mercredi 20 mai 2009

On ne rigole plus



L'élection européenne a au moins une qualité. C’est une élection nationale, à un seul tour, et l’on peut y faire accéder des listes relativement indépendantes des sphères d’influence habituelles, afférentes aux traditionnels partis politiques. Elle nous offre donc un tour d’horizon tout à fait représentatif – à l’instant « T » – du paysage politique français.

Et bien, quel choix nous est offert ?

Les extrêmes sont là, avec les mêmes idées qui datent maintenant de plus de cinquante ans. Elles seront toujours là cinquante ans plus tard sans doute, avec d’autres têtes mal moulées pleines des mêmes tas de concepts mal digérés. Cela m’amuse toujours de constater que les plus internationalistes sont aussi les plus fervents antimondialistes (ils vont dire alter- pour noyer le poisson) et eurosceptiques de la bande. Chez les rats musqués d’en face, au sein d’un parti en déliquescence (qui avait pourtant réussi – ce qui n’est pas un mince exploit – à unifier toutes les composantes de droite extrême, des royalistes jusqu’aux catholiques intégristes en passant par les antisémites et les néonazis), le chien n’a de cesse de se mordre la queue, on tente vainement de dorer sa bouillie philosophique d’un vernis de modernité. Las, la caravane passe.

Le Parti du chef de l’état, contre toute attente, ne semble pas s’en sortir si mal aux dires des sondages. Malgré tout ce qui objectivement démontre que son action politique nous mène lentement mais sûrement dans le mur. Lorsque Jacques Chirac a remis les clés de l’Elysée, j’étais persuadé que l’on ne verrait jamais pire. Vous le savez maintenant, j’avais tort, on a vu pire. Chirac n’avait aucune idée, Sarkozy en a trop. C’est un publicitaire que nous avons à la tête de l’état. Il manie les concepts et les idées, creuse une brèche ici, en exploite une autre là, créant une sorte de confusion brumeuse pour tous ceux qui envisageraient de dégager la cohérence supposée de son action politique. On le voit bien, il y a conflit entre l’Etat et les opinions de l’homme, les deux se combattent, s’affrontent, se contredisent, l’annonce impulsive d’un jour devient le lendemain une loi qui affirme le contraire de qui était dit et percute violemment d’autres lois qui semblaient emprunter des chemins contraires. C’est le désastre pur et simple. Pour conduire Sa liste, le chef a conçu une sorte de ticket gagnant, constitué d’un brontosaure et d’une moderne. Aussi différents que ces deux là tu meurs ! Mais on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, on se tient main dans la main devant l'objectif et la France vit sous la chape de plomb d’une tête de gondole qui utilise l’élection pour annoncer publiquement une disgrâce. C’est dire si l’on tient à l’Elysée l’idée européenne en haute estime. Va, ce sera l’occasion de raconter au petit enfant de France comment le président Sarkozy sauva l’Europe toute entière de l’érosion libérale !

En face le PS continue de ne servir à rien. De ne rien défendre. De ne rien incarner. C’est Harlem Désir qui a l’honneur des pancartes. Je le connais mal, Harlem Désir. Je ne l’ai jamais entendu défendre ne serait-ce que l’esquisse d’une idée. Je ne sais pas quelles sont ses convictions, je ne sais pas ce qu’il veut défendre, je sais de quel bois européiste il se chauffe. Il a au moins le mérite d’être là, se dit-on, au moins le mérite de faire semblant d’y croire. Mais moi, je n’y crois plus. Bientôt, le PS ressemblera au Parti des Verts, il s’habituera bientôt à remonter sans cesse son propre courant, à contrarier sans cesse son destin. Ce sera comme chez les verts, oui, à la différence sans doute que les verts croient encore en leurs principes et qu’au Parti Socialiste, on ne cesse de les renier autant que l’on se renie les uns les autres, on ne cesse de prendre son bâton de pèlerin pour aller camper le martyr, le Saint François d’Assise du pauvre. Pourquoi ? ça !, si l’on savait ? A cause des ambitions dévorantes de certains ? On sait ce qu’il advient lorsqu’aucun des postulants ne cède la place : tout le monde y perd.

Ah, il y a la troisième tête de l’hydre, François B. !Bayrou, le pamphlétaire ! On a les pamphlétaires que l’on peut ! Un livre, le revoilà parti en chasse. Ce mec aussi est d’une autre époque. Il me fait penser à un vieil instituteur de l’après guerre, infatué de lui au possible. Jusqu’où peut aller cette posture ? De lui non plus, je n’ai jamais entendu une idée. J’ai bien entendu des déclarations d’intentions, des positions de principe, de grandes valeurs moralistes. C’est beau, cette complaisance qu’il a envers lui-même, c’est même effarant. On n’a pas vu ça depuis Mitterrand sans doute. C’est peut-être ce qui lui offrira le destin qu’il poursuit inlassablement. On ne lui souhaite pas !

Il y a aussi les partis du néant : les verts, les communistes, nos chasseurs alliés à cette tête de nœud du Puy-du-Fou, la liste de Dupont-Aignan qui est une sorte de Bayrou du pauvre avec une élocution un peu agaçante, les écologistes indépendants (avec Francis Lalanne en tête de liste, on croit franchement rêver), les fachos indépendants menés par Carl Lang, déçu des désirs bruns d’avenir modernes susmentionnés, Lutte Ouvrière, Europe Démocratie Esperanto (là, nous sommes au bord des larmes), le Parti Breton, le Parti Fédéraliste. Et puis, le parti antisémite (rebaptisé anti-sioniste pour la forme) de Dieudonné Mbala Mbala.

J’en oublie peut-être, oui, mais c’est cela le paysage politique français. Point par point. Des fédéralistes, des régionalistes, des fachos de tous bords, des passéistes de toutes origines et des grands partis aux abonnés absents. C’est moi où tout cela manque d’aspirations ? C’est moi où l’on obtient là l’éclatante preuve que rien, rien ne peut aboutir de tout ce fatras informe ? Oui, quel choix s’offre à nous ? Comment en toute conscience croire un tant soit peu en ce vote ? Si vous n’avez plus le choix qu’entre les mous du genou et les durs du biceps qui n’ont d’autres rêves que de vous mettre en terre ? Vous pouvez continuer à choisir ? Pourquoi ? Parce qu’il le faut ? Est-ce là l’idée démocratique, l’obligation de les entendre tous, ceux qui n’ont rien à dire et ne prétendent même plus avoir un message à vous transmettre, comme ceux qui ont plus de vérités que de bon sens ?

Oui, c’est cela le paysage politique français. Pour la première fois de mon existence, il me semble aussi navrant qu'affligeant. Navrant dans son ensemble. A toucher un bulletin de vote, j’aurais presque peur de m’y salir les mains.