
Bastia est une ville tordue, gaulée comme une tignasse grêlée d’implants revêches sur un mont chauve. Turbulents, maisons et immeubles escaladent la montagne, les façades rénovées cohabitent avec celles, décaties, défraichies, qui n’ont pas eu la chance de l’être et perdent leur peau par plaques grosses comme le poing. Sur les hauteurs surtout, on ne voit plus que ces bâtiments là, qui se tiennent encore debout, suivant un enchevêtrement de ruelles sombres. Sur les mêmes hauteurs, la Citadelle bastiaise domine la mer, la Vieille Ville et le Vieux Port. Une journée ne suffit pas pour s’y perdre. Vos pieds vous mènent là où bon leur semble, d’escaliers en escaliers, de petites ruelles en artères béantes. Ici, vous longez ses cotes et vous contemplez l’horizon bleuté de la Méditerranée, là, au bas d’un petit escalier en fer sans âge, vous vous cognez le front contre la porte d’une de ses églises planquées, qui révèlent des trésors de finesse et de subtilité. Les corses ont pris possession de ce lieu cloîtré qui vieillit lentement depuis le 14e siècle. Leurs cordes à linge pendouillent devant vos yeux, presque au ras du sol, pour continuer votre marche, il vous faut parfois marcher penché comme une de ces vieilles caricatures à grosses mailles que vous croisez presque partout. Les veuves éternelles dont je vous ai déjà parlé !
Près des remparts de la Citadelle, pour descendre vers le Vieux Port, vous empruntez les Jardins Romieu ; dédale d’arbres, de sentiers sinueux, de rocailles anarchiques. L’improvisation latine dans toute sa splendeur. A travers les branches des arbres, vous devinez un chemin et il mène à une impasse. L’expression abrutie, vous retournez sur vos pas, le soleil qui perce la végétation vous nique les yeux. Vous dévalez de vieux escaliers, hésitant, vous engouffrez votre courage dans un tunnel puant dont on ne devine pas la sortie opposée, mais au bout, vous pénétrez dans une giclée de lumière mille fois reflétée par les eaux du vieux port, les narines pleines d’odeurs prêtes à en découdre ; car ici, tout est question de lutte, d’orgueil, de refus obstiné de la défaite. Comment disent les corses ? Toujours vaincus mais jamais soumis ! Jamais soumis.
Le Vieux Port est une sorte d’enclave dotée d’une porte désuète à deux têtes. Deux petites vigies inquiètes. Les restaurants et troquets l’ont cerné, lentement. L’âme corse a cette culture là aussi. Les terrasses des cafés sont rarement bondées, mais on y trouve toujours quelques échoué(e)s. Un type en train de lire la feuille de chou insulaire. Deux gonzesses en train de parler de la troisième, qui s’est éclipsé pour aller pisser mais revient dans une minute. Ici, l’anarchie a pris fin, vous ne vous perdrez plus, le déterminisme reprend le dessus, comme tout le monde, vous ferez le tour complet de l’eau, à pas mesurés, votre souffle court ne couvrira pas le son produit par les clapotis de l’eau, secouée par les lents mouvements des bateaux. Vous mangerez à La Barcarolle ou au Wha ; où vous voulez !, vous m’avez pris pour un guide touristique ?
Ensuite, tout dépend du chemin que le hasard choisit pour vous. Vous pouvez longer le littoral et finir sur la Place St Nicolas. Longue, étirée comme un tapis de cérémonie. Plantée sur sa peau tannée par le soleil, une statue de Napoléon en empereur romain. Sous les coups de burin inspirés d’un florentin zélé, le petit homme énervé est devenu musculeux, massif, sculptural. Il y a de quoi rire, franchement ! Vous distinguez le Port Nouveau, vulgaire parce que banalement moderne. Les gros ferrys y patientent en rade, immobiles. Les passagers embarquent en silence, sourient quand on leur prédit un temps radieux, grimacent quand on leur promet une tempête certaine. Il m’est arrivé de prendre le ferry un jour de tempête, ce jour là, je me souviens avoir dégobillé la moitié de mes organes tandis que l’autre moitié priait sans doute pour sa survie. Tous les autres passagers étaient aussi verts que moi, se bousculaient pour aller dégueuler, restaient étendus sur le sol parce qu’il paraît que c’est ce qu’il faut faire pour atténuer le mal de mer. Croyez-moi, c’est de la foutaise en branches. Ce jour là, j’ai sans doute même prié pour que l’on coule tous et que les grands fonds nous engloutissent. Sur l’instant, j’ai sans doute voulu mourir. Mais le ferry a finalement accosté, mes pieds ont finalement retrouvé la terre ferme et je n’ai guère mis de temps à oublier tout de mes pensées noires et vaseuses.
Entre la Place Saint Nicolas et le Vieux Port, il y a aussi la Place du Marché. Coincé entre quatre murs, l’air y circule en se mordant la queue. Les corses d’un coté vendent leur charcuterie. Entre eux. Stricto sensu ! Coppa, figatellu, vins, huiles d’olive de Corse AOC, sourires de rigueur, apostrophes d’un étal l’autre en dialecte du cru et rires-fusées qui cinglent les oreilles du continental. En face, à l’écart stricto sensu !, les arabes vendent quelques légumes. Le débit est mesuré. Quelques aubergines par là, quelques tomates par-ci. Le potager de Mémé déballé sur une table en équilibre sur deux tréteaux ! Stricto sensu, depuis ce qui nous semble la nuit des temps, il y a eu une partie du marché de Bastia réservée pour l'étranger, un coté honni que le corse a toujours pu regarder de biais, en direction duquel il a toujours pu chiquer sa colère. Avant les arabes, les sardes occupaient sans doute ce bout de Place. Sans doute étaient-ils plus silencieux, plus noirs, plus imprévisibles. Ils sont partis et les arabes les ont remplacés ! Stricto temporis alors ! Depuis quelque temps néanmoins, un étal corse a pris fait et cause pour la cohabitation (bon gré ou mal gré, faute de places suffisantes, personne n’en sait rien), l’apartheid est donc rompu. Ce n’est pas encore la totale fraternité, il n’est pas encore né le temps où l’on verra Saverio le receleur de saucissons trinquer avec Mourad le tâteur de courgettes, mais c’est un début, un début mesuré. Une faille dans la défiance des uns vis à vis des autres. On se demande bien pourquoi arabes et corses se détestent si cordialement. Ils ont des cultures similaires. Des tempéraments convergents. C'est peut-être bien pour ça finalement...
Bastia est exactement à l'image de ce petit marché de rien, lorsque vous croyez détenir entre vos doigts une petite poussière de vérité, le vent vous la souffle aussitôt. Il ne vous reste plus qu'à regarder le sol où vous en distinguerez un milliard d'autres. Toutes vous murmureront une vérité différente de la voisine. Bastia est un mensonge, l’un des seuls qui mérite d’être entendu.
[edit- ce billet est aussi lisible sur le site Marianne2.fr ; ici]