
C’est dur d’accepter d’être un homme ordinaire. Avec des problèmes ordinaires. Parfois, vous pouvez bien l’avouer, on se demande bien ce qu’on fout ici, à vivre nos petites vies de rien. La marche du quotidien est légère, inconséquente, inconsciente, et on la suit quand même, en rechignant de temps en temps. Dans les salles d’attente de généralistes compatissants, on patiente pour venir quémander une prescription de médocs apaisants, et on repart, l’esprit ankylosé. Faut vivre, quoi ! On ne sera pas tous Président de la République, star de cinéma, ni même animateur de jeux télé ! On ne gagnera pas tous à la roulette russe, et on aura pas tous une chouette vie, avec tout plein de gens chouettes pour nous y accompagner. Et y a rien à y faire.
Jim Harrison, lui, a de la chance, il n’est pas de ces types ordinaires. Il peut donc écrire sur eux. Son type à lui, a un nom scandinave, mais il le cache derrière son totem, hérité de colonies de louveteaux, « Sorcier ».
Un matin, il fait un de ces rêves à la noix où on se voit mort, flottant comme un ectoplasme au-dessus de son lit et de son cadavre. Constatant la vacuité de son existence, il prend la décision fondamentale de changer. Pour devenir quelqu’un d’autre, enfin, quelqu’un de meilleur, ne pas attendre mollement que tout l’emporte. Et changer, c’est maigrir, devenir fidèle, vivre plus intensément.Bien sur, c’est drolatique, on a là l’antihéros parfait. Chômeur, infidèle, trop gros, mal bouffeur, régressif, infantile. Un gosse dont les jointures ne craquent que sous l’effet de la croissance physique.
Mais Harrison a ce défaut trop visible de jouer cartes sur table. Quand il veut dire ou faire quelque chose, il le fait avec des panneaux clignotants, avec des fusées éclairantes. Histoire d’être sur qu’on ait bien saisi l’intention. Avec La Route du Retour, il ressassait les mêmes images, de manière hypnotique, jusqu’à vous donner l’envie de devenir un pollueur de grands espaces. Avec Sorcier, il décline moins longuement l’épopée claudicante d’un nickelé au pays des détectives couillus, luttant pitoyablement avec ses tares et faiblesses ; toutes aussi incurables les unes que les autres.
Ce serait une farce, on s’en tirerait mieux dans cette lecture, qui part en tous sens, sans aucune réelle unité. On décroche des sourires quand Sorcier tente de jouer les gros bras tout en mouillant son pantalon, on s’amuse de la supercherie, mais la légèreté de l’ensemble ne donne jamais à ce roman la profondeur mélancolique qu’il aurait mérité. On le voit échouer, se surprendre, jamais grandir, crasse, être crasse comme pas possible. Je ne vous dis rien du dénouement, de son épouse ainsi que des gesticulations d’un inventeur fou et riche comme Crésus, qui l’engage pour enquêter sur les agissements de sa famille, car tout est effroyablement téléphoné, prévisible. Je devrais me faire une raison : Harrison n’est sans doute pas un auteur pour moi.
[Sorcier de Jim Harrison – trad. Serge Lentz – éd. 10/18 Coll. Domaine Etranger – 288 pages]