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Bon, j’ai trop bouffé. Je vais encore mettre deux ans à digérer toute cette viande morte. Je regarde les autres convives avec étonnement, ils ont tous disposé une main au-dessus de leur assiette et ne bougent plus. Je regarde derrière mon épaule, la maîtresse de maison n’est pourtant pas dans les parages, mais quand je me retourne, j’aperçois devant mon nez une grosse cuillère pleine de purée de céleris qui se renverse et déverse son contenu dans mon assiette. « Non, je proteste, je ne suis pas un ogre ! ». Mais tout le monde sait autour de la table que je suis de ce genre de spécimen bipède qui ne sait pas dire non. Je ratisse donc mon assiette, la mine triste, fâchée de devoir céder à nouveau devant une de mes faiblesses persistantes.
Le vin aussi fait son effet. Il faut que je m’en déleste un peu. Prenant le soin de laisser un peu de purée dans mon assiette, je me lève de table et emprunte le petit couloir qui vous mène ici jusqu’aux chiottes. J’ouvre la porte, m’engouffre à l’abri et me verrouille. Le coup d’œil est rapide. C’est un luxe, me dis-je, d’avoir une fenêtre dans ses chiottes. Ici, elle est située à hauteur de front sur votre droite, petite, on l’entrouvre légèrement pour que vous puissiez pisser (entre autres) en écoutant le chant des oiseaux, du vent bruissant dans les arbres du jardin. On entend d’ici quelques rires, quelques fortes exclamations qui éclatent en désordre de la table des convives mais cela ne suffit pas à enrayer la fabuleuse mécanique à uriner qui sommeille en chacun de nous. Mais que dire de cette véritable cuvette-mausolée qui émerveille à chaque visite ? Ah, là, il faut que j’en dise un peu plus sur la maîtresse de maison. En réalité, c’est une expression qui la qualifie fort mal. C. travaille dans la Finance. Elle a un mari, qui travaille dans la Finance. Deux enfants : un garçon et une fille. Elle a la quarantaine légèrement passée. Je crois que l’on pourrait dire qu’elle est de ces femmes qui vieillissent bien et qui continueront à bien vieillir, même si elle s’habille souvent avec peu de goût. Elle est intelligente, vive, agréable, cultivée, un peu égocentrique sans doute, mais que celle ou celui qui ne l’est pas un petit peu jette la grosse pierre qui git à ses pieds. Je crois pouvoir dire que je l’apprécie. Il arrive bien entendu qu’elle m’agace prodigieusement, mais pas assez pour que soit nourrie quelque rancœur.
Ce mausolée donc ! C. aime voyager, elle sillonne le monde depuis bien longtemps maintenant. J’ai presque peur de devoir dire qu’elle collectionne le monde. Je ne sais pas d’ailleurs comment elle choisit ses voyages : a-t-elle par exemple un globe sur pied rotatif qu’elle fait tourner les yeux fermés – se tenant prête à arrêter sa course à la force d’un seul index, risquant à tout moment la noyade en plein Océan Indien – pour laisser le hasard l’emmener là où ses rêves ne la portent plus ? Je serais tenté de l’imaginer. Il est possible également que la destination d’un voyage soit une cause suffisamment importante pour que toute la famille y participe activement, brochures et descriptifs touristiques à l’appui. Les uns opposant de catégoriques vétos, les autres applaudissant des deux mains. Le monde devient une sorte de supermarché (même élu au suffrage universel), ils le picorent nonchalamment, presque blasés. Quand C. rentre de voyage, elle nous montre les photos que la famille a réalisées. Elle parle des lieux immortalisés sur pellicule (elle sait bien sûr qu’une photo est hélas singulièrement périssable mais c’est à l’aune de notre propre durée d’existence potentielle que nous jugeons de ce qui est immortel ou de ce qui ne l’est pas ; il y a dans cette pratique de la photo de tourisme la conscience innée qu’il arrivera un jour où notre mémoire partira en lambeaux comme le pelage d’été qui survient après quelques séances trop prolongées d’exposition au soleil), évoque les habitants des pays visités, témoigne des tempéraments, des coutumes locales, des situations politique, économique des régions traversées à la vitesse de l’astéroïde. Défilent alors sous chaque paire d’yeux des images parfois belles, parfois proprement étonnantes, parfois ternes, parfois mal cadrées, parfois étranges, de monuments, de paysages, de lieux insolites. Je n’ai pas la fibre globe-trotter. Ces séances conviviales m’ennuient la plupart du temps. Cela m’endort. Les photos passent de mains en mains, je les prends aussi, les considère, la paupière avachie, l’esprit ailleurs et les refourgue à toute main qui se tend dans ma direction. Mais je n’en dis jamais rien. Je sais garder cela pour moi, parce que j’ai le souci des convenances, mais surtout parce que je ne me sens pas le droit de planter mes griffes dans le bonheur d’autrui, même si par ailleurs, ce bonheur me semble aussi aigre que frelaté.
Mais revenons à cette cuvette-mausolée. Sur les trois murs qui encadrent la chiotte impersonnelle (par là, j’entends qu’elle est semblable à des millions d’autres), une galerie de photos est également à disposition. C. devant les Pyramides de Khéops. C. devant la Tour de Pise. C. devant le temple d’Angkor. C. devant la statue de la Liberté, et aussi, au pied d’un Abraham Lincoln géant-en-plâtre. C., en robe légère, marchant sur une plage de rêve, caraïbes turquoise. C. dans les rues de la Havane. C. devant la Mosquée Bleue. C. aux quatre coins du monde, ici, là, encore ici, dispersée, dupliquée, multipliée, éclatée. L’on retrouve C. et le monde, ou une compilation du monde, ici, coincés dans les chiottes d’un pavillon de banlieue. Voilà ce qui m’émerveille de terreur.
Comment pisser dans pareille condition ? Cela me coupe l’envie, la plupart du temps. Lorsque j’y arrive, je pisse honteux, recroquevillé. Je me fais alors l’impression d’un cynique aigri, qui pisserait sur le monde autant que sur les rêves d’autrui. Certains pisseraient sans aucun doute le sourire aux lèvres, certains pisseraient joyeux et facétieux voire espiègle, le bassin vacillant pour emmener leur jet d’urine chaude de droite à gauche sur la cuvette. Pas moi, parce que je ne suis pas très adroit pour commencer, et principalement parce que je dispose d’une conscience très affirmée de ce que l’on appelle u, symbole. Pourquoi a-t-elle disposé toutes ces photos dans les chiottes ? Est-il possible qu’elle n’ait saisi l’incongruité d’un tel choix ? Est-il possible qu’elle ne se soit jamais représenté le visiteur échoué ici, assis sur la cuvette, chiant allègrement devant ses photos de vacances? C. au Machù Pichù, C. au Kenya, C. devant l’Opéra de Sydney, C. devant un geyser islandais. C., panoramique, devant le Grand Canyon…
Cette fois encore, je ne peux pas. Non, je ne peux pas. Je reste interdit, complètement inhibé. Virilité ratiboisée entre les mains. N’insistant pas, je me rajuste, puis retourne m’asseoir à table, avec les autres. A mon arrivée, le silence s’installe. Il dure quelques secondes avant d’être rompu. « Alors, c’était comment l’Inde ? », demande un convive.