana bien roulée qui passe dans la rue. Oui, c’est un chiffre démesuré, aucun doute là-dessus. Même pour un vieux journaliste chevronné d’une grande ville où l’homicide est monnaie courante.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pour commencer, il y eut ce jour où un petit gars banal d’allure austère, originaire du Dakota du Sud, se présenta au Bureau et demanda à parler au shérif Muntzer. Asle Helgelein. Un gars de rien au regard sombre et à la moustache impeccable qui avait giclé comme une balle de son Etat de péquenaud, pour retrouver la trace de son frère Andrew, disparu. Selon ses dires, Andrew avait entretenu une correspondance d’au moins six mois avec Belle Gunness et s'apprêtait à l'épouser, après lui avoir cédé rien de moins que la moitié de l’argent qu’il avait mis tant de temps à mettre de coté. Il avait chargé quelques affaires dans une carriole sans écouter de conseils de personne, la seconde moitié de ses économies dans un grand sac et s’était mis en route pour la rejoindre. Et puis, ffffffff, ce brave Andrew s’était évaporé. Quand Asle Helgelein avait entendu parler de l’incendie et du corps sans tête de Belle Gunness, des fillettes calcinées, de Ray Lamphere, son sang n’avait fait qu’un tour, et puis s'était figé, et il avait pris le chemin de fer pour La Porte avec l'intention d'en avoir le cœur net. Ce jour là, Muntzer le prit à part dans son bureau. Il tenta de le raisonner, de calmer un peu ses craintes (qu'il pensait sans doute disproportionnées) sans rien dire des deux idiots qui creusaient le terrain de la ferme pour retrouver une tête manquante et puis, devant l’insistance du petit homme, il s’enlisa dans un mutisme bizarre et pour tout dire franchement suspect. Le lendemain, Asle Helgelein (qui n'avait pas mis longtemps à découvrir que la ferme de Belle était devenue un véritable chantier d'archéologues fous) s’en alla trouver Hutson et Maxson et il s’entretint avec l’ancien employé de Belle. Il lui demanda : « on ne vous aurait pas demandé de faire quelque chose d’inhabituel ? Creuser un trou entre autres choses ! ». Hutson emmena Helgelein un peu plus loin et répondit : « moi, je n’ai jamais rien creusé et on ne m’a jamais demandé rien d'tel, mais je suis à peu près certain que Ray Lamphere et Belle ont retourné de la terre ici ». Personne ne songea à demander à Hutson pourquoi il avait mis tant de temps avant de se poser les bonnes questions. Personne à part moi, cela va de soi. Ce grand débile plongea son regard lourd dans le mien : « si vous aviez une ferme, Monsieur Harry, vous sauriez qu’on a toujours une bonne raison d’y creuser un trou ». Je ne jugeai pas la réponse satisfaisante (elle me semblait même parfaitement incohérente) mais je les laissai creuser sans rien en dire, Maxson, toujours à l’écart, priant et repriant de plus belle, les badauds allant et venant en silence comme dans un foutu musée, les flics grignotant des sandwichs au pastrami en riant de mauvaises blagues, les journalistes du La Porte Herald ou du Daily News piétinant, bousculant, hurlant, se chamaillant les uns avec les autres, prenant toutes sortes de clichés, y compris de jeunes femmes peu farouches qu’ils tentaient d’embobiner au passage. La ville devenait dingue. Tout compte fait, il en avait peut être été ainsi depuis l’origine. On ne s’en rendait seulement compte qu’aujourd’hui. Quelques heures plus tard, après quelques coups de pelle et de pioche bien sentis, un cadavre replié sur lui-même comme un fœtus sortit de terre. La décomposition était bien avancée mais on pouvait encore distinguer un visage. Noir, puant, troué de partout, partiellement dévoré par la vermine. Cela suffit en tout cas à Asle Helgelein pour qu'il identifie son frère du premier coup d'oeil. Son regard sombre se vida presque instantanément, comme lorsque l'on retire la bonde d'un lavabo minuscule. Il fit craquer ses jointures, les martyrisant jusqu'à ce qu'elle deviennent blanches comme de la chaux. Sa quête s’achevait en même temps que ses dernières illusions de retrouver vivant son cher frère adoré.

Puis il y eut d’autres noms. Qu’était-il advenu - se demandait-on - d’Ole Budsberg après qu’il eut retiré – en compagnie de Belle – la somme de 1800 dollars de son compte bancaire ? Où était passé Olaf Lindbloe, prétendant enamouré, fraichement débarqué de Norvège, que Belle avait employé durant l’été 1904 et qui avait disparu sans laisser de nouvelles pour quiconque. Et Henry Gurholt (un si gentil gars au demeurant, tout le monde en convenait) qui avait emménagé chez Belle une année plus tard ? Et tant d'autres. On trouva réponse à ces questions dans une basse fosse, non loin de l'endroit où l'on avait déterré Andrew Helgelein. Et puis des ossements en grande quantité, rongés, pleins de coups de dents, comme si on les avait donnés à bouffer aux cochons. A partir de ce moment là, le cirque prit de l’embonpoint. Ce fut la frénésie. Des journalistes débarquèrent d’un peu partout et investirent la ville, ainsi que la grande majorité de ses hôtels. Muntzer fit dans son froc comme de bien entendu, ses adjoints s'empressèrent de lui nettoyer le cul, en pure perte. Aucune digue ne pouvait contenir cette tempête là. Le bon citoyen américain voulait la vérité et il fallait la lui donner sous forme sensationnelle. Et des mecs étaient payés – grassement – pour la leur apporter sur un plateau. Ils se donnaient du mal pour ça, on ne peut pas le nier. Belle Gunness était un diable en robe légère (chaque jour, elle était décrite comme plus vile et paradoxalement plus belle qu'elle ne l'était en réalité) et chaque jour, le nombre de ses victimes augmentait. On interrogeait les habitants, on harcelait les voisins. On faisait parler les morts. Une petite camarade de classe de Myrtle témoigna dans un grand quotidien que la petite lui avait révélé que son père avait été empoisonné par sa mère. Les deux précédents mariages de Belle trouvaient une explication (invérifiable) que personne n’avait encore songé à leur donner. Elle les avait tués tous deux pour les dépouiller de leur argent. C’était plausible. Pourquoi pas ? Et ça ne mangeait pas de pain, et ça faisait vendre du papier. Le cocktail sexe, crime, argent était aussi détonant que possible. Des types d’un peu partout dans le pays envoyèrent aussi des lettres qu’ils prétendaient avoir échangées avec Belle. La plupart de ses lettres étaient des faux, adressées aux autorités et aux journaux par de pathétiques cinglés en mal de reconnaissance. Quelques unes furent néanmoins authentifiées et permirent aux enquêteurs de mieux comprendre le modus operandi de Belle. Cette méthode s’avérait relativement simple en réalité. Belle publiait des annonces dans d’obscures feuilles de chou. Des types un peu seuls, qui pouvaient potentiellement s'amouracher de n'importe quel brin de femme y répondaient. Belle se montrait intelligente, patiente, compréhensive, elle prenait le soin d’entretenir de longues correspondances avec chacun, ne les brusquant pas et elle faisait en sorte de leur donner l’illusion d’une connivence particulière, grandissante. Petit à petit, elle parlait mariage (un concept qui chez elle ressemblait à une espèce d’association de capitaux), elle évoquait son besoin d’être épaulée par un homme après tant d'années d’infortune, qui l’avait vu perdre déjà deux maris. Cette recette savante mêlait humilité, argent et promesses libidineuses. Le même cocktail à un ingrédient près que celui qu'adulait le pays entier et qui nous menait tous vers la mort. Sans possibilité de rémission.

« Et la tête ? », demande le journaliste.

Plus les gars creusaient, plus ils déterraient de macchabées. La tête ne fut jamais retrouvée. 10 hommes, 2 femmes, pour ceux qui étaient entiers, et des os en pagaille, des tibias, des péronés, des bassins, des morceaux de crane, et d’autres choses impossibles à identifier pour des flics cul-terreux dans le genre de Dedalus. Trente ou quarante individus distincts en fonction des estimations d’experts venus de Chi-Town. Mais aucune tête qui aurait pu appartenir au corps carbonisé, retrouvé dans la cave de Belle Gunness. Je le vois venir, ce petit gars de mes deux, il pense que son expérience de fouine assermentée lui permet de traquer la vérité derrière les mensonges de n’importe lequel de ses interlocuteurs. Il regarde mes mains pour voir si elles ne se tordent pas en tout sens tandis que je lui cause. Il inspecte mon front pour s'assurer qu'il ne plisse pas anormalement lorsque je me déleste d'un mensonge qui me serait trop dur à contenir. Aux petites gonzesses impressionnables, au troquet des journaleux en chemise de la Grosse Pomme, il dit certainement un truc de ce genre : « je sais quand les gens me racontent des bobards, j’ai un sixième sens pour ce genre de choses ». Ces gars là sont comme des pochettes surprises : ils n'ont de surprise que le nom ! Et même si c’était le cas. Même si je cachais à tous une indicible vérité. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à foutre, que ce conard s'en rende compte ? Qui cette histoire peut encore intéresser aujourd’hui, à part un journaliste féru de vase et de ragots et une poignée de lecteurs voyeuristes ? Qui viendrait reprocher à Harry tout court de garder pour lui une vérité fantasmée qui ne sortit jamais de la bouche de Ray Lamphere lui-même ?

« La tête, je dis avec un clin d’œil froid puis malicieux, ce brave Ray Lamphere l’a emporté avec lui dans sa tombe, il faut croire ».

Je suis un vieil homme maintenant et les vieux ont des alliés de poids. Je teste sa résistance au mensonge en prétextant une soudaine fatigue. Le visage lourd, l’expression affaissée, je ferme lentement mes yeux. Je ne l’entends même pas sortir de la pièce. Je perçois seulement le loquet de la porte céder et s’écraser contre son battant. Il fait chaud dans ce petit salon aux volets fermés... ça me rappelle La Nouvelle Orléans, ses rues chargées d’individus pressés. Je revois des visages noirs, et des visages en colère. Des voitures immobiles, enveloppées de poussière. Des fanfares de musique gaie, et d’autres jouant quelques chants tristes, pour rendre hommage aux morts. Je revois cette journée comme si elle se déroulait hier, devant mes yeux. Ce dîner écoeurant et quelques fantômes à table. Puis mes pensées voguent ensuite vers Ray Lamphere, mort quelques 20 années plus tôt. Bientôt, je n’y pense plus. Les vieux sont comme ça, ils n'y pensent plus, c'est leur privilège. Quelques instants plus tard, je m’assoupis comme le vieil homme que je cesserai bientôt d’être.


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jeudi 4 décembre 2008

Belle (6) - Les pilleurs de tombes



De nature économe, Ray Lamphere ne prononçait pas plus de quatre mots par jour dans sa cellule crasseuse. Bonjour, au maton qui le réveillait le matin. Deux fois merci aux surveillants qui lui apportaient ces deux repas, le midi et le soir. Bonne nuit, à celui qui éteignait la lumière ou beuglait extinction des feux !, d’une manière tonitruante et cérémonieuse. Quatre mots en tout et pour tout et deux d’entre eux étaient déjà identiques. Il n’avait pas voulu parler davantage à Harry tout court, qui n’avait de toute façon pas vraiment insisté. Les autres, Dedalus compris, s’étaient lentement désintéressés de sa personne.

Début mai, Ray comparut devant le tribunal. Il ne fut pas plus disert pour l’occasion. Quand le juge lui demanda le nom de son avocat, il répondit sobrement, sans élever la voix : « je n’ai pas d’avocat, je n’ai pas les moyens de m’en payer un ». Sur le moment, il crut entendre ricaner dans l’assistance mais se retournant, il constata que la salle était vide. Il s’assit ensuite et écouta distraitement les débats. Le procureur déclina les chefs d’accusation, énonça les présomptions de culpabilité. Quelques témoins défilèrent à la barre. Ils décrivirent tous Ray Lamphere comme un type taiseux, taciturne, froid, pas très aimable, le genre de gars qu’on n’imagine pas franc-du-collier parce qu’il regarde constamment le sol et jamais vos yeux quand il vous parle. Ils n’oublièrent pas de mentionner qu’il ne semblait avoir de considération que pour la seule Belle Gunness, qui n’était pourtant pas à proprement parler un premier prix de beauté (mais qui, sous des atours un peu rudes était authentiquement charmante, toujours disposée à dire une gentillesse ou à rendre un service) qu’à son renvoi de la ferme, il avait parcouru la ville en semant des menaces à son encontre, écumantes de rage et de frustration. Toute la ville pouvait en témoigner, dirent-ils. La jalousie mangeait le cœur et l’âme entière de cet homme là.

Peu après l’audition, le juge demanda à s’entretenir avec le shérif et le procureur. « Vous n’avez rien de rien ! », affirma-t-il en expulsant de sa bouche une fumée noire, épaisse et grumeleuse. Muntzer objecta : « nous avons quatre cadavres sur les bras ».
- Non, vous n’avez rien. Sans certitude que parmi ces quatre là se trouve bien Belle Gunness, vous n’avez rien.
- Les fillettes ont une tête, insista le procureur.
- Pour les enfants, vous n’avez pas de mobile. Sans la tête, vous n’avez rien.
En sortant du bureau, Muntzer retrouva son adjoint, Leroy Marr, qui l’attendait à la sortie du Palais de Justice, adossé à un grand pilier jaunâtre.
- Alors ?, demanda l’adjoint.
- Alors rien, le juge dit que sans tête, nous n’avons rien.
- On en est tous là, faut dire…

Les jours suivants, le shérif auditionna d’autres témoins. Les langues les mieux pendues du coin. N'en obtenant rien de concret, il exigea la poursuite des recherches. Au milieu d’une foule considérable, bruyante, indisciplinée, bavarde, les agents de police creusèrent plusieurs jours, déblayèrent davantage les gravats de la ferme. La chaleur commençait à se faire sentir en ce mois de mai et la sueur de leurs efforts conjugués empuantissait l’air, d’ici jusqu’aux portes de la ville, les haleines lourdes se mélangeaient les unes aux autres, à la faveur des conversations chaudes et basses qui s’échangeaient pendant qu’on effectuait des tranchées sans aucune logique dans toute l’exploitation. Les indics donnaient aux inspecteurs des indications contradictoires, aussi, les agents creusaient partout, ici et là. Ils se postaient en un endroit du terrain et creusaient la terre. Le hasard faisait les choses avec les moyens dont il disposait. Dedalus inspectait quant à lui les travaux finis. Son visage abruti se penchait parfois pour contempler le vide dégagé. Il faisait non de la tête à tous les autres. Il fallait continuer.

Au bout de quelques jours, au beau milieu des gravats, on trouva finalement des effets masculins. Une montre. Un portefeuille. Quand une pelletée de terre dégagea un os humain, intégralement rongé par la vermine, on fit disperser la foule à la hâte. Les badauds résistèrent autant que faire se peut, on usa donc d’un peu de force. Les petits flics d’ordinaire calmes de La Porte eurent la main lourde, histoire qu’on parle un peu d’eux dans le Daily Herald et aussi parce qu’ils enviaient leurs collègues qui officiaient dans de plus grandes villes. Le calme retrouvé, au milieu des estafilades et des dents ébréchés, Leroy Marr qui était sur place descendit lui-même dans l’excavation. Sa chemise trempée de sueur collait à sa peau rose et boutonneuse. Il dégagea lui-même le reste de l’os ; l’os d’un bras, relié à un torse entier. Le reste du squelette était enterré quelques centimètres plus avant.

L’information fut heureusement contenue. Les fouilles ne pouvaient néanmoins continuer de la sorte. La foule était une entité nuisible. Muntzer décida donc de confier la poursuite des investigations à deux vieilles connaissances de Belle Gunness qui avaient jusque là fourni nombre d’informations précieuses. Joe Maxson, un ancien employé de Belle, une sorte de soupçonneux presque autiste qui se mangeait constamment la lèvre inférieure en grognant. Daniel Hutson, un voisin de Belle, un mange-merde parasite dont l’exploitation aurait semblé une ruine achevée à n’importe quel observateur. Muntzer espérait ainsi ne rien ébruiter des futures découvertes, et ne plus avoir à recourir à cette force aveugle et répressive qui, si elle pouvait s’avérer pratique, fulgurante, efficace, n’en avait pas moins valu 17 plaintes contre la police de La Porte. Ce dont il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte.

La première nuit de fouilles, Harry, commandité surveillant de l’opération, se présenta aux deux hommes. « Le shérif Muntzer nous a dit qu’il ne voulait rien ébruiter, il a été très clair sur ce point, déclara Hutson, pourquoi vous envoie-t-il ici ?
- J’ai l’air d’un flic ?, demanda Harry tout court.
Langue-pendue le considéra quelques instants. Son regard plongea droit dans ses yeux, puis descendit lentement jusqu’à l’extrémité de ses semelles pleines de terre. « Non, pas vraiment ! ». « Vous voyez, toute la ville pense comme vous. De nous trois, je suis assurément le plus discret ».

Devant la ferme de Belle Gunness, même de nuit, il faisait encore une chaleur à crever. Comme si la ferme n’en finissait plus de se consumer et d’embraser l’air vicié de la bonne ville de La Porte. L’humidité était telle qu’elle donnait l'impression que des milliers de gouttelettes se suspendaient à chaque branche morte de chaque arbre alentour. Il faisait nuit aussi noire qu’il était possible de l’imaginer. Les deux gusses avaient un mauvais sourire placardé sur les lèvres. Deux maraudeurs de pacotille, armés de pelles et de pioches, au teint tellement pâle qu’ils illuminaient tout le voisinage. Harry n’avait absolument pas l’air d’être ce qu’il était, disait-il. Et c’était vrai. Ce flic de l’ombre était sapé comme le pire des loquedus du comté. Ces deux gusses en revanche, avaient parfaitement l’air d’être ce qu’ils étaient : des pilleurs de tombe amateurs. Harry demanda à tout hasard : « Vous comptez faire quoi avec ça ? », en désignant une dizaine de lanternes entreposées dans un vieux cageot à moitié rongé par les mites. « P’ n’ z’éclairer », dit le plus taiseux. « On ne peut pas faire autrement pour creuser dans le noir ». Harry s’éloigna lentement tandis que Maxson commençait à allumer les lanternes pour les disposer autour de l’excavation.

La ferme de Belle Gunness avait été autrefois construite sur les hauteurs de la ville. On supposait qu’elle bénéficiait toute l’année d’un ensoleillement parfait. En contrebas, on distinguait sans peine les fermes voisines. A travers les fenêtres des habitations, les lumières s’allumaient progressivement.



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mardi 25 novembre 2008

Belle (5) - Les vivants et les morts


source

La cellule puait. Mais elle puait moins tout compte fait que les cadavres avec lesquels il lui avait fallu partager quelques heures dans la maison de Belle. Même vivant, on n’en finit plus de se décomposer, faut croire. C’est la même chose, en tout point. Les vivants, comme les morts, se décomposent, seulement, les vivants se décomposent un peu moins moins vite, un peu plus plus lentement, plus discrètement en tout cas. Ça suffit pour que personne n’y prête attention, pour que tout le monde continue comme si tout était normal. Le corps humain est une inconséquente fosse à purin, mais on a trouvé quelques expédients pour masquer l’affreuse odeur que dégage toute cette viande à charogne. Les femmes se parfument et ne sentent plus rien d’humain, et les hommes rincent leur sueur puante à l’eau de Cologne. Et toute cette viande en lambeaux qui se désagrège, nourrissons et vieillards, vit en société. Société qui ne tient que sur presque rien ; l’éradication des odeurs et l’oubli progressif, atavique que derrière les parfums, les crèmes, les effluves de savons, la mort pue le rance, l’âcre, la mort pue la mort, qu’il n’y a rien de mieux dans ce monde qu’un corps humain, vivant ou mort, pour qu’elle fasse son œuvre. C’est tellement lent, tellement ténu, tellement constant, tellement patient. Mieux qu’avec les animaux parce que les animaux, eux, ne luttent pas. Ils comprennent comme cela est vain.

On n’interrogea pas Ray le premier jour. Il patienta du matin au soir dans la cellule, ne bougea quasiment pas d’un centimètre, assis sur une petite couchette, suspendue par une chaîne rigide aux gros maillons rouillés. Le dos légèrement voûté, les mains jointes en attitude de prière, les coudes appuyés sur ses cuisses, il vit le jour décliner lentement et puis tout se taire. Il n’avait pas de compagnon d’infortune et les cellules mitoyennes de la sienne étaient vides. Il n’avait donc personne à qui parler. Qui aurait donc voulu lui parler de toute manière ? Il était l’assassin d'une gentille petite famille de ferme, qu'il avait décimée entièrement, mère et enfants, le petit Philip surtout (cela frappait les esprits) qui n’avait que 5 ans. Ray Lamphere sentait la mort, la population rêvait de lynchage. Avec qui aurait-il lui-même voulu converser ? Avec personne d'autre que Belle, sans doute. Et même pas !, à bien y réfléchir. Quelles prières formuler ? La messe était on ne peut plus dite.

Après l’incendie, il était resté une éternité sur sa petite colline d’observation, à regarder des étrangers aller et venir. Il avait vu l’incendie s’éteindre de lui-même, chercher encore désespérément quelque chose à ravager, en vain. Il avait pensé et pensait encore : « je ne sais même pas ce que c’est que tuer… Mais si j’en avais le pouvoir en cet instant, je les tuerais tous, jusqu’au dernier, de mes propres mains ». Hommes et femmes. Chacun leur tour. Entre ses mains, leur cou fardé plein de crasse dissimulée. Quand la nuit était tombée, il avait ramassé son sac et était parti enfin. Loin de la route, il avait longuement erré. Sur plusieurs kilomètres, là où le sol était moins mort et moins poussiéreux. Les terres à cet endroit n’étaient pourtant pas cultivées et n'appartenaient à personne. Du chiendent poussait un peu partout, de vieilles herbes jaunes, qui sentaient la pisse, mangeaient la terre, sans discipline. C’est à cet endroit qu’il s’était débarrassé de son fardeau. A cet endroit qu’il avait enterré cette petite tête seule, pleine de sang qui commençait à coaguler. Cette tête qui puait comme rien de concevable, à cause de la chaleur. Ensuite, il s’était éloigné en rêvassant et s’était perdu dans la nuit. Sans paniquer, il avait continué à marcher pour s’égarer encore davantage et brouiller dans son esprit cet endroit maudit où il avait creusé la terre si profondément qu'il lui avait semblé creuser pour rejoindre l'enfer. En retrouvant la route, par pur hasard, il avait constaté la réussite de la manœuvre. Aujourd’hui, constatait-il dans sa cellule aux murs craquelés, il serait bien incapable d’indiquer à quiconque le lieu de cette minuscule sépulture (un puits sans fond en fait). Incapable d’y retourner lui-même. Mais pourquoi souhaiterait-il y retourner ? Les pèlerinages, c'était pour ceux qui avaient encore quelque chose à sauver, non ?

Belle l’avait cru idiot, sans aucun doute. C’était tout du moins ce qu’il pensait. Elle avait conçu le plan de toutes pièces. Elle avait tout préparé, effectué toutes les recommandations. Il avait tout exécuté sans objection. Elle l’avait renvoyé ou feint de le renvoyer. Il avait parcouru la ville en semant la rumeur de sa colère et de sa jalousie. Ray L’enamouré qui voulait Belle pour lui tout seul et un prétendant encombrant qu’elle lui préférait. Les gens étaient ce qu’ils étaient, vous leur donniez un petit embryon d’histoire, ils se débrouillaient pour fabuler le reste. Ray avait séduit Belle, l’avait demandé en mariage, mais elle avait refusé, lui préférant un meilleur parti : le gros suédois Heldelein. Voilà ce qu'on disait, voilà la vérité qui circulait. Et Ray avait promené sa fausse rancœur et sa haine de pacotille dans toute la ville, fabriquant sans finesse sa culpabilité d’aujourd’hui. Elle lui avait dit : « les gens penseront que nous sommes fâchés. Tu pourras accuser Heldelein. Dire qu’il a fui après avoir commis son méfait. Ils le chercheront partout. Pourquoi te soupçonneraient-ils ? Si tu étais un assassin, pourquoi serais-tu resté à attendre patiemment que la police vienne te chercher ? » Peut-être même un jour pourras-tu me rejoindre. »

Te rejoindre où ?

Il soupira. Belle ne s'était pas retournée sur le quai. Le train s'était éloigné, lentement, comme s'il était à bout de forces, une vieille carlingue éreintée qui faisait semblant d'avoir encore faim d'horizons. Elle n'avait pas pris la peine de se poster à une fenêtre, n'avait pas abandonné au vent de dentelle pour son vieux Ray, tandis que la vapeur étiolait la périphérie de la gare, envahissait les narines de tous ceux dont le destin était de rester sur un quai, à regarder partir des êtres qui ne regardaient jamais derrière eux. Une vapeur noire, aussi noire que les cendres qui consumeraient tout, quelques heures plus tard. Philip, Lucy, Myrtle, qui pourrissaient un peu plus vite désormais dans le salon de la maison. Ses enfants qu'elle aimait. Ces enfants dont elle chérissait l'existence. C'était de leur meurtre dégoûtant dont il était complice. Par dessus tout.

Le deuxième jour, Ray reçut la visite d’un jeune policier qui disait s’appeler Dedalus. Il ne lui fut posé aucune question. Le jeune homme le considéra en silence toute une partie de l’après-midi. Il fuma quelques cigarettes mais n’en proposa pas à Ray. Il ne souffla pas sa fumée dans son visage néanmoins, son impolitesse ne semblait pas aller jusque là. Ce jeune Dedalus semblait soucieux de démontrer en tout point la théorie de Ray selon laquelle l’homme n’est guère qu’une matière périssable parmi les autres. Derrière la blancheur immaculée de son col de chemise, on devinait l’amas de peaux mortes et grises, l’humide transpiration de ces hommes qui s’entassent à 20 dans quelques mètres carrés dépourvus d’aération. Le seul mot que Dedalus prononça fut : « ouais ! », juste avant de sortir de la cellule, d’un pas nonchalant, presque abruti, s’il est possible pour un pas de l’être.

Les journées se dilatèrent chichement. Ray entendait parfois le murmure de quelque attroupement qui filtrait à travers les barreaux ; mieux, bien mieux que la lumière en tout cas dont il était constamment privé. Il entendait les murmures. Les plaintes. Les récriminations, le silence d’une cité en mal de sang et de vengeance. On lui portait bien sûr des repas, le midi et le soir. Rien le matin, mais il s’en accommodait parfaitement puisque son estomac supportait mal la nourriture au lever. Belle, qui petit-déjeunait comme une ogresse lui avait souvent fait ce reproche là, de ne rien avaler avant même de commencer une journée de labeur. « Un jour, avait-elle l’habitude de lui dire, tu te trouveras mal ». Mais ça ne lui était jamais arrivé. « On verra bien quand ça me tombera dessus, je me convertirais peut-être, va savoir », répondait-il.

Il y eut d'autres visites ensuite. Du shérif Muntzer. Et de ses adjoints. Et puis le cinquième jour, un type au visage blême, au front soucieux, la tête pleine de mèches à poux, qui se présenta sous un prénom simple. Sans titre, sans grade apparent. Harry tout court. Il sortit un étui à cigarettes de sa poche et en proposa une à Ray, qui accepta sans remercier. Cet homme semblait vaguement différent. Ray n’aurait pu dire quoi, mais c’était là, absolument manifeste. Ce n’était pas que le regard, les vêtement négligés, l’absence de lutte chez cet homme contre toute cette nature vindicative qui remuait en chacun de nous. C’était davantage que ça. La certitude, il dégageait de la certitude.

Harry rompit ainsi le silence comme un gros pain : « J’ai assisté à pas mal d'exécutions publiques, tu sais. Enfin, tu dois t'en douter, je présume. Je suis certain que tu en as vu, toi aussi. Quand tu étais gamin peut-être ? Caché derrière un tonneau, ou un angle de rue ? Dans l’assemblée, on trouve toujours ces petites dames apprêtées qui ne perdent jamais une miette du spectacle en tenant devant leur bouche de petits mouchoirs brodés en mauvaise dentelle. Faut croire que ça leur donne une contenance. Il ne faut pas qu'elles aient l'air d'aimer trop ça. Et puis il y a aussi les hommes qui contemplent l’échafaud, l’œil sombre et sérieux. Les uns sont certains du bon accomplissement de ce qu’ils appellent « justice », les autres, par effet d’identification, se tiennent bêtement là pour faire l’expérience du trépas et contempler dans les yeux d’un autre le destin auquel nous tous sommes voués. Les condamnés font rarement d’esclandre. Ils marchent le plus souvent sur leurs deux jambes, sans aide de personne. Ils se laissent faire, se laissent emmener, lèvent leur menton pour qu’on leur passe la corde autour du cou. Il leur faut du courage... Dans leurs yeux, on comprend qu’ils sont déjà morts. Nous avons coutume de demander aux gens de respecter le silence, une certaine forme… de recueillement. Mais tu sais comment sont ces gens. Il leur faut désigner des monstres pour nier leur mauvaise nature. L’humanité est une décoration comme une autre, qu’on épingle et qu’on retire, une masse consciencieuse qui ampute ses excroissances disgracieuses, brûle ses verrues, saigne ses abcès. C’est la condition qui lui permet de continuer à vivre, de continuer à y croire, de continuer à s’ignorer ».

Ray ne répondit rien, que pouvait-il répondre à ça ? Il demanda simplement, doucement : « Qu’est-ce que vous cherchez ? » Harry épingla sur son visage un sourire jaune qui illumina toute la cellule, fit suspendre le temps. Après une respiration, il dit : « Je cherche Belle Gunness, je veux que tu m’aides à la retrouver ».



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vendredi 21 novembre 2008

Belle (4) - La chasse aux onze pistes



Et donc, sous une pluie sinueuse de cendres noires, le petit livide retrouve miraculeusement le bridge de Belle Gunness. Comment puis-je en être si certain ? Réunissez donc tous les gens du coin dans une petite salle des fêtes. Demandez-leur de sourire, et vous aurez votre réponse. La vérité, c’est que Belle était bien la seule à pouvoir se refaire une pareille beauté en émail, les autres ont tous sans exception des trous à la place du sourire, et des nids à bestioles à la place des gencives. Tous sauf Belle : de La Porte, Indiana jusqu’à Saint Louis, Missouri, on gave les gorges chaudes de cette histoire là. Ce petit gars, contre toute attente, est un miracle à lui tout seul qui lit dans sa mare de dégueulis. Une demi-heure plus tard, plus jaune que jamais, il agite encore la main, au bord de l’évanouissement, piétinant la terre noire de ce qui semble le terreau d’une lointaine planète volcanique. « Ici, ici », hurle-t-il. Ici, ici, c’est l’endroit où il trouve un quatrième corps. Un petit enfant de rien du tout, âgé entre 4 et 5 ans vue sa taille. Carbonisé. Noir. Comme une vielle buche au milieu d’un feu éteint. D’autres hommes descendent dans l’excavation, déblaient ce qu’ils peuvent, des copeaux de bois valsent du trou, « éloignez-vous, bordel de merde », entend-on dire à l’adresse des villageois horrifiés. Le petit corps remonte et traverse un haie de mines dégoûtées, tandis qu’à distance respectable, Dedalus compte, compte, et compte encore les 11 rognures d’ongles qu’il tient dans la paume de sa main gauche. Le petit a un sourire de fou, un sourire de pilleur de tombes qui jongle et ressasse en lui les mêmes images d’horreur, de grosses oranges sanguines, qui retombent sur sa tête et qui dévastent, dans un bruit mou et moelleux, les pauvres illusions qu’il chérissait encore ce matin. En se levant, en se rasant, en sifflotant une chanson d’amour pour une femme qui n’existe pas encore, qui n’existe que dans la chanson, que dans le creux des notes. Belle, Philip, Myrtle, Lucy : la famille Gunness est au grand complet. Manque une tête.

Je m’approche de Dedalus et je lui dis : « je rentre, ils ne trouveront plus rien aujourd’hui ». Reportant son attention sur moi, il laisse échapper son paquet de griffes sales. Il regarde ses pieds quelques instant, plisse les yeux pour essayer de distinguer ses onze rognures dans la poussière. Il lève enfin le regard vers moi et soupire. « Qu’est-ce que t’en sais ? » Je hausse un sourcil : « Je le sais. C’est tout », et je m’éloigne en sifflant un air que j’invente sur l’instant, supposant que son identification impossible l’occupera l’heure entière qui suivra.

Le chemin du retour est vif, rapide, cahoteux. Au bureau, il n’y a personne. Pas un bruit. Ils sont tous restés là-bas, on ne devine même pas l’écho de leurs existences d’avant. J’ouvre les 9 serrures du Bureau. Le patron est dingue de ces petites choses. Il a lu des études sur de nouvelles techniques d’investigation et récolte sur les scènes de crime des pièces à conviction que l’on aurait négligées il y a à peine 4 ou 5 ans. Cette découverte d’un nouveau monde déductif, l’a rendu maboul. Lui et ses adjoints ont littéralement bouclé le Bureau, 18 tours de clés rien que pour entrer. Sécuriser l’endroit ! Est-ce que les assassins sont au courant des nouvelles techniques d’enquête ? Dans la pièce du fond, cadenassée, derrière le petit réduit dans lequel on range nos fournitures, se trouvent toutes les bizarreries du crime des environs. Des mèches de cheveux, de vieux bouts d’ongle sous lesquels on distingue du sang coagulé, des fragments de peau, de vieux morceaux d’acier, des restes de nourriture. Ni les adjoints, ni le patron ne savent qu’en faire, ou s’ils ont une réelle importance, mais ils collectent dans le doute. Ils n’ont bien sur pas le matériel ni la compétence nécessaires pour faire les analyses recommandées. Dedalus regarde ces choses organiques et mortes comme si elles contenaient une vérité, mieux, comme si elles avaient le pouvoir de la lui révéler. Toute entière. Peut-être ont-ils raison après tout. Mais quand on voit le bordel de cet après-midi, il ne faut pas être bien malin pour comprendre que moins que ça vous saloperait l’embryon même d’une enquête. Comme je vois les choses, si vous pistez quelqu’un en plein désert, vous pouvez suivre la trace de ses pas dans le sable. Sauf si une dizaine d’hommes ont suivi un instant le même chemin pour bifurquer. Vous vous retrouvez alors avec 11 pistes au lieu d’une seule…pour finalement vous retrouver au point de départ.

Demain, on amènera les corps, on les regardera sous tous les angles, on essaiera de les faire parler pour qu’ils nous révèlent la localisation de la planque choisie par la tête manquante de Belle Gunness, on fera défiler les femmes du coin qui nous confirmeront que le corps est peut-être bien celui de Belle Gunness, et d’autres qui nous feront part de leurs doutes, qui trouveront le corps trop petit, trop grand, trop chétif, trop ceci ou trop cela pour être celui de Belle, et nous voguerons, onze cartes en main au lieu d’une ! Le Shérif consignera toute cette mascarade dans ces registres, armé de son bataillon de gratte-papier. Interrogatoire après interrogatoire, impression après impression, ragot après ragot, nom après nom.

Demain.

Plus tard dans la soirée, tandis que je classe quelques affaires laissées en désordre, j’entends l’une des portes du bureau qui valse contre un mur. J’entends les pas du Shérif Al Muntzer et ceux de dizaines d’autres gars qui lui filent le train. J’entends sa voix rauque et pleine de rage qui fait trembler la carcasse entière de l’immeuble : « ratissez-moi toute la ville et trouvez-moi ce fils de cochon de Ray Lamphere ». La chasse aux onze pistes a déjà commencé.



Episode 1

mardi 18 novembre 2008

Belle (3) - Tu veux dormir avec moi, Ray ?



Ray contemplait la faible lueur de la lampe à pétrole qui éclairait à peine la périphérie de la table de la cuisine. Belle, assise en face de lui, laissait mariner une infusion dans une tasse un peu sale, tandis que dansaient autour d’elle les ombres d’intérieur et que quantité de sons minuscules cognaient aux oreilles de Ray. Les gens ne faisaient jamais vraiment attention aux sons à peine perceptibles qui leur parvenaient. Pour eux, tout était brouhaha, ou tout n'était guère que silence. Au contraire, Ray entendait. Il écoutait, s’affinait sans cesse l’oreille comme un mélomane un peu autiste. Le chuchotement des arbres dehors, de leurs feuilles suspendues et balayées par la brise nocturne. Il entendait. La poussière voletait jusqu’au perron de la porte d’entrée de la maison, grattait légèrement comme des milliers d’ongles minuscules les battants de la moustiquaire, les bêtes tournaient en rond dans l’étable, au loin, en quête de sommeil (ce son, il l'imaginait peut-être, par réminiscence de ses journées de travail). Belle bien entendu s’en fichait de cette petite poésie des murmures et des froissements. Sa voix même annihilait, mettait à mort toute torpeur. Elle cinglait, giflait, fouettait…sauf, bien sur, quand elle ressentait la nécessité de forcer sa nature ! Nature qu’elle ne prenait jamais la peine d'infléchir en compagnie de Ray. Le seul entre tous devant qui elle ne portait aucun masque, ne contrefaisait aucune attitude. La vraie Belle devant le vrai Ray.

Elle haussa un sourcil, gonfla un peu sa poitrine et, l’œil noir et légèrement brillant, presque mangé par la pénombre, elle demanda d’une voix calme, presque douce : « tu veux dormir avec moi Ray ? ». Puis elle amena aussitôt ses lèvres vers le liquide brûlant et en récolta une gorgée imprudente. Son visage resta néanmoins impassible, en apparence insensible à la douleur.

Pendant trente bonnes secondes, Ray resta muet. Sa bouche s’entrouvrit légèrement mais aucun mot ne parvint à s’en échapper. Il regarda Belle et s’imagina le soin avec lequel il la dévêtirait, respectant chaque seconde, comme un individu doté du pouvoir de dilater le temps. A quoi ressemblait-elle nue ? On ne pouvait pas dire que Belle était une jolie femme, ça non, on ne pouvait pas vraiment le dire. Elle avait le corps d’un gros homme de ferme bien robuste. Toutes ses formes étaient rudes et grossières. Elle semblait constituée d’un bloc, d’un seul tenant, à l’image de sa volonté. On n’aurait pas pu la comparer à ces femmes qui exaltent le désir masculin au point de vous rendre fou. C’était bien davantage que cela, elle était magnétique, terrible, elle était magnétique comme l’est la peur pour ces tempéraments qui aiment à s’y confronter. Elle était adrénaline pure. Ray imagina son sexe en elle, la sensation de chaleur qui naîtrait peut-être de l’étreinte, il s’illusionna au point d’imaginer comme elle pourrait succomber, s’abandonner. Fermait-elle les yeux pendant l’amour ? Etait-elle de ces femmes qui vous mordent l’épaule lorsque le va et vient s’accélère entre leurs cuisses ? Etait-elle de ces femmes que le plaisir rend bavardes ? Serait-il capable de l’entrouvrir et de plonger dans ses entrailles ? Comme un homme !

Il se demandait parfois si Belle l’aimait, s’il était seulement possible qu’elle éprouve ce sentiment qui lui semblait à lui si simple et si humain. Il pouvait dire qu’elle était différente avec lui, différente de ce qu’elle montrait aux autres. Il se demandait – s’il avait quelque chose à offrir bien sûr – si elle serait capable de l’épouser et de vieillir avec lui. Si cette différence qu’elle entretenait dans leurs rapports pourrait survivre au mariage, s’il serait capable d’éveiller en elle des sentiments si différents qu’elle en oublierait les pulsions qui naissaient sans cesse de sa cupidité ; cupidité qui constituait le seul feu à même de l’embraser. Ce feu là, qu'il reconnaissait, distinguait dans ses yeux quand elle tuait des hommes de passage. Ce gros suédois par exemple, qu’elle avait abattu à l’aide d’une masse et qui s’était écroulé net dans son assiette de potage (qu’il avait fallu démembrer tellement il était lourd à porter). Ou ce petit homme engoncé dans son costume qu’elle avait déshabillé comme une promise dévouée, à qui elle avait fait couler un bain brûlant (elle était restée à coté de lui tandis qu’il immergeait son corps blanc dans l’eau, une serviette blanche à la main) et qui était mort simplement, des effets de la strychnine (et il avait enterré celui-là bien sur, son petit corps nu encore rouge et fripé à cause de l'eau chaude). C’était ce feu là qui dévorait son regard, immolait sa douceur. Consumait tout, y compris les enfants qu’elle disait aimer et qui assistaient parfois sans broncher à toutes ces horreurs.

Il avait lu quelques lettres qu’elle écrivait aux hommes qu’elle attirait ici. Des lettres incandescentes, des lettres de promesses. Elle ne le savait peut-être pas mais elle les écrivait d’une écriture différente, légèrement moins arrondie. Certains caractères étaient tout en biais, au milieu d’un mot, se couchaient sur les autres. Et tous les mots qui y étaient contenus semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Ils disaient la désespérance de la solitude, l’humanité du désir, la honte de l’infortune, avec des caractères en biais et tout en angles et en pointes. Durs comme les pierres qui nous servent à lapider les réprouvés. Lorsqu’il lui arrivait d’être tendre avec lui, elle ne prenait jamais la peine d’utiliser ce charabia de jeune fille enamourée. Elle s’approchait simplement de lui et le caressait. Elle caressait son visage, caressait sa barbe légère, caressait son torse, passant sa main dessous sa chemise, en silence, et Ray ne perdait rien du moindre son produit du moindre frôlement. Elle lui demandait parfois s’il avait envie de quelque chose de particulier ce soir, pour dîner. Et elle cuisinait alors ce qu'il demandait, et il mangeait toujours sans avoir peur de la strychnine. Même après les avoir vus mourir, certains en se tordant de douleur, tués par l'intensité des convulsions. Même après avoir subi leurs cris, leurs appels à l'aide. Même après avoir ignoré leur main tendue. Pourquoi l’aurait-elle tué, puisqu’il n’avait rien à offrir, à part sa loyauté, son amour et son désir ? Et ce soir. Ce soir, pour la première fois, elle avait demandé : « tu veux dormir avec moi, Ray ? » Sans rien promettre, sans que son regard n’exprime le moindre désir d’être touchée, d’être caressée, d’être étreinte, sans que ses attitudes ne laissent paraître le moindre besoin d’être aimée, cette nuit et pas une autre, cette seule et unique nuit.

Que pouvait-il répondre ? Oui ? Un oui simple et franc, dépouillé d'emportement ? Oui, Belle, sans que sa voix ne tremble, je veux bien dormir avec toi et engloutir la nuit dans tes bras, comme le disait la chanson ? « Pauvre crétin », pensa-t-il. Il sentait en elle une limite qu’il se savait incapable de respecter. Il savait que s’il passait une seule nuit avec elle, si jamais elle le laissait la toucher, l’aimer, il ne serait pas capable de boucler les mots à ne pas dire dans son âme, au chaud, à l'abri. Il l'implorerait comme un enfant de tout arrêter, lui demanderait de tout quitter, de tout laisser derrière elle, de fuir avec lui toute cette crasse, cette mauvaise fortune qui les obligeait à vivre et penser en assassins. Il savait que ces mots constitueraient la fin de ce qui les unissait à ce jour. Il regarda donc Belle droit dans les yeux et prononça ces mots d’une voix éteinte, presque morte : « non Belle, je crois qu’il ne vaut mieux pas, demain sera encore une rude journée ».

Belle débarrassa l’assiette de Ray. Lui tournant le dos, elle dit d’une voix forte, sans émotion : « c’est comme tu veux, Ray, si tu changes d’avis, tu sauras bien trouver ma chambre ».


Episode 1

Episode 2

jeudi 13 novembre 2008

Belle (2) - La naissance des flammes



28 avril 1908

Le matin de l’incendie, Ray Lamphere se leva aux alentours de trois heures du matin. Les ténèbres avaient tout envahi, et la ville, privée de becs de gaz, laissait faire sans lutter. L’air était frais et fouettait les quatre coins de sa garçonnière. Il ne mangea rien, ne but rien, se rasa de très près, s’habilla hâtivement et se mit en route sans plus de cérémonie, son estomac cognant la paroi intérieure de son abdomen comme un rat domestique abandonné sans nourriture et sans eau dans une vieille cage rouillée.

Sans moyen de locomotion, il fit la route à pied, d'une seule traite. Il courut sur quelques mètres sous l’effet de la nervosité. Arrivé à la ferme, il trouva les quatre corps là où on les avait laissés la veille. Ils commençaient à sentir et quelques mouches tournoyaient déjà dans la pièce, frénétiquement. Il regarda un instant le corps des fillettes, soupira et prit place dans un fauteuil aux ressorts cassés dans lequel il avait autrefois l’habitude de s’asseoir tandis que Belle tirait des plans sur on se sait quelle comète ; elle avait le talent pour ça. Ils étaient complémentaires. Elle parlait, il lui offrait une écoute dénuée d'objections et de jugement. Immobile sur le fauteuil, il réalisa alors qu’il ne la serrerait plus jamais dans ses bras. Il n’entendrait plus sa voix, le martèlement boisé de son pas décidé, qui vous donnait une impression d’ouragan prêt à tout écraser sur son passage. Elle était partie et ne reviendrait plus. Les quatre corps inanimés, statufiés par la mort en constituaient la preuve morbide.

Il eut envie de pleurer mais mordillant sa lèvre inférieure presque jusqu’au sang, il parvint à vaincre ce torrent de désespoir qui laissait présager quelque future irrésolution ; c’était pour elle qu’il faisait tout ça, il lui fallait être à la hauteur, une dernière fois. Contre le torrent, prêt à déborder, il hissa des digues de souvenirs, véritables ou fantasmés. Des attentions qu’elle n’avait jamais eues. Des mots qu’elle n’avait jamais prononcés. Des caresses qu’ils n’avaient jamais échangées. Et ses larmes refluèrent lentement.

Il se leva péniblement, massa vigoureusement ses articulations rouillées, puis résolut de se mettre au travail, comme s’il s’agissait pour lui d’un labeur quotidien : creuser une basse-fosse, transporter du fumier, mettre un peu d’ordre dans la grange ou bousculer les bœufs pour les amener vers l’étable. Il s’approcha des corps et se pinçant le nez entre l’index et le pouce de la main droite, il entreprit de joindre les mains des cadavres sur leur ventre en signe de repos et de paix. N’y parvenant pas avec une seule main, il aspira une grande goulée d’air par la bouche, libéra ses narines et bloqua sa respiration. La mort avait fait son œuvre, les corps étaient froids et rigides comme du marbre. Rouge et au bord de l’étouffement, il se releva d’un coup et inspira d’une traite, comme lorsque l’on sort la tête de l’eau après une apnée prolongée. Il murmura : « il n’y a rien à faire ». Ray n’en était pas à sa première fois mais il ressentit toutefois le besoin d’armer sa volonté avant de s’y mettre tout à fait. Cette fois-ci, c'était différent. C’est pourquoi il s’éloigna d’un pas lent de la femme morte et des 3 enfants. Leur tournant le dos, une épaule appuyée au chambranle de la porte, il se roula une cigarette. Les doigts mal assurés, le tabac mal tassé, le papier légèrement tordu, il porta la tige à sa bouche et l’alluma en fermant les yeux. Et le temps de la nuit se déroula naturellement. Il revenait parfois dans le salon, contemplait les corps, puis traînait dans la cuisine, pour boire un peu d’eau, un ou deux verres de bourbon. Il fredonnait le même couplet mélancolique :

L’amour est une grande bénédiction pour moi
Je n’ai pas besoin de me confesser
Ma vie était sombre et agitée
Quand j’ai rencontré l’Amour
Trouvé quelqu’un pour moi
Qui m’a appris cette douce chanson

Le soleil semblait se lever au loin. D’ici, on distinguait le ciel qui virait rose passé. Dans la pénombre, il fit quelques pas vers les cadavres. Charrier leur corps lourd, partager parfois leur agonie, et les recouvrir profondément de terre, et les oublier, c’était une chose à laquelle il était habitué. Belle exigeait parfois qu'il les découpe en morceaux, les membres inférieurs et supérieurs. C’était la première fois qu’il devait faire ce genre de choses après un laps de temps si important. Le sang humain continuait-il sa course dans le corps inlassablement ? En restait-il au contraire quasi-prisonnier, coagulé ? S’il tranchait ce corps ici, entre l’avant-bras et l’omoplate, le sang dégoulinerait-il comme une pâte gélatineuse d’un vieux tube de graisse ?

Philip était si petit, pensa-t-il en regardant son corps d’enfant minuscule. Les filles semblaient déjà tellement plus âgées. Sans réfléchir, il prit le garçon dans ses bras et le déposa dans un coin reculé du salon pour ne plus le voir. Ray Lamphere n’était pas un être dénué de sentiments. Un être froid, méthodique, comme on a tendance à imaginer les assassins. Au contraire, c’était un homme sensible, un homme épris, un homme amoureux, qui ne prenait aucun plaisir à ce genre de tâche, ni au spectacle morbide qu’elle pouvait offrir. Il l’effectuait néanmoins avec une sorte de détachement ; comme on apprivoisait les animaux, leur apprenant avec le temps à faire certaines choses, à n’en pas faire d’autres, il s'était lentement domestiqué. Il avait appris à devenir un autre, l’espace de quelques instants, au moyen d’une procédure simple, à étapes, qui le menait lentement vers une sorte de mécanisme intellectuel, permettant à ses membres de se mouvoir, à sa volonté d’agir, à sa puissance de s’exercer sans qu’une quelconque morale ou qu’un refoulement de sentiments viennent contrecarrer ce qu’il considérait comme un simple et nécessaire accomplissement.

Allumer une cigarette, boire un verre, penser à Belle, draper son âme de souvenirs fabriqués, s’emmener ailleurs, fredonner de vieilles chansons tellement rabâchées qu’elles en perdaient tout leur sens ; ces choses là aidaient. En revenant dans la pièce, une hache dans la main gauche, une tenaille dans la droite, il avait déjà son regard de peintre en bâtiment. Il contourna le corps de la femme adulte. Positionné sur sa gauche, il tenta d’ouvrir sa bouche en utilisant la lame de la hache comme levier. Sans succès. Il persista, s'y reprenant, armé cette fois de toutes ses forces intégralement mobilisées, mais la mâchoire refusa de céder. Il apposa donc le tranchant de la lame entre les deux lèvres, pour jauger l’angle de son attaque, inspira profondément puis abattit l’outil presque au même endroit (quelques millimètres tout au plus en dessous du point d’impact). Le cadavre était comme de la pierre, la hache heurta les incisives inférieures, le haut du menton et perdit de sa force avant d’entamer superficiellement le cou. Légèrement inquiet, Ray posa la hache à terre, empoigna la tenaille et se pencha pour examiner la bouche du cadavre qui ne s’était que très légèrement entrouverte. Les dents en revanche, ébréchées, brisées pour certaines s’étaient très nettement enfoncées dans leurs gencives, qui saignaient abondamment. Les lèvres fendues ne représentaient plus qu'une seule plaie immonde, d'où le sang bouillonnait sans cesse.

Le jour continuait de se lever tranquillement. Quelques coqs braillaient ici et là. C’était peine perdue. D’un seul geste coordonné, il prit la hache à deux mains, se releva en soufflant comme un athlète sous l’effort puis abattit de nouveau l’outil, pile au niveau du cou. La tête du cadavre se détacha et roula légèrement sur le coté, le sang coula sans précipitation des deux parties désormais séparées du corps, encore liquide, très noir, propre en apparence, c’est à dire dénué de caillots, sans jets spectaculaires. Il sortit la prothèse dentaire rangée dans sa poche, en caressa légèrement la surface avec son pouce puis lança l'appareil au hasard dans la pièce.

Sans précipitation, il emballa la tête dans un sac de jute épais, qu’il posa à ses pieds. Il se dirigea vers la fenêtre, et constata qu’il n’avait déjà que trop tardé. Il enflamma donc les grands rideaux du salon, préalablement imbibés d’essence. Il jeta ensuite un œil à la disposition des copeaux, placés en plusieurs endroits jugés stratégiques de la pièce dans le but de faciliter la propagation du feu naissant. Il revint vers la tête ensachée, la prit entre ses mains et sortit en hâte de la maison.

Plus tard, d’une colline idéalement éloignée, il assista aux efforts désespérés des voisins pour éteindre l’incendie. Tous ces hommes étaient minuscules, vus de si loin. Le feu ne semblait pas plus grand que son poing. Il vit la maison s'affaisser, toute la ferme se consumer. Quand le toit dégringola, il emmena avec lui le plancher et l'ensemble de l'habitation se retrouva concentrée à la cave, absurdement pêle-mêle. Bientôt, des policiers viendraient fouiller partout. Ils retrouveraient les enfants, et Belle. Sans tête. Elle serait sans doute en colère d’apprendre ça, qu’il n’avait pas fait le travail comme convenu. Qu’il s’était laissé distraire. Elle l’aurait houspillé, elle serait entrée dans une rage folle avant sans doute de se calmer et de caresser son visage pour se faire pardonner. Restait à coté de lui, tandis qu'il contemplait inexpressif l'affreux spectacle, une tête ensachée, décapitée dans l’urgence qu’il lui faudrait faire disparaître. Il n’avait pas encore d’idée précise, mais il trouverait. Pour Belle.

mardi 11 novembre 2008

Belle (1) - Le jour des cendres



Des cendres, des cendres partout, voltigent et saturent l’air. L’illusion des murs d’autrefois se dresse encore piteusement sur le terrain ; leurs racines tout au plus. Quatre pans de mur, à peine plus haut que des murets désormais, à peine plus hauts que la taille d'un homme, petite clôture minable du musée des horreurs et trois corps carbonisés au milieu, des cendres partout, trois corps parfaitement alignés comme s’ils étaient seulement endormis, un corps de femme adulte sans tête et deux corps de petite fille, ne laissant planer aucun doute sur l’hypothèse criminelle : un triple homicide ! Bien sur, la politique étant ce qu’elle est, on nous a rappelé que la prudence était de mise. Rien n’est donc officiel, mais faudrait être con, ou aveugle, ou malveillant, ou simplement inconséquent pour oser prétendre le contraire. On ne met pas le feu chez soi, avec ses mioches dedans, pour venir s’allonger sans tête, paisiblement, sur le tapis de son salon tandis qu’autour de soi, les flammes de l’enfer lèchent la maison et vous embrasent.

Dedalus qui est à coté de moi affiche une moue circonspecte et objecte : « tu sais, dans le fond, c’est possible, dans un incendie, tu ne meurs pas vraiment de tes brûlures, quand la baraque se consume, ça dégage tout un tas de gaz toxique, tu respires une ou deux fois et puis tu meurs ; c’est finalement bien moins long et douloureux qu’on ne le pense ». Je me retourne vers lui : « tu n’es pas sérieux !, et les fillettes, elles s’allongent tranquillement sur le tapis du salon au milieu de la rôtisserie parce qu’on leur a demandé de se tenir sagement ? ». « Non, il ajoute, mais on aura pu les endormir, avec un peu d’éther ou de chloroforme ; on aura vu des trucs bien plus surprenants ».

"Et la tête ?" Dedalus n’est pas sérieux. Il me cherche ce grand con, voilà tout. Il occupe ses journées comme il peut. Ce gars est plein de ressources dès lors qu’il lui faut tuer le temps. Et il le tue avec un talent qui ne se dément jamais. Laissez-lui une boîte d’allumettes, par exemple. Il va gratter les copeaux les uns après les autres, observer les progrès de la flamme, il tiendra l’extrémité du bois bien droit, entre son pouce, son index et son majeur, jusqu’à ce qu’il se brûle le bout de la peau, puis il secouera la flamme ou soufflera dessus pour qu’elle s’éteigne, plantera ses narines juste au-dessus de la fumée de souffre et recommencera l’opération jusqu’à épuisement du stock. Comme un ivrogne avec une bouteille de scotch. Autrement, il m’asticote ; il oublie de mentionner des têtes disparues, ce genre de choses. Pour me débarrasser de lui, je fouille dans ma poche, lui balance ma boîte d’allumettes et lui dit : « regarde, il y a une route là bas, pourquoi tu n’irais pas t’amuser à brûler des copeaux de ce coté là ». Mais ce n’est pas le jour, faut croire. Les sourcils bien haut, il rétorque sur un ton mi-sérieux, mi-outré : « franchement, je t’aurais cru un peu plus respectueux…en face de cette baraque calcinée et de ces deux corps de mômes mortes. Un peu de recueillement, c'est sans doute trop te demander ». Dedalus est un conard abruti. Voilà ce que je décrète sur l’instant et à peu près tous les matins qui ont précédés celui-ci. Je m’éloigne sans même lui lancer un regard supplémentaire. Sans même hausser les épaules, ni rien. Comme s’il n’existait pas.

Des flicaillons s’affairent sur le terrain. Des dizaines de flics. Et des gars de la région qui sont là pour ne pas perdre une miette du drame qui secoue la ville. Une vraie foire. Au milieu des gravats, les bizuts ne savent plus où donner de la tête. Leurs pompes bien cirées de ce matin sont maintenant recouvertes de suie et de cendres. Certains des gars ont noué un mouchoir autour de leur visage, appliqué sur leur nez. Ils inhalent concentriquement leur propre haleine du petit matin, chargée de mauvais café et de nicotine ; tout plutôt que de respirer droit dans la gorge de la mort. D’autres travaillent en époussetant la terre qui s’est amassée autour des corps pour les dégager. Les poutres qui sont tombées du toit lorsque la maison s’est affaissée sur elle-même rendent les recherches délicates et pénibles. Ça pue la vieille viande grillée. Bien pire en fait qu’un corps en décomposition, ça vous pénètre dans les narines et ça ne vous lâche plus. Ceux qui sont restés au-dessus disent qu’il va falloir creuser davantage et peut-être faire descendre des cordes pour enlever tout ce bois mort de là. Y a un petit au milieu de tout ça, qui a le teint plus livide que les autres. Il est au bord de dégueuler, j'me dis, quand je le vois tenter de remonter le muret en vitesse, ses chaussures dérapent, il s’étale dans la poussière mais on le relève, on lui fait la courte échelle, les mecs du dessus tirent sur la ceinture de son pantalon en se marrant parce que d’en haut on voit bien que la couture de son fute lui rentre dans le cul, alors qu’il dérape de plus belle en essayant de garder tout son dégueulis à l’intérieur de sa bouche. Enfin sorti de l’excavation, il court jusqu’à un arbre quelques mètres plus loin et dégobille la seule tasse de café qu’il a ingurgitée ce matin. A genoux, face à ce vieil arbre tout déplumé, ne nous montrant que son dos agité de spasmes, il ressemble à une vieille bigote du coin qui prie pour des jours meilleurs ou simplement pour quelques jours de plus, ceci étant toujours ça de gagné. « Merde, je dis, on devrait quand même un peu les préparer ces mômes avant de les laisser prendre en pleine gueule des saloperies pareilles ». Le chef tourne la tête vers moi, il acquiesce, tout aussi blanc que le gosse. Faut croire que l’expérience, c’est des foutaises ! Faut croire qu’on ne s’habitue vraiment à rien. En tout cas, pas à ce genre d'horreurs là !

Mon cas à moi est peut-être différent. Je m’étais fait toute une montagne de ma première scène de crime. J’en avais imaginé les images, les odeurs. En formation, je m’étais forcé à regarder des tonnes et des tonnes de dessins de cadavres, à divers stades d’évolution, du plus frais au plus avarié, du plus « normal » au plus taré. Des centaines d'esquisses et de clichés de toutes sortes. De vieux types morts dans leur sommeil, intacts et majestueusement figés, des gonzesses découpées en mille morceaux, des corps en charpie d'hommes qui s'étaient jetés sous des trains et qu’on devait ramasser à la petite cuillère. Des bleus, désignés par leur seule inexpérience, étaient forcés de recueillir leur chairs éparpillées dans des petits sachets en tissu, qui se gorgeaient aussitôt de sang et dégoulinaient. A m’en rendre malade, à en faire des cauchemars pendant des nuits entières. A la longue, on finit par rêver qu'on baise des mortes. C'est quelque chose qui finit par vous obséder, une vision anormale et répétitive qui vous vrille le détachement et vous rend fou. La première fois que j’ai vu un cadavre, je veux dire, que je me suis retrouvé en proximité physique avec lui, j’ai dû pensé quelque chose comme : « c’est pas si terrible en fait ». Tous les types de la brigade pourraient vous le dire. Je suis Harry : le mec qui n’a pas peur de toucher, de sentir ou même de rouler des pelles aux cadavres. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Tout bonnement.

Dans le trou, le même petit gars livide est de retour, il a du dégueulis tout plein de cendres mal nettoyé sur sa chemise, un regard de fou qui lui mange la totalité du visage comme une grimace de mime, ses deux pieds semblent presque totalement enfoncés dans la terre et les cendres, sa chaussure gauche repose à quelques centimètres seulement de la tête d'une des fillettes. Il brandit une rangée de dents toute crasseuse. Il hurle : "j'ai trouvé quelque chose, j'ai trouvé quelque chose".