Des crimes et des criminels. Des flics éreintés. Des tueurs en série à l’ego hypertrophié. Des morts en pagaille, dans des caissons réfrigérés coulissants en aluminium. Des légistes. Des anatomistes. Des statisticiens. Des liseurs d’os. Des medium à la con. Des profileurs trop intuitifs. Des types qui portent des lunettes aux verres fumées et qui passent une pièce au crible fin à la lumière d’un néon ultraviolet. Des interrogatoires menés à la baguette dans des pièces sordides à l’éclairage vert ou bleu ou jaune. Et l’assassin qui finit, piégé, par tout balancer et déblatérer sans fin. Des hommes et des femmes qui ne semblent pas réellement avoir de vie, d’existence et qui barbotent sans songer à mettre fin à leur jour dans un monde absolument monstrueux. C’est ce que nos sociétés montrent à outrance. Des flics. Des assassins. Des dialogues entre flics et assassins. Des victimes figées, des martyrs du temps présent. Des flics, des assassins, leurs face-à-face, filmés jusqu’à l’écœurement. Séries, films, bouquins. Rien d’autre. Je me demande ce qui fascine tant les gens là-dedans, ce qui peut me fasciner moi, à l’occasion. Je pense aux propos des personnages d’assassin qui pullulent dans les films et les séries. Pourquoi vous faites des trucs pareils, demande le flic à cette espèce de cinglé qui tue des gens pour satisfaire un plaisir sadique. Pour voir leurs yeux quand ils savent qu’ils vont mourir. Il y a quelque chose qui passe fugacement dedans quand ils comprennent qu’ils ne s’en sortiront pas, une sorte de petite étincelle qui s’allume puis s’éteint et alors, leur regard se cristallise et ressemble à l’écorce d’un arbre mort, répond le tueur en série. Toujours les mêmes dialogues débiles qui reviennent comme des saisons en accéléré. Les types qui écrivent ce genre de dialogues ne sont pas tueurs en série, ni même flics dans la majorité des cas. Je l’espère pour eux en tout cas. Ils rédigent des scénarii en se demandant comment faire en sorte que l’abruti moyen trouve chaque situation relativement vraisemblable. Et si ça marche, correctement, ils encaissent leur chèque et vont le dépenser en alcool ou s’en servent pour payer les traites de leur pavillon de banlieue ou les études de l’ainé(e) ou une partie du crédit de leur bagnole de sport ou un costume sur mesure ou une paire de baskets hors de prix. Ce dialogue que j’ai rédigé m’a pris à peu près deux secondes. Je suppose qu’il n’en faut pas plus à un scénariste pour exercer son talent de bonimenteur, encore moins à cet exemplaire fainéant qui récupère sans remords ce que d'autres ont écrit avant lui. J’aime les yeux des gens quand ils meurent. C’est un truc qui revient souvent, presque tout le temps, comme une alerte permanente enregistrée dans Outlook. Comment font les scénaristes pour écrire leurs saloperies à la chaine. Ils lisent des polars, je suppose, des comptes-rendus d’autopsie, ils visionnent des interviews de Charles Manson, des documentaires qui traitent de crimes célèbres, dévorent des essais de criminologie, ils s'appelent entre eux pour se donner des tuyaux ; ce qui marche et ce qui ne marche sur le marché de la série criminelle. Et puis, en fin de compte, ils puisent en eux-mêmes, farfouillent dans leurs propres vices comme dans des poubelles pleines d’aliments pourris, de pots de yaourts périmés. Ce truc des yeux, de l’étincelle, ça revient tellement souvent que je me demande s’il ne s’agit pas là de la traduction d’une perversion répandue non seulement chez les scénaristes mais chez les êtres humains en général. Une perversion qui découle d’une fascination morbide et bien sûr d’une forme d’identification. Il y aurait un instant où l’on comprend que l’on va mourir, un instant bien précis où l'on comprend qu’il n’existe aucune échappatoire lorsque l’on se trouve dans les mains d’un taré qui a décidé de mettre un terme à votre existence en vous faisant souffrir lentement, avec raffinement. L'être humain peut-il cesser d'espérer même quand tout est perdu ? C’est un instant - s'il existe - qui doit sembler terrible, à chacun, peut-être même aux tueurs en série. Si terrible, si loin de nous, qu’il finit par fasciner. Je pense que le premier scénariste à avoir écrit ce dialogue miteux a dû passer par un cheminement intellectuel de ce genre. Je ne saurais dire quand mais il y a eu une sorte de glissement. Les crimes horribles et sadiques ne datent pas d’hier. Il y en avait déjà avant. Mais on n’en parlait pas de la même façon. Ils étaient secondaires. Loin de nous. Ils ne fascinaient pas le plus grand nombre de la même façon, quelques exceptions mises de coté (Jack l'éventreur, Landru). Où sont les détectives élégants et détachés d’autrefois qui avaient de la gouaille, de l’esprit et passaient plus de temps à reluquer la femme fatale récurrente dans ce type de film là plutôt qu’à dérouiller des assassins au Q.I. surdéveloppé ? Disparu. Cela dit, ce n’était peut-être pas mieux. C’était là d’autres clichés, d’autres vieux mécanismes rouillés. Nos sociétés, toutefois, avaient autre chose à dire, autre chose à raconter que ces histoires de torture, de cruauté physique et intellectuelle. Je me souviens d’un épisode des Experts (le seul que je j’ai vu). L’un des personnages était enterré vivant dans le désert, non loin de Las Vegas, et ces amis flics le cherchaient partout. Et il y avait cette caméra immonde qui filmait ses crises de nerfs, les fourmis rouges qui lui grignotaient le visage. Qui est le scénariste maboul qui se cache derrière ce scénario absolument atroce ? Qui sont les gens qui parviennent à regarder ça en souriant et en bouffant des barres chocolatés, ou en sirotant une canette de soda, et trouvent cela distrayant, divertissant ? Nos sociétés ne sont plus capables de créer d’œuvres lumineuses. La fascination collective a supplanté par la force les vertus de la contemplation. Les quelques histoires d’amour grotesques qui paraissent ici ou là ne peuvent lutter contre ce déferlement d’atrocités, de sang versé, ces scènes de torture qui font le délice du plus grand nombre. Je suis incapable de comprendre à ce jour quelle est l’origine de cette lente chute morale qui est la nôtre. Incapable de concevoir et donc de formuler la moindre réponse. J’attends fiévreusement qu’un sombre génie rallume la lumière.
