
Elle est allongée sur le ventre, une jambe repliée en équerre. Sa fesse droite légèrement surélevée, je distingue malgré la pénombre les quelques poils qui font le tour de son sexe. Je me dis : "je la réveillerai dans une heure". Et j'ajoute en moi-même : "ce sera bien assez tôt".
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Quelques semaines, plusieurs mois peut-être. Je suis comme ces gars qui échouent quelque part et qui ne bougent plus. Faute de moyens, faute de volonté. Le seul repère temporel qu’il me reste remonte à plus de deux ans et au décès de Ray Lamphere. Un homme étrange tout bien considéré. Muet comme une carpe dans un premier temps, il se dégota un avocat à la dernière minute et plaida coupable pour l’incendie de la ferme, non coupable pour l’assassinat de la famille Gunness. Replié sur lui-même pendant les trois-quarts de son procès, il se réveilla sur la fin et glaça l’assistance (et bien sûr l'ensemble de l'aimable société de La Porte) en faisant un portrait particulièrement détaillé des penchants criminels de Belle, sans omettre le moindre détail. Son compte macabre estimait le nombre de ses victimes à 42, l’argent volé à des hauteurs stratosphériques. C’était bien trop pour qu’un péquenaud dans son genre puisse s’en faire une idée précise, mais « ça devait faire lourd ». En revanche, il ne répondit à aucune des questions du juge concernant la tête portée disparue, ne regarda pas dans les yeux le témoin qui affirma l’avoir croisé en compagnie de Belle Gunness, sur le quai de la station de La Porte, la veille de l’incendie. Smutzer fit des effets de manche, ils firent des tests avec du chloroforme, des reconsitutions à n’en plus finir, placèrent les fausses dents de Belle Gunness dans la bouche de dizaines de cadavres et en fin de compte, ils s’épuisèrent, comme je l’avais prédit à ce grand crétin de Dedalus. Las, ils prononcèrent une sentence idiote de plus parmi la longue liste de celles qui avaient été prononcées depuis la naissance de cette jurisprudence : Ray Lamphere fut reconnu coupable de l’incendie, non coupable du crime (faute de preuves) et un jury lui offrit 20 ans de réclusion pour tenter d’y comprendre quelque chose. 20 ans pour avoir brûlé un tas de cadavres et une ferme privée de propriétaires ; c’était là leur idée de la justice. Un an plus tard, une maladie quelconque mit fin à toute cette merde et emporta l’âme de Ray Lamphere dans un endroit qui doit vraisemblablement ressembler de près ou de loin à l’idée qu’on doit se faire de l’enfer.
Harry tout court, lui, en eut assez de se demander depuis combien de temps il était dans la police, avec sa conception de la justice aussi étendue qu’un foutu mouchoir de poche. Alors, il alla promener ce sentiment récurrent là où je me trouve en ce moment. Louisiane, Nouvelle-Orléans, la ville qui compte la plus forte concentration de bordels de tout le pays. La ville de tous les péchés, montrée du doigt par toutes les autres, pour qui – il faut croire – toute idée de coït reste étrangère. Plus j’y pense, plus je me dis que le sentiment qui fait croire à un homme qu’il se sent chez lui, à sa place, est un sentiment proche de la folie furieuse. Un réseau d’habitudes me permet de supporter tout ça. Le soir, Mélisse me rejoint. Nous allons manger un bout ensemble, elle n’aime que de mauvaises choses, saturées de mauvaises graisses, j’engloutis tout, tout en sachant que ma digestion sera difficile voire chaotique. Et puis nous allons nous coucher. Elle me grimpe dessus en m’accusant de paresse récurrente et s’empale sur moi, pendant le quart d’heure suivant. Parfois, je fouille dans son sexe avec ma langue. Parfois, j’y mets entrain et conviction. Puis elle s’endort, et se réveille au petit matin, le regard noir, déversant sur moi les mêmes reproches que la veille, l’avant-veille, et la veille d’avant encore. Et elle revient le soir, et tout recommence. Ainsi de suite. Quand elle part, je me lave, je me rase. J’ouvre les fenêtres en grand et reste dans la chambre jusqu’à ce que je la juge convenablement aérée. Je vais ensuite me promener dans la ville.
Dans certains quartiers, vous croisez tous les pas de nonchalantes aguicheuses : noires, crémeuses et blanches. Derrière de vieilles baraques sentant l’huile de friture et le porc mariné. Les maisons en bois sont de couleurs pastels. Des fleurs jaillissent un peu partout. Les odeurs, c’est ce qui vous frappe premièrement quand vous y posez le premier pied. La Porte n’est pas très profuse en odeur. L’hiver est tellement rude, violent, inconditionnel qu’il tue toute promiscuité olfactive. Tout est mort, et desséché, et mort, et aussi inexistant qu’un de ces trous qu’ils ont creusé sans fin dans la terre de la ferme de Belle Gunness. Et puis, quand vient le printemps, La Porte explose, les odeurs se combattent, se mêlent, copulent ; c’est une bouillie écœurante de senteurs indistinctes. La Nouvelle-Orléans propose au contraire une palette savante, les odeurs s’incrustent dans les murs, sur vos vêtements, à la surface de l’écorce des arbres ; les effluves macérées du bayou, puis du lac Ponchartrain, les exhalaisons salées du Golfe, les senteurs de poussière humide. Toutes ces odeurs s’accrochent à vos poils de narines et caressent leurs parois morveuses. Humus, muqueuses, sueurs, barbaques dégoulinantes de sucre. Telle est la Nouvelle-Orléans, l’Orléans renouvelée. J’en aime les odeurs. La Porte ne sent pas comme ça. L’hiver, tout y meurt. La terre devient aussi dure que du marbre. La Nouvelle Orléans sent différemment. Plus sale. Plus humain. La sueur acide des femmes noires qui vous croisent dans les grandes rues, bordées de villas multicolores. Les huiles de friture qui se jettent par les fenêtres de petites bicoques déplumées. Ici, les gens sentent, la rue sent, leurs putain d’arbres aussi. Et moi également, pour la première fois. Je crois...
Le midi, je saute le repas. Je me libère de celui de la veille au soir. Je m'en libère comme un gamin qui expectore une vilaine bronchite ; je chie des glaires. Ensuite, je fais une sieste et même si la chaleur est écrasante, je m'endors toutefois. Je sais... Je sais que je vais crever comme ça, en m'enfonçant dans un sommeil humide et caniculaire. Et ce sera bien. Il est ensuite trois heures, je traverse la ville pour aller flâner vers ses quartiers chics et mondains. J'ai pris soin de me vêtir un peu mieux. Il m'en a coûté presque 200 dollars pour me doter de costumes qui feraient l'affaire. Parfois, avant d'y aller, je me regarde dans la glace, j'ai toujours l'air d'un plouc fini. Peu importe. L'important, c'est le costume. Le costume est un indice de condition, pas l'allure ou la silhouette. Faites enfiler un costume à un lèche-la-rouille du Missouri, vous en ferez peut-être un Lord. Qui peut savoir ? Je connais un gars de la bonne société louisianaise à qui une salopette siérait tout à fait en tout cas. Mon costume à 100 dollars, mon allure gratuite et moi, nous transperçons donc la ville, vers ces rues qui ne grouillent pas de monde, où l'on flâne en silence, en saluant tous ceux qui vous ressemblent. Il fait encore plus beau là bas, parce que les rues sont grandes, que le vent s'y engouffre, et aussi, parce que les rues y sont propres, sans détritus, sans types aux yeux rouges, sans putes à la tignasse filasse. Je m'installe alors à une table de ce salon de thé au nom français "Mignardises". Et j'attends Belle Gunness.






