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Le trompettiste Freddie Hubbard est mort lundi dernier. C’était attendu puisqu’il était hospitalisé depuis presque un mois à la suite d’une crise cardiaque. Il avait 70 ans. C'est peu. Ce n’est pas si vieux se dit-on. On l’aurait pensé plus âgé, car aucune époque du jazz ne semble véritablement lui avoir échappé. Oui, mais voilà, quand Freddie Hubbard commence à éclore dans le milieu (vers la fin des années 50), comme la plus éclatante des pépites, bousculant sans ménagement l'ensemble de ses confrères dans un sombre éclat de rire, il n’a même pas vingt ans. Quand il enregistre en leader virtuose son premier disque pour le label Blue Note, il n’en a que 22. Il fait pourtant déjà figure de vieux routier.
Vous le savez, les biographies vont fleurir ici et là (à vrai dire, elles sont déjà en ligne), pour rendre l’hommage que l’on jugera nécessaire. On vous dira que Hubbard a joué avec les plus grands (on le dit de tout jazzman qui meurt). N’en croyez rien. Hubbard était un des plus grands. Il naviguait dans les mêmes eaux que les autres géants (ou colosses) : les Coltrane, Hancock, Shorter, Dolphy ou Blakey. On vous racontera peut-être que son jeu – vif, aérien, supersonique – faisait de lui une sorte d’anti-Davis. Ne vous laissez pas abuser non plus. Dès qu'un trompettiste joue plus de trois notes en 2 secondes, on fait de lui un anti-Davis (comme si ce dernier jouait avec des moufles). Pour camper l'anti-Davis, on a déjà Dizzie Gillespie : trompettiste de tempérament plus que de caractère, musicien joyeux, showman, facétieux, affable et plein d’assurance. Hubbard et Miles Davis exploraient en réalité les mêmes terres harmoniques, chacun à leur façon. Ils défrichaient pour les autres les mêmes univers, entre transes et expériences mystiques. Ils transcendaient pareillement les racines de leur musique pour la faire avancer à pas de géants (ou de colosses).
Je crois pouvoir dire que je suis venu au jazz grâce à 4 morceaux. Le premier – un choc – est la version déchirante de « In a Sentimental Mood » jouée par Coltrane et Ellington (la légende nous dit que Duke joue le titre sous une mauvaise tonalité ! Je ne sais pas pour vous mais ça me la coupe bien net !). Juste derrière, trois morceaux m’ont fait découvrir ce courant du jazz que j’affectionne davantage que nul autre : le hard bop. Il y a le « Mode for Joe » de Joe Henderson. Le « Resolution » de Sonny Rollins. Et enfin « Open Sesame » (extrait de son premier disque du même nom) de Freddie Hubbard. Je me souviens qu’à l’époque où je suis tombé amoureux de cette composition de jeunesse, le compact disc n’était plus disponible à la vente. Je me souviens donc m’être rendu dans une petite boutique de disques vinyles située 5 rue de Navarre dans le 5e arrondissement de Paris et m’en être procuré une édition bon marché. Ce 33 tours traîne encore avec le reste de la collection.
C’était il y a bien longtemps. Depuis, bien sûr, je n’ai cessé d’entendre et d’écouter le son clair et délicieux de Freddie Hubbard. Son fabuleux « Body and Soul » enregistré grand ensemble chez Impulse. Sa période funk avec « Red Clay ». Sa participation à ce merveilleux disque de Coltrane : « Olé », qui envoûte immanquablement chaque auditeur. Son souffle puissant et tempétueux sur le « Maiden Voyage » de Hancock. Ou encore « Blue Spirits », cette œuvre étrange, assise entre fougue et maturité.
Je me dis que les hommages ont souvent quelque chose de forcé. On se retrouve comme un idiot face à une balance imaginaire, on joue à la marchande de souvenirs, on pèse et on sous pèse. Comme j’ai pu le dire auparavant, rendre hommage c’est n’est rien d’autre qu’être en retard. Tenter de faire taire cette culpabilité idiote qui nous fait prendre conscience qu’on ne parvient jamais à considérer la vraie valeur des choses tant qu’on ne s’en retrouve pas privé. Mais pour moi, Freddie Hubbard est comme un amour de jeunesse à qui je dois d’avoir découvert qu’une autre vie était possible.Je lui dois ma découverte d’harmonies nouvelles, ma découverte de dissonances merveilleuses, je lui dois d’avoir compris en quoi cette musique valait d’être écoutée, entendue, célébrée, d’avoir compris ce qu’elle contenait de colère, de joie, d’ivresse. Plus qu’un hommage donc, que j'effectuerais nécessairement avec retard, il s’agit pour moi de le remercier.