jeudi 20 mars 2008

Billie (3 et fin)




L’un en face de l’autre, on se contemple comme deux animaux curieux, fiers mais un peu froussards. Comme sur le trajet qui nous a mené là, on ne dit rien. Le silence est confortable et nous entoure. Aussi, quand le gros bourru qui doit garnir nos auges fait retentir sa voix de péquenot pour nous intimer l’ordre de passer commande, ça résonne comme une pile d’assiettes qui éclate sur le sol. Ce gros con, c’est surtout moi qu’il regarde. Moi, je dis à Billie de fermer sa grande gueule, et Billie me fait des doigts d’honneur, mais c’est quand même toujours moi qui commande. Billie, elle veut commander une plâtrée d’homme, mais moi, je sais que je ne serai pas capable de bouffer vraiment quoi que ce soit et je décline l’identité d’un plat-moignon avec une petite touffe de salade dedans.

Ce que dit le serveur-patron en s’éloignant, honnêtement, je ne le trouve plus dans le réceptacle qui me contient la mémoire ; quelle importance, une connerie raciste de plus ou de moins. Il ne s’agit même pas de faire le dos rond ; ces types là sont pareils à des animaux, leur cerveau fait les mêmes bulles qu’un bain turc, leur vie est assez merdeuse pour que leur propre regard trouve la petite force de tout salir. Et alors ? Est-ce que c’est vraiment important, il pourrait sourire, rien dire, faire le dos rond, des courbettes et n’en penser pas moins, ce n’est rien qu’un abruti du New Jersey qui vit son amertume à l’ombre d’une ville immense qui lui fiche la trouille rien qu’en y pensant, il ne sait pas planquer sa haine à l’abri, tout à l’intérieur de son ventre. Comme je sais si bien le faire par exemple.

Mais mon prince de ce soir là, lui, est un beau blanc tout ce qu’il y a de plus respectable, et en tant que gentil blanc pas raciste, il se fait sans doute un honneur de ne pas tolérer une insulte qui doit être tellement inscrite en moi qu’elle glisse sur tout mon être comme une luge sans conducteur. Ce qu’il s’imagine – je suis sure de l’avoir déjà croisé, vu, mais où ça ? – c’est que tout abus doit être puni, et – un autre coté touchant de sa personne – il ne veut surtout pas que je me méprenne sur son sentiment vis à vis de ma couleur de peau. Je suis sûr qu’en le bousculant un peu, il pourrait me chanter « Black is Beautiful », en claquant des éperons, un stetson vissé sur la tête, et je me demande ce que ça donnerait s’il recouvrait mon corps dans cette tenue, s’il me chevauchait comme ça, à crue, la Grande Billie et son cow-boy blanc.

Tu veux que je dise quoi ? Que je pose délicatement ma main gauche sur la sienne pour lui dire que ce n’est pas la peine ? Tu plaisantes, j’espère ! Un mec pareil, qui va se lever pour aller faire cracher ses molaires à ce mal noirci de mes deux, mais c’est un foutre de régal, moi j’adore, c’est le spectacle du siècle, rien que pour Billie (pas pour moi, remarque, mais je ne me vexe plus pour ce genre de schizophrène peccadille, je ne suis pas jalouse de Billie. Qui donc me paie ma dose ?). Allez, cavalier, va lui mettre une peignée, va lui faire racler le sol qu’il n’a même pas lavé, va lui faire siffler la chanson de l’édenté, va me le rendre encore plus laid pour te rendre plus beau. Allez, Billie, mets-y du tien, fais la livide, la blafarde. Et félicite-toi d’être au première loge.

Les plats ne sont même pas sur la table, mon cow-boy marmonne à son tour : « excusez-moi », s’essuie les commissures du coin de sa serviette grise, mal blanchie, se dresse comme un poteau américain, et trace le bourru. Il le regarde droit dans les yeux : « je vous prie d’aller présenter vos excuses à cette dame ». Il va le cogner mais il va le faire poliment le bougre. L’autre se démonte même pas (pas encore) : « écoutez mon vieux, ici, c’est encore chez moi, si le ton vous plaît pas, vous levez vos fesses de là et vous retournez d’où vous venez, ça paraît compliqué mais en fait, c’est simple comme bonjour ».

Ce qu’il s’est passé ensuite, c’est que mon blanc est devenu rouge comme un pichet de piquette importée, qu’il a fermé son poing plusieurs fois, puis une dernière, pour de bon, direct dans la figure du type. Cette micro seconde, fixant éternellement l’élancement de son poing, sans déchaînement de violence, m’a permis de me souvenir enfin du nom de mon blanc. Tu parles que j'l'avais déjà vu quelque part !, ça m'a littéralement explosé devant le visage comme une baudruche au ball-trap. Mon blanc à moi, si je révèle son nom, je sens que ça va flanquer mon récit dans le fossé, avec ma caisse pourrie, au pneu crevé, qui repose peut-être toujours, cinq ans plus tard, au même endroit. Vous n'y croirez pas ! J’ai comme l’envie de garder tout ça pour moi, pour vous permettre de m’en vouloir un peu. Je vois bien aussi que cette façon de vous faire lanterner, c’est un moyen détourné de ne pas verser dans le sempiternel retournement de situation, la claque finale, le coup de théâtre vulgaire...

Quand le chef d’orchestre, conducteur de violons sirupeux pour voix caverneuse, me demande la permission de reprendre, en dissimulant mal une impatience teintée d’agacement, je m’avance lentement vers le micro, qui me semble soudainement démesuré. Je ferme les yeux, je cherche de la force là où il n’y en a plus, là où il n’y en aura plus jamais. Les autres ont disparu. Ils peuvent bien tirer la gueule qui leur chante ! Je chante ma chansonnette, pour un homme dont je n’ai pu me revêtir le corps par manque de temps, mais surtout afin que son image auréolée, seule, unique, gravée au marteau-pilon dans ma mémoire, reste en moi comme du marc au fond d'une tasse de café. Ou peut-être qu'il ne s'agit que d'une histoire de coche manquée. Je chante ma chanson pour mon cow-boy blanc. Une illusion qui persiste dans le néant. J'aurai pu commencer mon histoire par la fin, en disant fièrement, remuant les épaules comme une diva déguisée en déménageuse : je vais vous raconter le jour où Clark Gable s'est battu pour moi ! Et vous auriez pu ajouter : quand on se retourne, c'est qu'on est déjà mort...


Billie Holiday (1958 – Satin Sessions)