
Ce matin, A., la plus âgée de mes deux filles, a deux yeux tout gonflés. On croirait qu’elle a la myxomatose. On ne sait si c’est la faute du savon et de l’index, que sa sœur a envoyés en séjour dans son œil. Comme ses yeux sont immenses, on a l’impression qu’elle n’a plus que ça, deux orbites, rouges comme ceux d’un ivrogne. Plus de nez, plus de bouche. Plus rien ! Conjonctivite ou simple irritation de la rétine ?, allez savoir !
M., quant à elle, la plus petite, a « quinté » toute la nuit ; du sec, du gras, du glaviot, du raclement de larynx, sur le dos, le ventre, en chien de fusil, le fessier en l’air, bouche fermée ou ouverte. Du coup, elle fait la tronche sévère. Veut pas qu’on l’approche, veut pas qu’on la touche, veut pas aller à la crèche, veut pas finir son lait, veut pas, veut pas, veut pas !
Mon épouse est renversée sur le canapé, avec une nausée persistante. Elles s’est levée trop vite selon ses dires. Sa ricorée de travers, on devine déjà quelle longue journée il va lui falloir traverser. Les rodomontades de son patron, les jérémiades de ses gentils collègues, son trajet de métro interminable…
Quant à moi, j’ai la tête proprement à l’envers. J’ai comme l’impression de ne pas avoir dormi. Ou d’avoir traversé la nuit comme un voleur, comme une pulsion. Egrenant les heures comme un semeur inconscient. Sans rêves, sans repos. Mes yeux sont rouges aussi, et trois cafés, trois tiges ne m’ont pas suffi pour me donner un peu d’allant, ainsi qu’une mine avenante. Pour couronner le tout, je suis affligé d’une envie de ne rien faire, d’une envie de me lever tard, ou de ne pas me lever du tout…
Il ne m’en faut pas plus pour comprendre le sens de tout ça : le passage à l'heure d'été est un vaste complot, orchestré par l’industrie pharmaceutique, par les rebouteux, revendeurs charlatans de collyre, vitamines de toutes lettres, magnésium et anti-nauséeux ; et chaque année, on se fait avoir !