
Nous sortons de la période bénie des remises de prix. Les Oscars, les Césars, les Victoires de la musique, les Emmies, les Grammies, les NRJ Music Awards, les Golden Globes et les machins-trucs-choses que les rosbifs ont créé pour récompenser les vedettes de cinéma. Rien pour les blogs. Quel dommage ! Si je pense à ça, c’est parce que j’ai lu hier un petit billet qui mériterait de remporter la palme du billet le plus drôle de l’année 2012. Il mériterait de l’emporter avant même que l’année ne soit finie, tant il ne me semble pas humainement possible de considérer que quelqu’un sur la blogosphère puisse faire plus drôle que ça. Son auteur a l’habitude de nous faire rire. Il s’appelle Corto, comme le personnage de bande dessinée. Il la mériterait cette palme, oh que oui, incontestablement, pour cette ode à la gloire de Nicolas Sarkozy qu’il a fait paraitre il y a quelques jours. Un délice de drôlerie, de caricature, de second degré. Je ne vois pas mieux, parmi les textes parodiques de groupies, mis à part peut-être les articles que Philippe Tesson publie au Point.
La couleur, Corto, l’annonce d’emblée. N’est pas Cyrano qui veut, c’est au début de l’envoi qu’il touche. Sarkozy est excellent, c’est le titre. Moi, j’aurais plutôt écrit merveilleux, ou divin, ou énorme, c’est plus moderne, c’est plus tendance, air du temps, mais bon, on ne peut pas tout avoir. Sarkozy est excellent. Donc, il excelle en tout. C’est un peu en deçà de la réalité à mon avis, mais bon, tout le monde est tellement méchant avec lui, et injuste, et indigne au point que c’en est honteux, que ce n’est déjà pas si mal. Ça, plus les sondages de l’IFOP, ça ne peut pas faire de mal.
Je crois pouvoir dire que j’aime tout dans ce billet. Tout, à part le titre, je l’ai déjà dit, qui constitue un grossier euphémisme. Tout de la première à la dernière phrase. Je ne pourrais tout citer, au risque de faire trop long, mais croyez-moi sur parole, j’aime tout. La déclaration enflammée qui entame le deuxième paragraphe :
Deux heures, c'est à peu près le temps qu'a eu Sarko hier soir pour finir de me séduire totalement.
Là, on se dit : pas mal !, même si il nous est arrivé d’emballer certaines gonzesses en moins de temps. Deux heures, avec Sarko, ça passe si vite, il faut dire, il est tellement divin, excellent, comme un vin qui vieillirait, comment dire, super bien… Lisons la suite.
Enfin, quand je dis séduire, je précise qu'il a enfin réussi à me convaincre totalement que dans le cheptel de politiciens aux prétentions présidentielles, il est bien le seul à avoir l'envergure suffisante pour diriger le pays le plus frondeur qui soit. Non? Pas vous ?
Ben non, pas trop, on doit l’avouer (on trouvera l’explication un peu plus bas), mais lever Corto en deux heures, alors qu’il a eu cinq ans pour le faire, je trouve quand même que cela relève de l’exploit herculéen. Bon, je ne comprends pas trop ce que c’est que cette histoire d’envergure, ni quels sont les instruments de mesure. Je ne suis pas tout à fait certain que la France soit le pays le plus frondeur qui soit, mais bon, on sent quand même qu’en deux heures, Nicolas Sarkozy a fait passer le message. Vous êtes des frondeurs. Vous êtes des rebelles dans l’âme, vous êtes des gue-dins, des déglingués, on ne vous la fait pas à vous, et c’est d’ailleurs précisément pour cela qu’on a créé le service minimum ! Parce que vous êtes frondeurs. Parce que vous êtes des oufs, des insoumis, des indomptables, des bêtes sauvages. En fait, la séduction opère en moins de 2 heures, la flatterie aidant, on gagne du temps. Peuple de France armé de fronde, continuons !
(…) quand je dis que je l'ai trouvé excellent, nous sommes bien sûr, plus ou moins, dans le domaine de l'affect; mais crénom, lorsque l'on compare la bête politique qu'il est avec les autres candidats, il faudrait être de parfaite mauvaise foi pour ne pas reconnaitre la supériorité du bonhomme. Connaissance des dossiers, maîtrise de soi, sens de la répartie, expérience; tout y était.
J’aime beaucoup le « plus ou moins dans le domaine de l’affect ». C’est un peu à vous de juger. La connaissance des dossiers, j’aime bien aussi, parce que c’est bien vrai quand même, on le sait tous, que tous les blogueurs (frondeurs) de France sont parfaitement au fait « des dossiers », de ce qu’il y a dedans, paramètres, indices et courbes, et qu’ils sont parfaitement en mesure de savoir si leur interlocuteur les maîtrise. « Maîtrise de soi », j’adore. On parle bien du Président qui a la langue châtiée, bien droite, qui ne bégaie pas tous les deux mots, quand il n’en mange pas. Quand Laurence Ferrari est venue lui écraser les Mephistos avec cette histoire grotesque de financement de campagne, il a été excellent Sarkozy, maître de lui et il a eu le sens de la répartie. Bégayant tous les deux mots, il a bredouillé « sang sur les mains », « porte-parole du fils de Kadhafi ». Excellent, c’est le mot, ça rappelait un peu la réponse qu’il fit à Pujadas à propos du Fouquet’s : la maîtrise de soi la plus éclatante. Si l’on compare en effet avec tous ces autres hommes politiques qui font des phrases en français, sans bégayer, sans avaler cinq mots dans une phrase qui en compte huit, il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour ne pas reconnaitre son éclatante supériorité. Ah, y a « expérience » aussi. On en a beaucoup parlé de l’expérience. Le principal atout pour un candidat à l’élection présidentielle consiste essentiellement en cela : connaitre le job, l’avoir déjà occupé. Pourquoi donc procéder à une élection puisqu’il est le seul à savoir de quoi le job est fait ? A rien. Il ne devrait pas y en avoir. Les quinquennats devraient être tacitement reconductibles. Dommage que les mandats soient limités à deux. En 2017, personne n’aura l’expérience. Il nous faudra nous trouver un mec sans envergure ni expérience : un mec comme Obama, ou Tony Blair, ou David Cameron, quoi. Oh, la plaie ! Passons au grand moment de ce billet qui fait faire lol à toute la blogosphère :
On peut ne pas être d'accord avec les idées qu'il défend, mais lorsque l'on a à choisir notre futur président, il y a aussi bien d'autres choses à prendre en compte. La capacité du (des) candidat(s) à diriger le pays, à rassembler, à négocier avec les autres dirigeants, à faire rayonner la France dans le monde, à maintenir l'ordre et la paix sociale, sa rigueur, son charisme, son intelligence, son sens des réalités, son pragmatisme dans un monde sans cesse en mouvement ( un nouveau monde ), son honnêteté ( au moins supposée ), son dynamisme, son expérience, ses réseaux... Bref, tout un ensemble de qualités et de capacités qui ne doivent absolument pas être occultées par la seule teneur du programme politique et économique ( à accorder avec nos convictions ) ou nos éventuelles aversions affectives. Là résident toute la difficulté du vote "intelligent" et l'ambiguïté de notre système électoral ( les gens qui peuvent voter ont-ils les réelles capacités pour le faire ? ).
C’est un peu long mais, n’est-ce pas que c’est tout à fait drôle. J’ai presque envie de crier : « Corto Président ! ». J’aime beaucoup le couplet sur l’honnêteté (au moins supposée). Beaucoup celui sur le maintien de l’ordre et de la paix sociale, mais c’est parce que j’ai mauvais esprit et que j’imagine Sarkozy déguisé en gardien de la paix. Mais ce que je préfère, c’est le petit bémol, le petit doute émis sur la capacité des citoyens à comprendre ce qu’impliquent leurs votes. On croirait presque entendre le compte rendu d’une réunion de section du Parti Communiste datant d’une trentaine d’années. Ne nous faudrait-il pas un despote éclairé comme l’envisagea un temps Kant lui-même ? Ou une élite intelligente, lumineuse ? Platon aborda cette question dans La République. Hélas, ils détestaient les tribuns. Remarquez, dans le cas où nous serions guidés par un Père Suprême, un Monarque doué de raison, on n’aurait plus besoin de tribun, il n’y aurait plus besoin de convaincre qui que ce soit, de passer deux heures à tenter de séduire toutes ces mijaurées de français à la con qui ne comprennent rien (qu’est-ce qu’ils sont frondeurs quand même !) ; les frondeurs défrondés assoupliraient la nuque et s’en remettraient à la connaissance des dossiers, la maîtrise de soi, le sens de la répartie et l’expérience de leur nouveau petit père du peuple. Et ainsi, notre système ne serait plus si ambigu. Il aura fallu deux heures à Corto pour se rendre compte qu’il était devenu monarchiste. Séduit, mais monarchiste. Ah, ça oui, Sarkozy est excellent, il fait des miracles sans même le savoir… La fin maintenant. Le petit conseil du type séduit en deux heures qui vous propose un programme d’un mois et demi, parce que vous êtes un peu lent à la comprenette, en qualité de français frondeur.
Utilisez, éventuellement, pour chaque candidat, une grille qui reprendrait le programme politique et les différents items ci-dessus et posez en regard de ces critères des Oui ou des Non... Faites le total et voyez le résultat. Le truc peut fonctionner pour le premier ou le deuxième tour.
Un pro du management et de la prise de décision n’aurait pas mieux dit. Pour ma part, je peux dire que Corto m’a séduit en dix minutes. Maintenant, c’est lui que je veux élire. J’ai tout comparé, tout compulsé, fait des grilles, avec des colonnes et des lignes, et même un tableau croisé dynamique sous Excel, et je ne vois personne qui puisse justifier d’une pareille envergure, d’une telle connaissance des dossiers, d’une si évidente maîtrise de soi. Quel dommage qu’il lui manque l’expérience du job. C’est passé à ça, tout de même ! Bon, et bien, ce sera Sarkozy pour encore cinq ans, ça ne nous enchante pas trop, mais bon, on est frondeurs faut dire, et pas certains de disposer de toutes les capacités pour mesurer l’implication d’un vote, alors… Ceci explique cela.