
La vie d’un homme, ce n’est pas seulement ce qu’il fait, ou ce qu’il est, ni même les deux simultanément. Pour en témoigner fidèlement, il faut aller dénicher ses peurs d’enfant, ses vieux traumas fissurés, révéler ce que l’on n’oserait dire soi-même sur soi ou sur les autres, tenter d’effectuer la liaison entre ce qui est dit et ce qui est tu. Même les salauds, même les ordures ont des souvenirs d’enfance, et parfois même, des souvenirs d’enfance heureux. Même les raclures ont des meurtrissures et sont capables d’éprouver des sentiments d’amour. Même les sous-hommes sont capables de courage.
Tout serait bien plus simple si nous pouvions d’une seule sentence, après qu’on nous ait conté la vie d’un homme à gros traits, distinguer les êtres humains des monstres et comme Ponce Pilate en quelque sorte, s’en laver les mains. La justice est une ombre chinoise aléatoire, somme toute, et afin de la maintenir, de force, sur le chemin le moins sinueux, il nous faut juger d’après ce que nous sommes, il nous faut dangereusement jongler avec deux boules démesurées, une pour le bien, une autre pour le mal.
Mais alors, de quels bois sont faits les monstres ? Pourquoi sont-ils tels qu’ils sont ? Pourquoi laissent-ils leur vie devenir aussi laide et vide de sens et d’amour ? Les contingences, le hasard, le fait arbitraire qui nous fait naître ici plutôt qu’ailleurs, à cet instant plutôt qu’à n’importe quel autre ? Est-ce que, comme le dit Maximilien Aue, bourreau détraqué des Bienveillantes de Littell, « à sa place, nous aurions faits pareil », nous aurions participé, prétextant l’obéissance aux ordres ; à l’extermination systématique, bureaucratisée, du peuple juif ?Ce que dit ce livre de plus juste, sans doute, c’est que la justice des hommes est impossible. En cette matière là, en tous cas. Si on avait seulement permis à la justice d’après seconde guerre mondiale d’aller au bout d’elle-même, de son Idée, il aurait presque fallu condamner l’Europe entière.
« Les malades sélectionnés, témoigne Aue, dans le cadre d’un dispositif légal étaient accueillis dans un bâtiment par des infirmières professionnelles (…) ; des médecins les examinaient et les conduisaient à une chambre close ; un ouvrier administrait le gaz ; d’autres nettoyaient ; un policier établissait le certificat de décès. Interrogée après la guerre chacune des personnes dit : Moi coupable ? L’infirmière n’a tué personne, elle n’a fait que déshabiller et calmer des malades (…). Le médecin non plus n’a pas tué, il a simplement confirmé un diagnostic. (…) qui est donc coupable. Tous ou personne ? »
Reste alors la seule justice authentique, celle qui subsiste lorsque l’on se retourne vers soi. Pas le remords, cet article n’est disponible qu’au rayon « petits péchés », pour certains crimes, on est au-delà de la rédemption, au delà du pardon, oui, il ne reste que cette image avec laquelle vivre les pauvres instants qu’il nous reste à supporter, contempler l’entrechoc des souvenirs qui se broient finalement les uns les autres, sombrer dans une sorte de délire diffus, subtil, discret mais déchirant, qui transforme la vie en farce insupportable, en pitrerie douloureuse.
A travers les Mémoires de cet homme perclus d’absences, il faut au lecteur la trempe de suivre toutes les heures du Reich, en Ukraine, en Hongrie, en France, en Tchécoslovaquie, à Berlin, entrer dans la folie comme dans une ronde qui vrille les perceptions, du bien, du mal, entrer dans cette Nouvelle Eglise du vice, de la cruauté, et laisser à l’entrée son ancienne peau pour qu’un autre, un salaud, vous dise calmement, 1400 pages durant ce qu’il y a dessous.
A la toute fin, dans un Berlin que le déluge des bombes défigure à chaque fois plus intensément, les animaux de Noé sont sans arche, ils courent en tous sens, comme les hommes, pour sauver leur peau, comme je l’ai dit, désormais, ce monde est au-delà de la rédemption, au-delà de la possibilité de justice. Que faut-il dire qui n’ait pas été dit ? La vérité sans doute ; sur ce que nous sommes, sur l’ordure véhémente et criminelle qui dort en chacun de nous ; même pas une ordure fabuleuse, mais une petite main du panthéon des ordures. Vous êtes le type qui gifle les papiers juifs de tampons administratifs, vous êtes le gratte-papier qui recense les familles juives qui partiront un ou deux ans plus tard vers la mort, vous êtes le mécanicien du train qui mène une cargaison d’hommes vers leur dernière destination, vous êtes la femme qui doit couper les cheveux des femmes avant qu’on les gaze, vous êtes les biceps qui alimentent les fours en charbon, et vous n’avez pas demandé à être là, et comme Aue, vous auriez fait pareil.
C’est trop brutal comme ça. Il faut savoir lire ce roman avec distance. Après tout, le narrateur est un nazi, même s’il se dit conscient de certaines atrocités (qu’ils pourraient qualifier de « dérives »). Il faut savoir ne pas tout à fait sombrer en lui. Il faut s’obliger à ne pas oublier que des hommes, des femmes, des enfants parfois, ont su trouver en eux l’éclatante force du refus, le pouvoir de la résistance.
Quelle est la part de hasard qui a présidé leur choix ?, c’est une question que je ne me pose pas. Et si ce livre ne parle jamais d’eux, à aucun moment, c’est précisément parce que Littell ne trahit pas une seule seconde le nerf, l’idée centrale de son livre. A chacun d’emprunter le bout de sentier manquant, sans avoir peur de s’y brûler les doigts. C’est là le propre des œuvres à taille inhumaine.
[Les Bienveillantes de Jonathan Littell – 1408 pages - édition revue par l’auteur – Gallimard – Coll. Folio]