jeudi 4 décembre 2008

Belle (6) - Les pilleurs de tombes



De nature économe, Ray Lamphere ne prononçait pas plus de quatre mots par jour dans sa cellule crasseuse. Bonjour, au maton qui le réveillait le matin. Deux fois merci aux surveillants qui lui apportaient ces deux repas, le midi et le soir. Bonne nuit, à celui qui éteignait la lumière ou beuglait extinction des feux !, d’une manière tonitruante et cérémonieuse. Quatre mots en tout et pour tout et deux d’entre eux étaient déjà identiques. Il n’avait pas voulu parler davantage à Harry tout court, qui n’avait de toute façon pas vraiment insisté. Les autres, Dedalus compris, s’étaient lentement désintéressés de sa personne.

Début mai, Ray comparut devant le tribunal. Il ne fut pas plus disert pour l’occasion. Quand le juge lui demanda le nom de son avocat, il répondit sobrement, sans élever la voix : « je n’ai pas d’avocat, je n’ai pas les moyens de m’en payer un ». Sur le moment, il crut entendre ricaner dans l’assistance mais se retournant, il constata que la salle était vide. Il s’assit ensuite et écouta distraitement les débats. Le procureur déclina les chefs d’accusation, énonça les présomptions de culpabilité. Quelques témoins défilèrent à la barre. Ils décrivirent tous Ray Lamphere comme un type taiseux, taciturne, froid, pas très aimable, le genre de gars qu’on n’imagine pas franc-du-collier parce qu’il regarde constamment le sol et jamais vos yeux quand il vous parle. Ils n’oublièrent pas de mentionner qu’il ne semblait avoir de considération que pour la seule Belle Gunness, qui n’était pourtant pas à proprement parler un premier prix de beauté (mais qui, sous des atours un peu rudes était authentiquement charmante, toujours disposée à dire une gentillesse ou à rendre un service) qu’à son renvoi de la ferme, il avait parcouru la ville en semant des menaces à son encontre, écumantes de rage et de frustration. Toute la ville pouvait en témoigner, dirent-ils. La jalousie mangeait le cœur et l’âme entière de cet homme là.

Peu après l’audition, le juge demanda à s’entretenir avec le shérif et le procureur. « Vous n’avez rien de rien ! », affirma-t-il en expulsant de sa bouche une fumée noire, épaisse et grumeleuse. Muntzer objecta : « nous avons quatre cadavres sur les bras ».
- Non, vous n’avez rien. Sans certitude que parmi ces quatre là se trouve bien Belle Gunness, vous n’avez rien.
- Les fillettes ont une tête, insista le procureur.
- Pour les enfants, vous n’avez pas de mobile. Sans la tête, vous n’avez rien.
En sortant du bureau, Muntzer retrouva son adjoint, Leroy Marr, qui l’attendait à la sortie du Palais de Justice, adossé à un grand pilier jaunâtre.
- Alors ?, demanda l’adjoint.
- Alors rien, le juge dit que sans tête, nous n’avons rien.
- On en est tous là, faut dire…

Les jours suivants, le shérif auditionna d’autres témoins. Les langues les mieux pendues du coin. N'en obtenant rien de concret, il exigea la poursuite des recherches. Au milieu d’une foule considérable, bruyante, indisciplinée, bavarde, les agents de police creusèrent plusieurs jours, déblayèrent davantage les gravats de la ferme. La chaleur commençait à se faire sentir en ce mois de mai et la sueur de leurs efforts conjugués empuantissait l’air, d’ici jusqu’aux portes de la ville, les haleines lourdes se mélangeaient les unes aux autres, à la faveur des conversations chaudes et basses qui s’échangeaient pendant qu’on effectuait des tranchées sans aucune logique dans toute l’exploitation. Les indics donnaient aux inspecteurs des indications contradictoires, aussi, les agents creusaient partout, ici et là. Ils se postaient en un endroit du terrain et creusaient la terre. Le hasard faisait les choses avec les moyens dont il disposait. Dedalus inspectait quant à lui les travaux finis. Son visage abruti se penchait parfois pour contempler le vide dégagé. Il faisait non de la tête à tous les autres. Il fallait continuer.

Au bout de quelques jours, au beau milieu des gravats, on trouva finalement des effets masculins. Une montre. Un portefeuille. Quand une pelletée de terre dégagea un os humain, intégralement rongé par la vermine, on fit disperser la foule à la hâte. Les badauds résistèrent autant que faire se peut, on usa donc d’un peu de force. Les petits flics d’ordinaire calmes de La Porte eurent la main lourde, histoire qu’on parle un peu d’eux dans le Daily Herald et aussi parce qu’ils enviaient leurs collègues qui officiaient dans de plus grandes villes. Le calme retrouvé, au milieu des estafilades et des dents ébréchés, Leroy Marr qui était sur place descendit lui-même dans l’excavation. Sa chemise trempée de sueur collait à sa peau rose et boutonneuse. Il dégagea lui-même le reste de l’os ; l’os d’un bras, relié à un torse entier. Le reste du squelette était enterré quelques centimètres plus avant.

L’information fut heureusement contenue. Les fouilles ne pouvaient néanmoins continuer de la sorte. La foule était une entité nuisible. Muntzer décida donc de confier la poursuite des investigations à deux vieilles connaissances de Belle Gunness qui avaient jusque là fourni nombre d’informations précieuses. Joe Maxson, un ancien employé de Belle, une sorte de soupçonneux presque autiste qui se mangeait constamment la lèvre inférieure en grognant. Daniel Hutson, un voisin de Belle, un mange-merde parasite dont l’exploitation aurait semblé une ruine achevée à n’importe quel observateur. Muntzer espérait ainsi ne rien ébruiter des futures découvertes, et ne plus avoir à recourir à cette force aveugle et répressive qui, si elle pouvait s’avérer pratique, fulgurante, efficace, n’en avait pas moins valu 17 plaintes contre la police de La Porte. Ce dont il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte.

La première nuit de fouilles, Harry, commandité surveillant de l’opération, se présenta aux deux hommes. « Le shérif Muntzer nous a dit qu’il ne voulait rien ébruiter, il a été très clair sur ce point, déclara Hutson, pourquoi vous envoie-t-il ici ?
- J’ai l’air d’un flic ?, demanda Harry tout court.
Langue-pendue le considéra quelques instants. Son regard plongea droit dans ses yeux, puis descendit lentement jusqu’à l’extrémité de ses semelles pleines de terre. « Non, pas vraiment ! ». « Vous voyez, toute la ville pense comme vous. De nous trois, je suis assurément le plus discret ».

Devant la ferme de Belle Gunness, même de nuit, il faisait encore une chaleur à crever. Comme si la ferme n’en finissait plus de se consumer et d’embraser l’air vicié de la bonne ville de La Porte. L’humidité était telle qu’elle donnait l'impression que des milliers de gouttelettes se suspendaient à chaque branche morte de chaque arbre alentour. Il faisait nuit aussi noire qu’il était possible de l’imaginer. Les deux gusses avaient un mauvais sourire placardé sur les lèvres. Deux maraudeurs de pacotille, armés de pelles et de pioches, au teint tellement pâle qu’ils illuminaient tout le voisinage. Harry n’avait absolument pas l’air d’être ce qu’il était, disait-il. Et c’était vrai. Ce flic de l’ombre était sapé comme le pire des loquedus du comté. Ces deux gusses en revanche, avaient parfaitement l’air d’être ce qu’ils étaient : des pilleurs de tombe amateurs. Harry demanda à tout hasard : « Vous comptez faire quoi avec ça ? », en désignant une dizaine de lanternes entreposées dans un vieux cageot à moitié rongé par les mites. « P’ n’ z’éclairer », dit le plus taiseux. « On ne peut pas faire autrement pour creuser dans le noir ». Harry s’éloigna lentement tandis que Maxson commençait à allumer les lanternes pour les disposer autour de l’excavation.

La ferme de Belle Gunness avait été autrefois construite sur les hauteurs de la ville. On supposait qu’elle bénéficiait toute l’année d’un ensoleillement parfait. En contrebas, on distinguait sans peine les fermes voisines. A travers les fenêtres des habitations, les lumières s’allumaient progressivement.



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