
Parce qu’il faut en être, si possible sans en faire trop.
Le premier sur les lieux décrochait la timbale. Le Président, grâce aux moyens de l’état ne pouvait pas être battu à cette course là. Il a l’avion présidentiel. Et Guéant derrière lui. Tous les moyens de l’état, blablabla, ignoble crime, blabla blabla, assassin, barbare, des mots clés clignotant un peu partout – le grand jeu. Micros tendus. A l’américaine.
Le premier à avoir eu l’autre bonne idée, l’idée de « suspendre sa campagne », fut François Hollande. Essuyant les sifflets des ouvriers de Fessenheim au passage. La dignité de l’instant contrastait avec celle d’hommes craignant pour leur gagne-pain. La force des images. L’électeur scruterait le visage du candidat, impavide, avant d’entrer à l’arrière de sa voiture avec chauffeur. D’autres lui emboitèrent le pas, avec plus ou moins de promptitude, dont le Président-candidat, qui en rajouta une couche en fixant lui-même l’échéance de sa suspension, c'est-à-dire, mercredi – mercredi ?, mercredi c’est bien, qu’est-ce que t’en penses Henri ? – jusqu’aux obsèques des militaires assassinés à Montauban. Mercredi. Bien senti. Tu suspends ? Moi aussi, mais je suspends encore plus. Et puis ce matin, c’était le site du candidat-Président qui se taisait. Digne, dit-on, la classe politique est digne. Elle se tire toujours la bourre, mais à la marge. A l’abri. Entre soi. C’est de bonne guerre ou c’est absolument dégoutant, c’est selon la sensibilité de chacun.
A Toulouse, ce fut donc le défilé. Il faut que cet assassin soit mis hors d’état de nuire au plus vite, vive émotion, inimaginable cruauté, Guéant - pourquoi donc ?, on ne sait ! – restera à Toulouse le temps qu’il faudra. Digne la classe politique, digne puisqu’on vous le dit. Puis François Bayrou décrocha la palme du ridicule. Lui, le partisan de l’union nationale, ne manquait pas de rappeler sa nécessité en pareil moment. Ou comment faire parler sa campagne sans y toucher. Marine Le Pen, d’on ne sait où, la main sur le cœur, la voix chevrotante, déclarait à on ne sait qui, qu’il « n’y avait plus de droite, plus de gauche, plus de politique. » Quelques hommes de main du parti retenaient peut-être le père à la cave avec un verre d’eau et un sachet de curly. On ne sait. Les vieux sont intenables, mieux vaut être prudent.
La campagne est rude. L’énigme à résoudre est nouvelle. Sans précédent. Les spin doctors n’ont pas de référent. Dans 15 ans, il y aura une jurisprudence, mais là, rien, nada ! Comment être celui qui suspendra le mieux sa campagne ? Comment être celui qui continuera à faire campagne sans que cela se sache ? Sarkozy là aussi, a de l’avance. Une avance que lui prodigue la fonction présidentielle. Hier, il proclama une minute de silence dans tous les établissements scolaires. Voilà. Et il annonça son intention d’aller participer à l’une d’entre elles dans un établissement scolaire. Hollande révéla ce matin qu’il en avait lui aussi l’intention. Il s’associerait, le candidat du Parti Socialiste, sans esprit partisan. Mais il ne révéla pas l’établissement en question. Vous suivez ? Moi, je fais comme le Président, mais je ne vous dis rien parce que je ne cherche pas à le médiatiser. Enfin, je le médiatise, mais juste un petit peu.
Le Président intervint hier en fin de soirée pour ce qui constituait sa deuxième intervention de la journée. Une brève allocution superflue, sans aucune raison d’être. Il en profita pour rabâcher les mêmes évidences : tous les moyens mis en œuvre (encore heureux !), la République (que vient-elle foutre là dedans celle-là encore ?) était plus forte que la barbarie… tout faire pour arrêter cet assassin. Des mots creux. Des déclarations sottes dénuées de sens. Et d’en remettre une couche sur l’atrocité du crime. D’appuyer sur les mots enfants, barbare. Pour occuper le terrain des larmes.. Ce matin, dans l’enceinte du collège-lycée François-Couperin à Paris, rebelote. « Nous sommes tous concernés par ce qui s'est passé, a dit le Président à quelques enfants, massés autour de lui. Ça s'est passé à Toulouse, dans une école confessionnelle, mais ça aurait pu se passer ici. » Sauf que les membres du gouvernement ne cesse de dire depuis ce matin qu’il s’agit d’un crime antisémite… On ne comprend plus rien. Cette déclaration ne veut strictement rien dire. Ce faux lyrisme de pacotille est à vomir. Il faut parler pour combler le vide, incarner au plus vite avant d’être oublié. Par peur sans doute de se voir reprocher, comme Giscard naguère suite à l’attentat de la rue Copernic, une forme d’indifférence, d’hautaine froideur.
Hier encore, la nuit tombée, ce fut un autre défilé. Changement de lieu : la synagogue parisienne Nazareth, pour une lecture de psaumes. Ils étaient tous là. Encore. Ici et là, la classe politique digne. Eparpillés, faussement rassemblée. François Hollande, au bras de sa compagne. Sarkozy au bras de la sienne. Delanoë. Aubry. Désir. Copé. Pécresse. D’autres que j’oublie sans doute. Eva Joly fut reçue avec des insultes – quelques extrémistes qui profitaient du rassemblement pour montrer à quel point ils en connaissent un rayon sur la notion de recueillement ? – Jean-Luc Mélenchon, avec des sifflets quand il se joignit au cortège, qui faisait marche silencieuse dans les rues de la capitale.
Cette campagne est la campagne des adjectifs. Indigne. Honteux. Abject. Je m’indigne parce que vous avez dit que nous étions indignes, vous êtes abjects. C’est là le niveau de notre classe politique. On a celle que l’on mérite. Ces adjectifs volent donc, valdinguent et vont de l’un à l’autre. Le spectacle d’hier montre qu’ils les partagent assez bien. Juppé a déclaré que la classe politique était digne. Et je lis ici et là que cette impression est partagée. Les gens ne se rendent plus compte de rien. Si on conçoit les exercices de funambule comme dignes, alors certes, la classe politique est digne. Digne d’elle-même surtout, infatigable, cherchant déjà les moyens de sortir de ce deuil encombrant la tête haute, les sondages rutilants, avec pour objectif de guider de ses Q.G. suspendus, les prochaines orientations de la campagne. La sécurité – l’autorité – pour la droite. L’exemplarité pour la gauche, qui commence, par la voix de son candidat, à établir des parallèles, des mises en garde.
A première vue, il semble difficile d’imaginer que cette tuerie puisse avoir d’autre motivation que l’antisémitisme le plus absolu. Difficile, sans aucun doute, mais en l’espèce, faute d’éléments, nous n’en savons rien. Même si les forces de l’ordre parviennent à capturer ce fou, ils ne parviendront jamais à comprendre la logique d’un tel acte. Aussi, toute référence à l’antisémitisme, en l’état, ne peut que constituer une forme de récupération. Récupération orchestrée par les hommes politiques (Sarkozy, Hollande en tête), coincés qu’ils sont par la pression exercée par les autorités religieuses. Eva Joly, Martine Aubry et Mélenchon, sifflés ou conspués, c’est bien le signe que cet atroce fait divers déborde du cadre. Qu’il draine, malgré lui, des sentiments contraires qui divisent la société, en sous-main, depuis des décennies. Ses sifflets révèlent un fait : la République Française, soi-disant plus forte que tout, plus indivisible tu meurs, s’est laissée piéger par les conséquences du conflit israélo-palestinien, qui polarise inconsciemment toutes les réactions. Les funambules politiques n’en sont pas – peut-être pensent-ils l’être, peut-être croient-ils à la réalité de leur indépendance – on distingue très nettement les fils qui les maintiennent en équilibre. L’opinion les tétanise.
La classe politique n’est pas digne, non. Elle n’oublie rien des échéances, surtout pas dans un tel instant où l’électorat a les yeux rivés sur elle et elle cherche les moyens les plus subtils de tirer parti du massacre. A l’heure qu’il est, Alain Juppé et François, les très dignes, en sont à l’adjectif ignoble. Quand il faudrait de l’effacement, de la discrétion, du silence, du recueillement, de l’efficacité, de la compétence. La République, si vertueusement laïque, se devrait peut-être de prendre exemple sur le Conseil d’Eglises Chrétiennes de France (1), qui, répondant à la mission qui incombe à chaque chrétien d’être artisan de paix (2), a rappelé combien l’esprit de communion importait plus que tout. En ces temps d’hypocrisie, il convient à mon sens de rappeler combien il convient également de rester discret sur ses actions de bien.
1. Le C.E.C.E.F. est une organisation œcuménique qui regroupe des représentants de la Fédération Protestante de France, de la Conférence des Évêques de France(Catholiques), de l’Assemblée des Evêques orthodoxes de France et du Catholicos Arménien. La communion anglicane y délègue également un observateur.
2. « Heureux les artisans de paix car ils seront appelés Fils de Dieu » (Matthieu, 5, 9)