jeudi 28 juin 2012

Lux

Des crimes et des criminels. Des flics éreintés. Des tueurs en série à l’ego hypertrophié. Des morts en pagaille, dans des caissons réfrigérés coulissants en aluminium. Des légistes. Des anatomistes. Des statisticiens. Des liseurs d’os. Des medium à la con. Des profileurs trop intuitifs. Des types qui portent des lunettes aux verres fumées et qui passent une pièce au crible fin à la lumière d’un néon ultraviolet. Des interrogatoires menés à la baguette dans des pièces sordides à l’éclairage vert ou bleu ou jaune. Et l’assassin qui finit, piégé, par tout balancer et déblatérer sans fin. Des hommes et des femmes qui ne semblent pas réellement avoir de vie, d’existence et qui barbotent sans songer à mettre fin à leur jour dans un monde absolument monstrueux. C’est ce que nos sociétés montrent à outrance. Des flics. Des assassins. Des dialogues entre flics et assassins. Des victimes figées, des martyrs du temps présent. Des flics, des assassins, leurs face-à-face, filmés jusqu’à l’écœurement. Séries, films, bouquins. Rien d’autre. Je me demande ce qui fascine tant les gens là-dedans, ce qui peut me fasciner moi, à l’occasion. Je pense aux propos des personnages d’assassin qui pullulent dans les films et les séries. Pourquoi vous faites des trucs pareils, demande le flic à cette espèce de cinglé qui tue des gens pour satisfaire un plaisir sadique. Pour voir leurs yeux quand ils savent qu’ils vont mourir. Il y a quelque chose qui passe fugacement dedans quand ils comprennent qu’ils ne s’en sortiront pas, une sorte de petite étincelle qui s’allume puis s’éteint et alors, leur regard se cristallise et ressemble à l’écorce d’un arbre mort, répond le tueur en série. Toujours les mêmes dialogues débiles qui reviennent comme des saisons en accéléré. Les types qui écrivent ce genre de dialogues ne sont pas tueurs en série, ni même flics dans la majorité des cas. Je l’espère pour eux en tout cas. Ils rédigent des scénarii en se demandant comment faire en sorte que l’abruti moyen trouve chaque situation relativement vraisemblable. Et si ça marche, correctement, ils encaissent leur chèque et vont le dépenser en alcool ou s’en servent pour payer les traites de leur pavillon de banlieue ou les études de l’ainé(e) ou une partie du crédit de leur bagnole de sport ou un costume sur mesure ou une paire de baskets hors de prix. Ce dialogue que j’ai rédigé m’a pris à peu près deux secondes. Je suppose qu’il n’en faut pas plus à un scénariste pour exercer son talent de bonimenteur, encore moins à cet exemplaire fainéant qui récupère sans remords ce que d'autres ont écrit avant lui. J’aime les yeux des gens quand ils meurent. C’est un truc qui revient souvent, presque tout le temps, comme une alerte permanente enregistrée dans Outlook. Comment font les scénaristes pour écrire leurs saloperies à la chaine. Ils lisent des polars, je suppose, des comptes-rendus d’autopsie, ils visionnent des interviews de Charles Manson, des documentaires qui traitent de crimes célèbres, dévorent des essais de criminologie, ils s'appelent entre eux pour se donner des tuyaux ; ce qui marche et ce qui ne marche sur le marché de la série criminelle. Et puis, en fin de compte, ils puisent en eux-mêmes, farfouillent dans leurs propres vices comme dans des poubelles pleines d’aliments pourris, de pots de yaourts périmés. Ce truc des yeux, de l’étincelle, ça revient tellement souvent que je me demande s’il ne s’agit pas là de la traduction d’une perversion répandue non seulement chez les scénaristes mais chez les êtres humains en général. Une perversion qui découle d’une fascination morbide et bien sûr d’une forme d’identification. Il y aurait un instant où l’on comprend que l’on va mourir, un instant bien précis où l'on comprend qu’il n’existe aucune échappatoire lorsque l’on se trouve dans les mains d’un taré qui a décidé de mettre un terme à votre existence en vous faisant souffrir lentement, avec raffinement. L'être humain peut-il cesser d'espérer même quand tout est perdu ? C’est un instant - s'il existe - qui doit sembler terrible, à chacun, peut-être même aux tueurs en série. Si terrible, si loin de nous, qu’il finit par fasciner. Je pense que le premier scénariste à avoir écrit ce dialogue miteux a dû passer par un cheminement intellectuel de ce genre. Je ne saurais dire quand mais il y a eu une sorte de glissement. Les crimes horribles et sadiques ne datent pas d’hier. Il y en avait déjà avant. Mais on n’en parlait pas de la même façon. Ils étaient secondaires. Loin de nous. Ils ne fascinaient pas le plus grand nombre de la même façon, quelques exceptions mises de coté (Jack l'éventreur, Landru). Où sont les détectives élégants et détachés d’autrefois qui avaient de la gouaille, de l’esprit et passaient plus de temps à reluquer la femme fatale récurrente dans ce type de film là plutôt qu’à dérouiller des assassins au Q.I. surdéveloppé ? Disparu. Cela dit, ce n’était peut-être pas mieux. C’était là d’autres clichés, d’autres vieux mécanismes rouillés. Nos sociétés, toutefois, avaient autre chose à dire, autre chose à raconter que ces histoires de torture, de cruauté physique et intellectuelle. Je me souviens d’un épisode des Experts (le seul que je j’ai vu). L’un des personnages était enterré vivant dans le désert, non loin de Las Vegas, et ces amis flics le cherchaient partout. Et il y avait cette caméra immonde qui filmait ses crises de nerfs, les fourmis rouges qui lui grignotaient le visage. Qui est le scénariste maboul qui se cache derrière ce scénario absolument atroce ? Qui sont les gens qui parviennent à regarder ça en souriant et en bouffant des barres chocolatés, ou en sirotant une canette de soda, et trouvent cela distrayant, divertissant ? Nos sociétés ne sont plus capables de créer d’œuvres lumineuses. La fascination collective a supplanté par la force les vertus de la contemplation. Les quelques histoires d’amour grotesques qui paraissent ici ou là ne peuvent lutter contre ce déferlement d’atrocités, de sang versé, ces scènes de torture qui font le délice du plus grand nombre. Je suis incapable de comprendre à ce jour quelle est l’origine de cette lente chute morale qui est la nôtre. Incapable de concevoir et donc de formuler la moindre réponse. J’attends fiévreusement qu’un sombre génie rallume la lumière.

mardi 26 juin 2012

Au pays des ecchymoses

Ils sont venus, personne ne saura vraiment dire ce qu’ils ont vu, ils sont en tout cas repartis vaincus. Je parle des bleus, même si je devrais parler des ecchymoses tant on leur met sur la gueule depuis plusieurs jours. Ce qu’on leur reproche ? D’avoir perdu bien sûr ; mais il ne faut le dire à personne. Statistiquement, l’Equipe de France a pourtant fait mieux que lors des deux dernières compétitions internationales. En 2008, elle n’avait pas gagné un seul match et si ma mémoire est bonne, elle n’était même pas parvenue à marquer un but. En 2010, elle avait fait mieux et pire à la fois. Aucune victoire, mais un petit but marqué, MAIS aussi un foutoir géant et une grève grotesque de 22 joueurs en claquettes, en mondovision pour point d’orgue - on ne dira jamais assez le mal que peut faire la claquette au monde du foot et même au monde en général. Cette année, les ecchymoses de France ont donc fait mieux. Ils ont gagné un match, ont marqué 3 buts, ont même passé un tour avant de se faire sortir assez piteusement il est vrai par le onze espagnol : une équipe de nains rouges mangeurs de chorizo avarié qui se passent le cuir sans lassitude ; si ce n’est celle des spectateurs léthargiques. Mais ce n’est pas ce qu’on leur reproche dit-on, perdre, ça arrive, non, ce qu’on leur reproche, c’est d’être un vrai troupeau de cons.

Tu parles, bande d’hypocrites.

Je me souviens d’un temps, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre où la France ne parvenait même pas à se qualifier pour les grandes compétitions internationales. Je le vivais d’ailleurs assez mal. Après 82, 84 et 86, et la grande époque Platoche, je suivis les coupes du monde 90 et 94 sans voir l’équipe de France y défendre ses chances. 94 fut un traumatisme assez particulier. C’était une époque où nous pouvions perdre en match de qualifications contre onze israéliens semi-amateurs. Prendre un but d'un conard de bulgare à la dernière minute et rester chez nous à pleurer comme des amants délaissés. La triste réalité, c’est que les gens se sont habitués aux victoires de l’équipe emmenée par Zidane, ils ont oublié que nous n’étions finalement qu’un pays mineur sur la planète football. Un peu comme une femme qui oublierait des années de sexe triste après deux orgasmes consécutifs. La vérité est la suivante : nous sommes revenus à la place qui est la nôtre, c'est-à-dire à celle d’un second couteau, d’une cinquième roue du carrosse, capable de fulgurances mais surtout d’une invariable médiocrité.

Mais les français ne veulent rien entendre. Zidane leur manque comme la tradition manque à la baguette. Et ces colliers de défaites que nous enfilons, nous les sentons coincés dans nos gorges comme de minuscules os de poulet. Il faut donc trouver quelque chose pour violenter nos joueurs sans jamais rien dire de notre désir refoulé de résultats. Et ce quelque chose, nous le trouvons dans la personnalité des joueurs eux-mêmes. Il y a des trucs à dire, il faut le reconnaitre. Ils sont malpolis, nos ecchymoses de France. Ils sont illettrés. Ils sont arabes. Ils sont pétés de thune. Ils ont des mentalités de mercenaire. Des looks de pédé. Des coiffures de tarlouze. Des gueules de mecs pas sympas. Ils insultent des journalistes (comme Platini et Cantona avant eux). Ils ne s’aiment pas entre eux (comme les joueurs de toutes les équipes qui ne parviennent pas à gagner). Ils ne pensent qu’à garnir leur compte en banque (comme 100 % des joueurs de foot depuis que ce sport est professionnel (et même avant la grande bascule)). On s’en donne à cœur joie. Si j’étais condamné à mort sous Ponce Pilate, en pleine fête de Pâques, et que la tradition exigeait qu’on gracie un criminel, je prierais de toutes mes forces pour qu’on m’offre la chance de comparaitre aux cotés d’un joueur de football. A coté d’un joueur de football, nous semblons tous purs, propres, moraux. A leurs cotés, nous devenons ces hommes, ces justes qui n’insultent jamais personne, travaillent toujours l’esprit de solidarité chevillé au corps, font preuve d’un amour inconsidéré pour la patrie, ne pestent jamais quand on les dégrade quand on les critique injustement, ne sont pas intéressés par l’argent et les gloires éphémères. C’est bien pour cela que les hommes politiques passent leur temps depuis quelques années à tirer à vue sur les joueurs de football. C’est une des rares occasions qui leur permette de parler de morale, de constance relationnelle et de désintéressement sans que quiconque ne songe à éclater de rire.

Tout le monde se croit ainsi autorisé à donner son avis. C’est à mon avis la plus grande tragédie qui soit. Tout le monde parle de football, surtout ceux qui n’y connaissent rien. La preuve, il a fallu attendre Harald et Pat pour trouver deux types capables de parler de football avec lucidité et talent – tous les autres sont des brêles, des chèvres et des parasites, je peux vous l'assurer. Depuis quelques jours, c’est un florilège qui nous est offert. Bernard Debré, député de son état, a premièrement confondu les joueurs de l’Equipe de France avec l'affaire DSK. Je propose qu’on lui trouve une maîtresse de toute urgence, y a quelque chose qui le travaille, Nanard. Le Point, le magazine des valeurs, de la morale et de Philippe Tesson, s’imagine même capable de faire des exercices de décryptage, dans un article sobrement intitulé « Florent Malouda, symbole de la désinvolture française ! » Que dit ce grand article, né sous la plume d’un stagiaire désœuvré, tacticien du dimanche. « Au-delà des chiffres, c'est l'attitude sur le terrain qui a souvent été pointée du doigt. (…) qui s’est illustrée à merveille lors de la défaite face à l'Espagne (0-2), sur le premier but de Xabi Alonso. En effet, au départ de l'action, tandis qu'Iniesta lance parfaitement Jordi Alba sur le côté droit, Xabi Alonso entame sa course vers l'avant. Et qui croise-t-il sur son chemin ? Florent Malouda ! Visiblement très serein et absorbé par autre chose, le milieu de terrain français laisse partir sans s'inquiéter le joueur du Real Madrid qui inscrira le premier but espagnol de la tête, seul au second poteau. Visiblement, courir n'a pas le même sens selon qu'on se situe d'un côté ou de l'autre des Pyrénées… » Le tout, vidéo de 8 secondes à l’appui. Implacable démonstration si comme le petit stagiaire, on ne comprend rien au jeu ou qu’on n’a jamais foutu les pieds sur un terrain de football. Petite explication pour les nuls et pour les stagiaires impétueux. La tactique – éclairée ou non – choisie par Laurent Blanc consiste sur ce match à laisser le ballon à l’adversaire, dans l’espoir d’exploiter quelques contres. Si le sélectionneur a choisi pour ce match Florent Malouda plutôt que Samir Nasri, c’est aussi parce qu’il offre des solutions de percussion au centre du jeu, la perspective de faire remonter le ballon rapidement lorsque l’équipe espagnole est en position d’attaque. Si Jordi Alba n’avait pu adresser un centre de qualité – c'est-à-dire si Debuchy et Réveillère avaient défendu avec plus d’efficacité et pas en se cassant lamentablement la gueule – le ballon aurait été renvoyé par la défense, peut-être vers Mvila ou Malouda qui auraient pu dès lors (s’ils en avaient eu les jambes) traverser au moins une ligne espagnole et ensuite – deux options – soit écarter le jeu vers Ribery (pour faire le décalage) ou lancer Benzema dans la profondeur. En d’autres termes, dans le cadre de cette tactique, si les milieux défensifs suivent chaque appel de balle espagnol, l’équipe se prive de toute capacité de relance et s’expose à vivre un véritable enfer. La vérité, petit stagiaire, va bien souvent au-delà de ce que l’on voit, le jeu sans ballon est parfois plus important que ce que l’on fait avec le cuir.

Ce matin, j’ai aussi lu un article du site Menly.fr. Nasri, Ben Arfa, Ménez, Benzema : quand on est con. Je ne connais pas bien ce site et le type qui a écrit cet article dans le torchon n’a pas eu le courage de signer sa production. Toujours est-il que ça sent bon l’officine sarkozyste. Tout ou presque dans cet article tient de la pépite. Je retiens surtout cette phrase, absolument admirable de sottise : « En Angleterre, en Espagne, en Italie et en Allemagne, le foot est culturellement ancré dans les mœurs et la vie quotidienne des gens, quelle que soit leur classe sociale. Un chef d’entreprise ou un prof de fac n’hésitera pas à inscrire son fils dans la section jeunes du Barça, véritable institution et symbole de l’identité catalane. Même constat à Londres, Milan ou Munich, ou des fils de bonne famille font du foot comme d’autres du tennis ou du golf. Et ça ne choque personne. Résultat : les joueurs espagnols – restons sur cet exemple – sont respectueux du maillot, des traditions, savent s’exprimer correctement et n’ont pas tous un casque vissé en permanence sur les oreilles. Et en corollaire, ils n’insultent pas les arbitres, les journalistes ou leur entraîneur. » Vous avez compris ? Pour être un bon joueur de foot, vérifiez par avance la qualité de vos ascendants. Est-il utile de rappeler à ce demeuré, sans doute diplômé d’une mauvaise école de commerce, les origines de Platini, de Zidane ou de Kopa ? Celles de Luis Fernandez, de Robert Pires ou de Thierry Henry ? Faut-il lui assurer qu’il y a bien des équipes de football à Neuilly-sur-Seine (dans laquelle jouait notamment le fils cadet du Président Sarkozy), à St Maur et au Raincy ?

Citons Eric Zemmour pour conclure, ce petit homme qui vaut son pesant de cacahuètes et fait dans la grande pompe en rêvant de Louis XVIII, même lorsqu'il parle de football : « Ils sont 11 sur le terrain, mais c'est bien la seule preuve qu'ils jouent au football. Ils forment une équipe, mais leurs passes n'arrivent jamais à leurs partenaires. [commentaire technico-tactique qui fait mec qui s'y connait] Ils portent le maillot de la France sur les épaules, mais ils s'en moquent comme de leur dernière Ferrari : ils roulent sur l'or, pas sur le tricolore. » Ils roulent sur l’or, pas sur le tricolore. Comment a-t-il pu écrire cette phrase sans songer à rire de lui-même ? « Ils ont une mentalité de petits fonctionnaires à deux ans de la retraite dans une petite collectivité locale, mais ils ont des revenus de traders avant la crise des subprimes. On nous dit qu'ils jouent pourtant, fort bien même, dans leurs clubs respectifs : au Bayern, à Chelsea, au Real... On comprend : qui paye commande (…) allez-vous-en ! Ôtez ce maillot qui n'a pas de sens pour vous, oubliez-nous comme on vous oubliera. On se consolera sur Internet avec les coups francs de Platini et les dribbles de Zidane, on les montrera à nos enfants en leur disant, les yeux émus : C'était ça, l'équipe de France ! Ils nous répondront, émerveillés : Ah oui, trop fort ! Rentrez dans vos pénates de milliardaires et laissez-nous à nos souvenirs, vous n'en êtes pas dignes ! » Ces hommes, ces malotrus, ces saloperies de pauvres qui se sont élevés sans notre assentiment, ne sont pas dignes de nos souvenirs, écrit Eric "J'Accuse" Zemmour. Sans rire, on croirait le refrain d’une chanson de Lara Fabian. Tu n’es pas digne de mes souvenirs, tout, tout, tout est fini entre nous. Il y a vraiment de quoi rire.

Et c’est maintenant la Fédération Française de Football qui songe sérieusement à suspendre certains joueurs parce qu’ils parlent mal à des journalistes qui les insultent à longueur de pages toute l’année et leur disent qu’ils peuvent se casser s’ils n’ont rien à dire après une défaite plus qu'humiliante – je tiens à préciser ici que si j’étais Samir Nasri, je lui aurais réaligné toutes les dents de devant, on aurait pu me suspendre pour 120 ans. On pourrait leur rétorquer qu’il y a plus simple que suspendre un joueur de sélection : ne plus le sélectionner et ne pas en faire un fromage. Mais il n'est pas question que la desastreuse image des ecchymoses de France déteigne sur celle des dirigeants du football français, ces retraités obèses qui ne servent à rien. Tout cela est assurément grotesque. Et sent bon les ligues de vertu. C’est le festival de l’hypocrisie. Les cons sont de sortie et cherchent à redorer un blason dont ils n’ont même pas la propriété. Les ecchymoses eux sont en vacances. En vacances de nous : et ils l’ont bien mérité.

lundi 25 juin 2012

Ces hommes qui aiment les foutèses !


Nous connaissions la tragi-comédie. Il y a désormais la pitrerie tragique. Peut-être inventée par Will Self, écrivain de son état, britannique de nationalité (nobody's perfect !) – j’écris peut-être parce que je n’ai ni le temps ni tout à fait l’envie d’entreprendre une foutue thèse sur la question.
Car Le Livre de Dave est en premier lieu une pitrerie. Une pitrerie puérile et grave – peut-être grave puisque puérile du reste. Ou l'inverse. Pensez-donc : le monde réduit à la taille d’un taxi londonien, où le soleil devient antibrouillard, le ciel un pare-brise, le Livre propre à guider l’humanité une déclinaison insensée, hypnotique d’itinéraires londoniens, avec ses orientations et ses points de passage (à réciter pieusement et avec le bon accent), où les heures deviennent des tarifs et les guides spirituels des chauffeurs, leurs patrons des archi-chauffeurs, où l’autorité religieuse est le P.C.O. (Public Carriage Office). Comment considérer la chose autrement qu’une pitrerie ?

Ce monde là, ce monde du pire qui est ratiboisé dans un taxi, est le monde d’après le déluge. Celui que nous avons tous en tête. L’Angleterre d’après la grande vague. Nos lointains descendants (enfin, ceux des anciens sujets de la Reine) sont - aussi - des Hamsteriens. Ham est un petit bout d'ile, une chiure de mouche sédimentée miraculeusement émergée. Les hamsteriens vivent d'après le Livre de Dave, le carnet de notes d’un chauffeur de taxi mort il y a des siècles qu’on ne sait qui a déterré un beau matin. Ils parlent comme des ploucs illettrés. Le monde que nous avons connu, le monde que Dave connaissait pour eux, a sombré dans l’oubli. La figure du Christ bien sûr, on s'en serait douté, a disparu, supplantée par celle de ce chauffeur de taxi fou rongé par la solitude et la colère.

C’est ce qui fait du Livre de Dave une tragédie. Non la tragédie de l’humanité – parce que l’humanité est intrinsèquement tragique, dans l’esprit de l’écrivain tout du moins, qu’elle soit fondue dans le christianisme ou dans le simple témoignage d’un chauffeur de taxi rendu fou par la solitude (kif-kif en somme pour Self) – mais la tragédie d’un homme. Dave. Chauffeur de taxi de son état. Divorcé. Privé du droit de voir son fils. Qui n'est peut-être même pas son fils. Privé de sa vie. Paumé. Mal dans sa peau. En colère contre tout. Contre sa femme et donc contre toutes. Contre les hommes et donc contre lui. Le livre est à son image. Tant est si bien que dans ce monde nouveau, moins évolué que ne l'était le Moyen Age, ce monde qui l’a reconnu comme nouvelle Bible plus de 500 ans plus tard, les hommes sont exclusivement des papas et les femmes des mamans, les enfants sont partagés en fonction des règles de l’alternance, la structure familiale traditionnelle est reconnue comme une forme d’hérésie. Les textes traitant des errances de Dave font ainsi écho à ceux qui racontent les temps nouveaux, comme le rire fait écho à la compassion, la moquerie à la pitié. Étrange sentiment que celui-là, étrange lecture semblable à un lent mouvement de balancier.

L’œuvre de Will Self s’inscrit dans une entreprise de dystopie. Pas seulement Le Livre de Dave. [La dystopie, pour ceux qui ne seraient pas au courant, c’est le contraire de l’utopie, soit la description d’une société du pire. 1984 d’Orwell ou Le Meilleur des Mondes de Huxley sont des œuvres dystopiques pour ne citer que les plus fameux exemples.] Mais, à la différence de ces prédécesseurs, d’Orwell ou de Huxley, Will Self n’utilise pas le mode dystopique pour avertir ses congénères, pour les préparer au pire en espérant qu’un sursaut les rende meilleurs. Il n'y a rien de prophétique dans sa littérature. Son approche me semble déjà davantage similaire à celle de Zamiatine qui, dans son Nous Autres, décrivait avec un peu d’avance ce qu’il allait advenir de l’utopie communiste. Mais le monde en pire que décrivait Zamiatine était en quelque sorte déjà là. On le sentait sur le point de se révéler, comme une eau frémissante sur le point de bouillir. Il était peut-être même bien là, tout court. Will Self, lui, via son entreprise de dystopie, établit une relation d’interdépendance entre notre monde et celui de demain, comme si ce monde en pire n’était pas à venir, ni sur le point d’advenir, mais comme s'il était déjà là, comme s’il n’était pas véritablement plus sombre que celui d’hier mais seulement différent grâce au regard nécessairement tronqué que nous portons sur lui. Comme si l’Humanité était toujours la même, obéissait aux mêmes cycles d’évolution, se répétant sans cesse, infiniment. Répondant à ses mêmes sempiternels besoins. Il semble évident à la lecture du Livre de Dave que Self ne croit pas en la possibilité d’un sursaut. L’humanité a chez lui un caractère immuable qui la fait invariablement sombrer dans la violence et l’idolâtrie. L’humanité est indécrottablement idiote et sanguinaire. Et le sera toujours. Ce qui vous semble absurde dans le futur de l'humanité, décrit par Self, représente (bougre de cons !) ce que vous vivez, représente ce que vous êtes aujourd'hui sans en avoir conscience. Le Livre de Dave se veut moins une œuvre d’anticipation qu’une sorte de miroir déformant. Ce que recherche Will Self, c’est peut-être à tromper un lecteur qui se gausserait de ce futur absurde tout en oubliant que son monde n’est pas tellement différent, tant il est vrai que tout comme son reflet futuriste, il excelle en raffinement dès lors qu’il s’agit de s’endoctriner à coups de croyances absurdes, de superstitions insensées - je parle pour Will Self, là, et tant pis si il m'en tient grief ! (mais comme il ne subodore même pas mon existence, on va choisir de s'en foutre) Cette œuvre constitue donc encore moins une mise en garde à l’attention de l’Humanité. L’Humanité est déjà, pour Will Self, telle qu’il la décrit dans ce livre. Déjà enfermée dans des raisonnements abscons, déjà guidée par des religions idiotes. Elle a déjà son Livre. Elle se laisse déjà guider par les œuvres de fous. Elle refuse déjà de prendre à bras le corps l’arme de la raison pour se libérer. Et elle ne changera jamais véritablement.

Le chrétien fervent que je suis aurait pu et sans doute dû bondir à chaque page. Il a pourtant ri de bon cœur et pardonné à l’auteur son aveuglement. Une évidence m’est apparue pendant toute la lecture : ce que Will Self écrit dépasse sa pensée. Ce qu’il veut décrire décrit plus finement qu’il ne l’aurait sans doute voulu. Oui, objectivement, les religions semblent absurdes. Je dis bien "semblent". Plus exactement, les pratiques qui découlent des religions semblent absurdes. Oui, des religions peuvent émerger d’écrits à dormir debout. Mais ce qui les rend sottes, ce ne sont pas les œuvres qui les ont fondées, même lorsqu’elles sont l’œuvre de déments, mais la manière dont les hommes les ont retranscrites. La manière dont ils figent leur propos. Ce qu'ils en font. Ce qui crée la société absurde que décrit Will Self dans ce livre ne trouve pas son origine dans l’œuvre pathétique du chauffeur de taxi ; qui n’imaginait sans doute pas en écrivant ces lignes qu’elles fonderaient une religion nouvelle dans un monde post-diluvien. Ce qui a fondé ce nouvel environnement spirituel, c’est la distorsion née de l’incapacité de l’Humanité à comprendre le monde dans lequel elle vit et la place qu’elle doit y tenir. Pour tout dire, il me semble que ce livre constitue une description par l’absurde de ce qui a fait l’Histoire du christianisme. Le problème du message chrétien n’est pas ce qu’il contient, bien évidemment – car, ce qui ne manque pas de sel, il n’est ni le produit d’un fou, encore moins un héritage aliénant – mais la déformation qu’opèrent sur celui-ci les limites de la compréhension humaine, l’incapacité de l’homme à le vivre, à aller au bout de ce qu’il dit.

Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ici un petit extrait que je trouve particulièrement savoureux. Pour resituer le contexte, le passage se situe dans le futur. Un homme, nommé Symun Devùsh, a été condamné à l’emprisonnement pour avoir fondé une hérésie – hérésie plus raisonnable que les préceptes religieux en vigueur. Pour faire court, Dave, le nouveau prophète l’aurait visité en rêve pour récuser lui-même son Livre et en apporter un nouveau. Celui-ci défend l’Amour et prétend que s’aimer les uns les autres, c’est l’aimer lui-même (œil qui cligne)… Le narrateur décrit les châtiments réservés aux prisonniers confondus en hérésie qui ne parviennent pas à se conformer aux exigences des autorités religieuses.

« Le châtiment le moins sévère était le marquage au fer rouge et l’exil, suivi de l’ablation de la langue et de l’exil. La peine la plus sévère – dont l’application était fréquente – était la mort. On faisait tournoyer les papas sur la roue jusqu’à l’hémorragie cérébrale, avant de les éviscérer. Puis, tandis que le pauvre malheureux regardait sans comprendre ses boyaux sur le sol à ses pieds, on lui coupait les parties génitales et on les lui fourrait dans la bouche. La mort survenait en l’affaire de quelques unités. La tête du papa mort était tranchée et fichée sur une pique à la porte donnant sur le fleuve ; en dessous, une affiche était accrochée qui disait : C’T’HOMME DI DES FOUTÈSES. »

jeudi 21 juin 2012

Blue in Green


Mon épouse n’a pas la main verte. Elle ne l’aura peut-être même jamais, à son grand dépit. C’est pourtant pas faute de regarder chaque diffusion du magazine Silence, ça pousse sur France 5  - j’aime beaucoup le titre de cette émission, c’est sans doute dû à mon goût très vulgaire pour l’humour scato. Toutes les plantes, fleurs, arbrisseaux, qui passent entre ses mains finissent invariablement par crever. Malgré les conseils avisés du petit homo et de son accolyte féminine qui ne cessent de rempoter des plantes sur la cinquième chaine en faisant des blagues un peu niaises. Je le sais bien que les plantes ne sont pas immortelles mais tout de même... Certaines souffrent longtemps. D’autres meurent à une vitesse effroyable, comme dans ces documentaires où l'on voit les fleurs éclore en accéléré. En cachette, pour l’aider, il m’arrive d’aller parler aux plantes. De leur demander d'essayer de vivre un peu plus longtemps. Je le leur demande comme une faveur : si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour elle. Je caresse leurs feuilles, leurs pétales, leurs pauvres racines qui sortent de terre. Je leur parle de mon épouse, de la femme qu'elle est. Je leur loue ses qualités. J'en invente parfois. Mais rien ne marche. Elles dépérissent, chaque jour un peu plus, inexorablement. Je ne comprends pas. Elle prend soin d’elles pourtant. Elle les arrose consciencieusement, parfois sans compter quand il le faut, elle veille à ce que leur exposition au soleil soit conforme à leurs besoins. Elle les chérit. Les cajole. Je me souviens lui avoir offert une belle orchidée, morte en une semaine. Je lui ai aussi offert un bonzaï, il y a deux ans, pour son anniversaire, dans une gamme plutôt facile d’entretien. Un petit buis, très fin et joli. J’avais prévu le coup, j’avais aussi acheté une sorte d’ouvrage très détaillé sur l’entretien de ce type de plantes, très délicates il est vrai. Notre petit buis sembla s'en tirer le mieux du monde les premiers mois, puis il contracta une maladie qui l’emporta en un semestre. Mon épouse n’a pas la main verte et elle adore pourtant jardiner. Et je crains qu'elle ne s'arrête jamais de faire mourir des quantités effarantes de plantes, de fleurs et d'arbrisseaux. De faire tous les trucs chiants qu’implique cette pratique. Désherber. Retourner la terre. Effleurer l’épiderme visqueux des vers. Toutes choses qui me dégoutent par ailleurs. Mon épouse ne renonce hélas jamais. C'est sur ce socle dur et étranger au phénomène d'érosion que s'est constitué son tempérament. Ce ne serait pas un problème si grave, si en plus de celui-ci, mon épouse n’était pas également affligée de cette maladie qui voit ceux qui la contracte se trouver inapte à jeter les choses inutiles. Comme un petit vieux, elle garde tout. Heureusement que nous n'avons ni maison, ni jardin, ni cabanon au fond de celui-ci pour y ranger la totalité des merdes qu'on amasse dans une vie. Elle n'abandonne jamais rien derrière elle. Garde tout, comme un conservateur de musée un peu cinglé. Les boulons qui ne servent à rien. Les boutons de chemise qui n’iront jamais plus avec aucune chemise. Les ordinateurs détruits par de méchants virus. Les meubles IKEA fendus qui croupissent à la cave. Des vêtements d'enfants, dont le nombre ne s’accroitra plus. Notre petit buis mort, elle l’a donc gardé lui aussi, et je vois chaque matin son pauvre cadavre sur le balcon, lorsque je m’installe pour boire mon premier café de la journée. Je le regarde comme on regarde dans les yeux un reproche qui n’est adressé à personne d’autre que soi. Tout petit et desséché, sans une seule petite fleur, un seul brin de vert, semblable à une apocalypse ultra-localisée. En tout cas, c’est ainsi que je l’imagine le monde d’après cataclysme : comme une vaste étendue désertique, parfois contrariée par de gigantesques forêts d’arbres morts. Je me dis parfois en soupirant que le début de la fin du monde a commencé par ce buis, sur mon balcon, par la faute des déficiences de mon épouse. Je frissonne, envisage de lui dire de jeter cette pauvre chose morte et momifiée mais je renonce. Je renonce chaque fois.


Pure paresse

Avant, je n’aimais déjà pas me raser. Mais je me pliais toutefois à la contrainte. Je ne me rasais pas tous les jours, une fois tous les deux jours seulement, et c’était très bien, sauf pour ma peau qui n’aimait pas cela. Chaque séance de rasage m'apportait son lot de mirco-coupures. Et les microcoupures s’infectaient. Et donnaient à ma peau cette couleur rouge qui est aussi celle du cou de Bernard Kouchner. J’ai donc naturellement espacé mes rencontres avec mon trois lames de marque Gilette. Je ne me rasai plus que tous les 3 ou 4 jours, pas plus, mais je trouvai cela grotesque, cette fausse barbe, toute piquante. Je ne savais pas que quelques années plus tard, Jean-Marie Le Pen fustigerait les barbus de 3 jours, ces sales gauchistes poilus de la gueule, couchés-à-stigmates devant la toute-puissance guerrière de l’Islam conquérant. Bien sûr, je me contrefous des propos de Jean-Marie Le Pen. Je ne l'ai jamais écouté que d'une oreille distraite. A gauche, on le considère comme le mal incarné. Moi, je l'ai toujours trouvé plutôt drôle, drôle parce que ridicule. Ridicule et grotesque. Vous vous souvenez de la fois où il s'est énervé contre des contre-manifestants. Je me souviens qu'encadré par ces gardes du corps, hors de lui, il menaça un jeune homme au loin, qui se trouvait hors caméra : "Je vais te faire courir, moi, le rouquin ! Pédé !" Je ne suis plus vraiment concerné par cette vulgaire saillie, il me faut le dire, ou seulement un ou deux jours par mois, on est toujours le barbu de trois jours avant de devenir celui d'un mois, c'est imparable, car en effet, je ne me rase plus qu’une ou deux fois par mois. Je ressemble donc la plupart du temps à un foutu membre des Enfants d’Aphrodite ? J’en serais seulement un membre qui déteste les synthétiseurs et les voix de fausset, mais un membre qui ne dépareillerait pas question pilosité décomplexée. J’ai pris conscience de ce glissement il y a quelques jours. De son étonnante progression dans le temps. De ce je-m’en-foutisme caractérisé. Je me regardais dans la glace, me trouvant plutôt beau, comme souvent. Une barbe impressionnante recouvrant la moitié inférieure de mon visage et le devant de mon cou. J’appréciais comme souvent l’émergence, toujours plus nombreuse de poils blancs. Je me suis alors demandé si cette barbe de plus d’un mois était dotée du pouvoir d’augmenter mon gauchisme invétéré ou si, au contraire, elle ne faisait pas désormais de moi, une sorte de super-catholique. Cette barbe intervenait-elle sur mon identité, la renforçait-elle ou la modifiait-elle ? Je partis au travail avec cette interrogation, tournant en moi, comme la roue d'un rongeur enfermé dans une cage.


Le trio élastique

Lundi soir, j’ai vu Joshua Redman à la Cité de la Musique dans une formule trio un peu ancienne avec Sam Yahel à l’orgue et Brian Blade à la batterie. C’était très bien. Mieux que ça même. Malgré la froideur aseptisé du lieu. J’aime beaucoup la formule trio pour saxophone. Le son est toujours très particulier. Quoi qu’un peu vide. Mais c’est ce vide qui fait tout son charme à mon avis, ce vide qui est davantage un espace qu’un manque. Ces trois types ensemble font des miracles avec ce vide, avec cet espace. On a l’impression qu’ils tournent autour, qu’ils sont comme des gosses au bord de l’océan avec quelques seaux. Ils les remplissent un peu, à moitié, à ras-bord d’eau salée et les vident un peu, à moitié, totalement. Selon l'envie, selon les besoins, allegro, crescendo, adagio, moderato. Brian Blade, batteur fantastique, est une sorte de maître dans l’exercice. Il faut l’entendre taper comme un dingue, avec l’agilité d’un funambule. Remplir, emplir plutôt et vider, déverser plutôt.


Un enfant


J’ai beaucoup pensé à l’histoire de la petite Marina, ces derniers jours. A ce sordide fait divers. Je n’aime pas trop cette expression d’ailleurs. L’histoire épouvantable de cette enfant, morte sous les coups répétés de ses parents, n’est pas une histoire diverse. C’est étrange, n’est-ce pas, ce que l’expression fait divers est devenue ! Le fait divers est devenu comme une sorte de fait commun. Une atrocité comme les autres, au milieu d’autres atrocités. J’ai lu quelques articles, quelques comptes-rendus d’audience. Je les ai lus sans pouvoir réellement les lire et maintenant encore, je suis absolument incapable de les retranscrire, de les répéter. Je me suis aussi rendu compte que les témoignages des parents m’étaient intolérables en eux-mêmes, que je ne pouvais les entendre sans sentir en moi le besoin de hurler. Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse mon entendement et qui dépasse l'entendement d'un grand nombre de personnes, j'en suis certain. Je sais bien que nos sociétés refusent cette vision binaire du monde et des individus qui fut longtemps celle du monde catholique. Le bien et le mal n’existent pas, doit-on penser, ou s’ils existent, ce n’est que comme extrémités d’une sorte d’échelle de mesure, sur laquelle on distingue le bien, le mal, et une zone grise – immense, démesurée, semblable à une mer d’infinies souffrances – qui situe tous les individus et toutes leurs actions. Lire ces comptes-rendus m’a fait penser que ce relativisme était une gigantesque foutaise. Je le pensais déjà avant mais cette lecture éprouvante me l’a fait comprendre avec davantage d’acuité. Comme le flic mélancolique du No Country for Old Men de McCarhty, j’ai l’impression que l’on cherche à brider non pas notre expression mais notre compréhension du bien et du mal. Ce que cet homme et cette femme ont fait subir à cette enfant, pendant toutes les années de sa minuscule vie… comment ne pas considérer qu’il s’agisse d’une manifestation du mal. Du mal absolu. De la barbarie la plus sombre.

jeudi 24 mai 2012

In DeLillo - Les Joueurs - Le marché aux enchères


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Il y a quelque chose de tordu dans les dialogues de DeLillo. De foireux même, allons-y franchement. Dans un premier temps, je ne parvenais pas vraiment à mettre le doigt sur ce qui me démangeait les muqueuses. C'était pourtant là, indéfinissable. Ce n’était pas cette ironie froide que semblent partager tous ses personnages, uniformisant leur tempérament, ni cette absence d’implication (de chaleur, de pulsations, de chair) qui les caractérise tous.

C’est en lisant Les Joueurs que cela m'est apparu comme une évidence : les dialogues de DeLillo me font l'effet d'un spectacle de ventriloque. Derrière chacun d’entre eux, on entend la pensée de l'auteur avec autant de subtilité que si il utilisait un porte-voix. Est-ce pour autant un reproche qui vaut la peine d'être formulé à son encontre ? Pourquoi se gêner. Si DeLillo a la réputation d'être barbant, c'est en partie à cause de ces dialogues téléguidés dont il abuse. DeLillo ne fait pas dans l’étude de caractère mais ce n’est pas vraiment l’objectif de sa littérature non plus. Il y aura toujours une distance entre l’objectif de l’écrivain et les souhaits du lecteur. La littérature n’est pas un divertissement. Ni un essai psychanalytique. A vrai dire, on lui serait presque reconnaissant d’être aussi jusqu’auboutiste dans sa démarche, tant Freud a causé de torts à la littérature contemporaine. Sous la plume de DeLillo les êtres humains sont interchangeables, c’est un fait. Ils partagent la même aspiration au vide, le même lymphatisme, le même cynisme défensif. C'est un fait. Mais c'est aussi parce que chez DeLillo tout le monde pieute dans le même lit. Tout le monde loge à la même enseigne. C’est la conséquence naturelle, organique du projet de constitution d’une œuvre-miroir.


Chez DeLillo, il y a quand même de quoi se consoler. Ou se perdre. Prenez donc Les Joueurs, son 3ème roman, cette phrase qui jaillit proprement du texte, qui vous bouscule, et vous fait l'effet d'une beigne :

Après les cris des courtiers, les cotes, les enchères, la cadence et la sonnerie d’un marché aux enchères, il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre. Ils se jouaient des tours. Ils ne dérivaient pas au-delà de la marge des choses.Une curiosité que cette phrase. Une curiosité en fait que ce roman tout entier. Petit, chétif, fulgurant, maigre. Je ne saurais dire s’il est magnifiquement raté ou piteusement réussi.

Peut-être faut-il commencer par évoquer Lyle, pion de la finance new-yorkaise, qui en est un des personnages centraux ; statut qu’il partage avec sa compagne dont on suit en parallèle les errances. Lyle est un automate, un rouage, rien de plus. Porté plus qu'incarné, il comprend intuitivement qu’ici est l’alpha et l’oméga du monde libre, sa puissance et son talon d’Achille, l’épée qui à la fois le fait vivre et le fera périr. Wall Street, son symbole. Un univers absurde que ne renierait pas le plus desespéré des héros kafkaïens. Le centre névralgique de New York palpite comme un coeur sous respirateur artificiel ; des employés se perdent dans l’absurdité des étages et des ascenseurs des Tours Jumelles, de pauvres gens errent sans but, et l'on croise là où l'argent s'échange jusqu'à ce qu'il en perde toute valeur, mendiants, exclus, crève-la-faim. Et cet homme tout debout, fait tout debout, que l’on retrouve chaque jour au pied des buildings, telle une fourmi insignifiante, et qui porte haut des pancartes noircies de revendications. Est-ce cet homme qui fait comprendre à Lyle ce que ce monde à de factice, d'inhumain, de fou ? Ou le meurtre d'un collègue en pleine bourse, au milieu des courtiers dingues et vociférants ?

Est-ce parce qu'il reconnait vivre sur la base de sentiments vaporeux et incertains, une existence toute entière devenue un jeu qui ne laisse même plus la force de la désespérance. Au sein duquel toute lutte - y compris mortifère - n'est que pitreries et gesticulations.


Qu'est-ce qui incite Lyle à projeter de poser une bombe dans le saint des saints de la finance américaine : le 11 de Wall Street ? Comment glisse-t-on de la peau de trader patenté à celle de terroriste ? Et bien naturellement, il faut croire. DeLillo énonce son credo en définissant l’existence moderne, qui peu à peu se vide de signification. D’importance, et donc de conséquence.

Piteusement raté ou magistralement réussi. Comment comprendre ce séjour que Karen effectue dans le Maine en compagnie de ses deux amis homosexuels ? Séjour aux accents buccoliques et désespérés. Alors que son compagnon, Lyle, nage en eaux troubles, glissant en pleine folie, au milieu d’idéologues cinglés, d’agents de la CIA louches... Est-ce là simplement un parralèle établi entre contraires, entre un monde qui n'est créateur que de mort et de souffrance et un autre, fait d'inconscience, de latence et de suspension. Le parallèle semble lourd ? Rigide. Et pourtant, tout s'inverse, car ce sentiment de découvrir un monde vivant, palpitant, même sournoisement tapi est instantanément perçu comme une menace. La découverte également d’une forme d’érotisme absolu, quintessent, dans laquelle peuvent encore se réunir les corps et les âmes, est quant à elle quasiment insoutenable. Comment comprendre autrement le suicide de Jack, l'ami homosexuel, qui s’immole par le feu après avoir couché avec Karen, un après-midi de désoeuvrement ? Comment comprendre cela ? Roman raté, trop intello ? Chef d'oeuvre prophétique ? Parabole mettant en valeur l’individu face aux systèmes ? L’idée que l’existence consisterait à retrouver le gout de sa propre existence et le sens de sa propre fin, ceci en qualité de résistant, par opposition à ce monde qui nous nie en ne faisant de nous que des rouages (fonctionnels ou destructeurs) de tel ou tel système ?

J’en reviens à cette phrase qui est comme une fulgurance dans une œuvre qui me semble un peu trop théorique tout de même pour être bien catholique. J’y reviens parce qu’elle identifie très clairement ce que je pense moi-même depuis très longtemps. Ceci : "il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre." Nos grandes figures politiques auront beau gesticuler en enfilant des Y’a qu’à comme des mantras, le marché (notre système) est déjà régulé, et il l’est depuis l’origine. Cela fait partie de son programme initial en quelque sorte. Cela ne vous semble peut-être pas flagrant, tant le monde semble sous l’emprise d’un chaos généralisé, tant l’ampleur de ses déséquilibres parait abyssal, mais c’est un fait, le marché est régulé, selon ses propres critères certes (qui peuvent nous sembler inhumains et donc absolument désordonnés), mais régulé quand même ; n’en déplaise à nos nouveaux hérauts pleins de volonté qui prétendent disposer du pouvoir de moraliser un système qui - en tant que système - ne peut connaitre la moralité (comme on ne peut apprendre la compassion à une bête sauvage ou la pitié à une machine). La crise elle-même, oui, cette crise là y compris, dont on nous rebat les oreilles (et toutes celles qui ont précédé), ne sont que des éléments de cette régulation autoprogrammée. Loin d’être de bruyantes manifestations du grand désordre, elles ne sont que l’étape tumultueuse (et récurrente) d’un seul et même cycle. Invulnérable, se rebootant sans cesse. Les crises sont l’élément nécessaire qui permet au système de se purger – naturellement. D’aucuns pensent que le capitalisme s’est transformé avec le temps ; ils ont tort. Le capitalisme s’est certes développé. Il a sans doute étendu son influence. Ses moyens se sont accrus avec le progrès technologique. Il est même parvenu à détruire son seul ennemi historique au bout d’une lutte qui fut faussement âpre et terrifiante. Tout cela est sans doute vrai. Mais c'est un écran de fumée, tout comme cette connerie de progrès qui agit comme un lubrifiant avant une double sodomie. Le capitalisme n’a en vérité jamais cessé de creuser inlassablement le même sillon, de poursuivre le même but.

Le capitalisme est un jeu, un jeu qui obéit à des cycles. Et les spéculateurs – comme leurs adversaires – en sont les joueurs amoraux. Des joueurs amoraux tout entiers prisonniers de ce tumulte, de cet univers de beuglements, de chiffres, de devises et de courbes graphiques. Le credo de DeLillo et ça l’était déjà dans Mao II, c’est d’unir des opposants idéologiques dans le même élan nihiliste. Capitaliste et anticapitaliste militants pieutent dans le même lit. Entre autres. Sont l’engeance du système lui-même qui les a créés afin d’assurer éternellement sa propre subsistance.

Si je parle de système, c’est bien entendu parce qu’il ne met pas en scène que le marché. Comme le laisse supposer l’œuvre de DeLillo, formant un tout obsessionnel visant à en dessiner progressivement les contours (et à en identifier les diversités), la structure est complexe, protéiforme : marché, politique, capitalisme, entreprises, finance, médias. Soldats et adversaires ont pourtant la même origine.

Comment ne pas considérer que les médias constituent la condition sine qua none de l’existence de la lutte terroriste. N’est-ce pas évident que ces deux mondes ne semblent conçus que pour se nourrir l’un et l’autre. L’acte terroriste vise toujours un symbole. Le carnage tout spectaculaire qu’il soit y sera limité, circonscrit. Seuls les médias et leur traitement du drame permettront à cet acte de devenir signifiant, de s’étendre, d’entrer en phénomène de contagion et donc d’unir un peuple entier dans la même compassion, la même tristesse et la même terreur. Sans médias rien ne serait possible. Ne resterait que la guerre totale et aveugle comme issue à toute cause bien décidée à obtenir gain de cause.

Le début du roman est a posteriori une parabole très éclairante de tout ce qui est exposé ici. Les passagers d’un avion regardent un film muet, dont la musique est jouée simultanément par un pianiste ne connaissant rien de l’intrigue du film. Une scène absurde qui préfigure peut-être ce ratage de justesse qu’est tout le roman. Des golfeurs innocents en train de jouer se font massacrer à l’automatique par une poignée de terroristes dévalant des roughs et des bunkers. Subtil, n’est-ce pas ? Les golfeurs (occidentaux bouffeurs de Corn Flakes convertis à l’American way of life) sont inconscients du danger qui les guette. Ils ne songent qu’à jouer à leur jeu absurde dans leurs fringues idiots. Les terroristes eux-mêmes sont sans doute inconscients de la réelle portée de leurs actes. Ils massacrent. Ils jouent. Ils opposent leur idéologie à celle de leur adversaire, leur idéologie qui n’est jamais qu’une représentation physique de celle-ci. Rien n’aurait de sens en réalité sans le pianiste – le média – qui rend le film signifiant, grâce aux inflexions de la musique qu’il joue, tour à tour guerrières, poignantes, racoleuses, burlesques, ultra-démonstratives, larmoyantes. Il est le noyau ou le stigmate hollywoodien de la scène. Rien n’aurait non plus de sens si les passagers ne contemplaient ce spectacle total de mort, dont ils se repaissent avant de se disperser, d’observer un retour aux sentiments, de retrouver leur « vraie vie [qui] est en bas et commence maintenant à se reconstituer, rappelant leur chair de là-haut, dans le courrier qui attend d’être ouvert, dans les téléphones qui sonnent et le travail qui s’amoncelle sur des bureaux, dans l’énonciation fortuite d’un nom. »

Cette évocation d’un acte terroriste en pleine bourse de New York a accessoirement renforcé l’aura de prophète qu’a DeLillo. Les raccourcis sont tentants. Mais nous les laisserons à ceux qui les aiment. Nous préférons les chemins de traverse.