jeudi 20 mars 2008

Billie (2)



« Non mon gars, je peux me débrouiller toute seule comme une grande ! », j’ai envie de lui dire dans un premier temps, mais je coince les mots là où ils sont avant qu’ils ne sortent. A la place, je glousse comme une petite fille et m’écarte gentiment pour lui laisser le chemin libre. Tout aussi timidement, je siffle : « franchement, c’est pas d’refus ». Il sourit et déboutonne soigneusement sa veste (stigmate du mâle qui s’apprête à se mettre au travail).

Quand même, je remarque en moi-même, il a un accent légèrement bouseux, genre clampin ouvrier du nord. J’ai un flair infaillible pour dire d’où quelqu’un peut bien venir. Il dit trois mots et je l’affuble de son état de naissance. Je dis : « toi, tu viens du Wyoming » et si le gonze dit « non, pas du tout », je réponds en souriant : « mais si, bien sur que si ! ».

Mon grand gars me rappelle vaguement quelqu’un que j’ai déjà vu quelque part. Comme c’est mal poli de demander et qu’en plus, il ne fait pas comme si on se connaissait, je préfère me triturer les souvenirs à essayer d’extirper son blaze de mon cortex. Tout en fouraillant dans le coffre à la recherche d’outils que je n’ai pas, il dit : « c’est amusant, je venais justement assister à votre représentation, et je vous trouve là, juste à coté de votre voiture, sur le bord de la route ». Dans le flot discontinu du récit lapidaire de sa micro anecdote, il ajoute : « vous n’avez pas de roue de secours n’est-ce pas ? ». Billie, elle répond en gonflant sa poitrine : « et pour quoi faire ? ». Je souris et lui me rend un sourire radieux. Un germe de pensée fleurit sur ses lèvres et fait frétiller sa moustache. « Je n’en ai pas non plus, je n’ai pas vraiment l’habitude de conduire… ». Sans me laisser le temps de répondre, il ramasse sa veste, écrase le coffre et sortant une cigarette d’un étui tout abîmé, il prononce des mots, en essayant de virer son accent récalcitrant par la fenêtre : « mais j’ai une voiture en bon état de marche et il serait terrible que vous ne puissiez rejoindre votre salle de concert. Je serais très honoré de vous y conduire. Peut-être trouverons-nous quelque endroit sur la route pour que vous puissez passer un coup de fil à un dépanneur ».

- Honoré, hein !, fait Billie en plongeant son âme dans les yeux du gusse.
- Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
- Alors, c’est d’accord ! Je vais laisser cette vieille lâche sur la route, sans même demander qu’on la sauve, je ne supporte pas la défection !

Sa voiture n’a aucune odeur particulière ; l’odeur d’une voiture qui ne sort jamais de son garage. Son plancher est propre. Le tableau de bord nickel. Seul le cendrier déborde de mégots, écrasés à la hâte par un conducteur soucieux de ne pas détourner un instant le regard de la route. Du coin de l’œil, j’inspecte ses dents. Elles sont bien droites, mais jaunies par le tabac. Ses yeux sont légèrement cernés. Il ne dit rien, il conduit. Je résiste à l’envie de lui demander s’il aime ce que je fais, de l’écouter déblatérer son admiration pour la Grande Billie, et ce que sa voix lui fait, à l’estomac, au cœur et à l’âme. Des petits blancs à mes pieds comme celui-là, j’en ai des kilos…peut-être pas aussi élégants que celui-là tout de même !

Après avoir avalé goulûment quelques dizaines de kilomètres, il rompt le silence comme le pain du dimanche.

- Vous mangez avant de chanter ?, il demande prudemment.
- Je mange même quand je chante, je réponds en montrant toutes mes dents.
- Il y a l’air d’y avoir une petite gargote et…
- Vous seriez honoré de partager également ma table ; on va s’arrêter où comme ça ?
- Et bien, juste sur le parking là.

Et, concluant ce petit échange d’esprit, il sort de la route et se gare à proximité de l’entrée. Sans attendre de réponse de ma part, il sort de la voiture, fait le tour pour se diriger du coté passager. Avant qu’il n’arrive, j’ouvre ma portière et bondit hors de l’habitacle, avec grâce et pas mal de grandiloquence, je la referme. Le bruit de fermeture est doux. Pas un centimètre de la carlingue ne bouge.

En guise de restaurant parigot à l’eau de rose, nous avons le droit à la réception glacée d’un type du New Jersey mal dégrossi, mal rasé, mal appris, mal tout court. Il nous conduit, en marmonnant, à une table qui branle à l’une de ses extrémités. J’ai la vague impression que ma peau ne lui revient pas, mais je ne dis rien, à la place, je scrute mon accompagnant, histoire de déceler la taille de ses antennes et je constate avec satisfaction qu’elles semblent en tous points comparables aux miennes. Et mon impression de « déjà vu », plutôt de « déjà rencontré » me revient en pleine figure. Fleur sur l’oreille, sourire discret, noble, étendu sur le visage, Billie fait mine de s’arrêter mais il continue vers la table sans l’attendre, alors, je le rattrape. Je m’assois. Le serveur bourru est peut-être bien aussi le boss de ce rade miteux, quand il allume la petite loupiote qui se tient penchée à notre table, on s’attendrait à voir fuir une petite armée de cafards. Malgré la crasse, malgré la rudesse de notre hôte infortuné, mon inconnu à moustache ne cille pas. Toute son apparence pue le luxe, la classe, l’ascension sociale là où on trouve même plus d’étages, mais il ne dépareille pas une seule seconde ; c’est comme s’il était né au milieu d’excréments, une fleur entre les dents !

Je l’inspecte franchement cette fois. On ne peut pas dire qu’il soit beau, au sens fort du terme. Il a une gueule pas commune qui doit fonctionner comme un aimant. Il a un visage de pochetron, mais pas du genre de ceux que l’on trouve endormis et malheureux au comptoir de n’importe quel troquet pouilleux. Il a la boisson élégante, ce type là. Avec un coté touchant. Il parle soigneusement, en essayant vainement de traîner son accent originel dans la boue de l’oubli et ça le rend encore plus beau.