En ce moment, je me sens plein d'esprit. Véritablement. Et intelligent avec ça, particulièrement intelligent je veux dire, si la chose est possible. Si la chose est possible... Davantage que d'habitude donc, ce qui n'est pas peu dire. Une évidence s'impose à moi, toute entière, comme un type obèse qui se planterait en travers de mon chemin avec un flingue en exigeant que je lui file mon paquet de clopes TOUT ENTIER ; pas une clope, que je lui aurais filé volontiers putain, sans même un flingue pointé sur moi, non, tout le paquet. Une évidence grasse et pleine de menaces. Qui vous fait penser : le paquet de clopes tout entier et après, où cela va s'arrêter ? Je pense à la vitesse du son et de la lumière, le tout multiplié par trois. Concrètement ? Je suis au-dessus de la mêlée. L'image n'est pas correcte, car c'était déjà le cas auparavant. Je suis davantage que cela. Je suis une nuée. J'ai les réflexions qui portent loin. Ou qui se portent toutes seules, sur leurs petites jambes ; et elles marchent et déambulent et font leur petite vie, un peu hautaines sans doute, comme de vraies petites pétasses de la ville, sûres d'elles-mêmes en tout cas et de leur nombre et de l'effet qu'elles produisent - ou devraient produire, parce que vous savez comme moi, enfin non, vous ne savez pas, que dire une chose intelligente à un idiot ne produit jamais le résultat escompté. Mes pensées défient l'entendement - enfin, surtout le vôtre. Je me demande si cela va durer et comme je sais que ce ne sera pas le cas, je me demande donc plutôt combien de temps cela va durer. Mais je n'y pense guère plus longtemps, puisque je pense à la vitesse de la foudre, je l'ai dit, mieux, je pense à la vitesse du fils de la foudre, donc je pense presque instantanément à autre chose, rebondissant pour ainsi dire, comme si je participais, avec la certitude de vaincre, au concours olympique du triple saut de la pensée, j'anticipe le coup d'avant, sans même un effort, et avec justesse évidemment, et même deux trois coups en avant. Comme le même sauteur de triple saut, déjà mentionné, mais qui ne s'arrêterait pas au troisième saut et continuerait sans cesse de rebondir, sortant bientôt du stade olympique, doublant les bagnoles à je ne sais quel embranchement autoroutier, traversant les villes, à la surprise de tous... Les uns et les autres, à l'entendement lent, se disposant, menton lâche, sur le seuil des portes et des boutiques. Mais qu'est-ce là ? Quelle est cette diablerie ? Comme si j'étais à moi seul toutes les pièces de l'échiquier, les tours, chevaux, pions, fous, toute la foutue bataille, tenants et aboutissants, et la porte de sortie : une saloperie de bombe à neutrons les carbonisant tous et dispersant leurs cendres. C'est une intelligence toute particulière - solitaire - qui confine à la clairvoyance. J'ai l'impression d'être comme John Travolta (dans ce film débile) qui, frappé par la foudre, passe miraculeusement du niveau de gentil demeuré à celui de génie fulgurant. Aux trous du cul qui se moquent souvent de lui au comptoir de je ne sais quel bouge puant de la ville, ça leur en bouche un coin, je peux vous le dire. Je ne sais pas si vous avez vu ce film. Il me semble qu'il s'intitule Phénomènes mais je n'en suis franchement pas très certain. J'espère pour vous que tel n'est pas le cas de toute façon. Vous auriez alors perdu ce que vous avez de plus précieux : votre temps. Très bien, je raconte. La médaille a son revers, voyez-vous. Il y a toujours un revers à toutes choses, même aux vestes bon marché. Travolta est devenu très intelligent à la stupéfaction de tous, mais on découvre bientôt qu'il est en réalité atteint d'une sorte de tumeur cérébrale foudroyante (c'était du reste cette tumeur, particulièrement sournoise, qui l'avait rendu brièvement intelligent...). Vous comprenez ? C'est le prétexte parfait - le subterfuge malhonnête pour dire la vérité - qui, vous pouvez en être sûr, va faire verser beaucoup de larmes, of course. Tiroir-caisse. Surtout celles des gonzesses un peu sottes qui pendouillent à votre bras, évidemment. Vous avez aimé Travolta le gentil demeuré concevoir à la stupeur générale des algorithmes hyper compliqués, vous aimerez pleurer sa mort inexorable, au son des violons, au gré des plans larges et des travellings hypertunés. Histoire d'amour dégoulinante en prime. Je me sens donc comme Travolta, à l'exception que la foudre m'a épargné et que sauf nouvelle de dernière minute, aucune tumeur ne me grignote actuellement l'espérance de vie ; j'ai le sentiment d'avoir sauté une étape de développement. Hier, j'étais le Sri-Lanka de l'intelligence (c'est faux mais c'est pour les besoins de l'image), aujourd'hui, je suis un pays émergent. La Chine de l'intelligence qui finira par vous bouffer tous. C'est venu du jour au lendemain, comme un don du FMI. Comme la foudre sur la gueule de celui qui, il y a quelques décennies, se dandinait naïvement sur de la musique disco. Mais tout comme John Travolta, ma médaille acquise sans mérite doit avoir un revers. On ne pense pas ainsi sans sombrer dans l'inquiétude. L'intelligence des autres est un délice. La nôtre - enfin, la mienne, parce que la vôtre franchement - est une mine d'angoisses. C'est une intelligence qui isole, exclue, met en marge. Une intelligence à laquelle semble collée une sorte de mélancolie aiguë, consciente, amoureuse d'elle-même, aux vertus hypnotiques. L'être qui, déjà très intelligent (car c'était mon cas, tant pis si ça ne vous plait pas), se réveille doué d'une intelligence encore plus remarquable, d'une intelligence unique, devient bientôt l'objet de sa propre peur. Son propre ennemi. C'est avec effroi, désormais, que je scrute mon reflet chaque matin dans le miroir de la salle de bains. C'est avec un cœur palpitant anormalement vite que je me brosse les dents - et en me posant mille questions sur les composants du dentifrice et la vitesse à laquelle je crâche dans le lavabo. C'est en soupirant, dès qu'une autre pensée magnifique s'impose à ma conscience, que je vis presque chaque instant. C'est avec la poitrine lourde, la gorge serrée, les articulations grinçantes, que j'avance au devant de cette société terrible, angoissante, si lente, si idiote, si laide, dans laquelle je dois pourtant trouver la force de m'intégrer. Comme avant. Comme si rien ne m'était jamais arrivé. Comme au temps où j'étais seulement un petit peu plus intelligent que vous tous. Et pour ce faire, je sais qu'il ne me faudra reculer devant aucune subtilité. Aucun subterfuge. Aucune compromission. Aucun mensonge. Dans une foule, aucune tête ne doit dépasser. Sachez qu'on mandate des hommes parmi nous pour offrir cette garantie aux idiots. Cette intelligence là, je sais qu'il me faut la dissimuler sous l'épaisseur d'un travestissement d'imbécile. Si cela venait à durer, il me faudrait bientôt traverser la vie incognito, comme un agent double au sein d'anciens frères de lutte. De quoi as-tu peur, M ? Mais de la jalousie, de la jalousie des autres qui, constatant qu'ils n'auront jamais ce que vous avez, s'emploient aussitôt à tout détruire. Ces négationnistes du génie. Ces écorcheurs de l'intelligence. Ces dépeceurs nés. Ces cannibales.
Hier, j'ai pris le métro comme d'habitude. Je me suis rendu compte avec une acuité nouvelle de la formidable foule protéiforme qui allait et venait en tous sens. Je la surplombais, hésitant à prendre les escalators pour la rejoindre. J'identifiais sans réfléchir chaque mouvement à l'intérieur de son ventre, chaque trajectoire de chaque primate soi-disant évolué, jusqu'à ce que je ne puisse plus voir les individus parmi elle. Je comprenais cette masse affreuse, spasmophile, se déformant sans cesse, comme si mes yeux perçaient son corps, comme si mes yeux avaient les mêmes propriétés inquisitrices qu'un appareil d'imagerie médicale. C'était une masse pleine de tumeurs, de virus, de vagues sombres, de sursauts et de vagues molles. J'ai senti à cet instant là mon ventre se contracter. Je l'ai tâté ; il était dur comme un monolithe. Ces sentiments et ces sensations m'ont fait l'effet d'un voyage dans le temps. Depuis, je regarde derrière mon épaule. J'inspecte les gens que je croise, j'essaie de deviner l'intention qui se love derrière chaque regard. Chaque regard qui en constitue un seul, l'oeil nervuré de cette foule démente et crassement idiote. Savent-ils ? Savent-ils le monstre que je suis devenu ? Je tremble en y pensant. J'ai décidé de continuer à tenir ce blog pour faire illusion. C'est bien sûr le paravent idéal. La plus parfaite des couvertures. Je vais sur les blogs des plus idiots d'entre vous. Vous pouvez vous sentir flatté, je vous ai choisi avec soin ainsi qu'avec méthode. Je laisse des commentaires longs et stupides sur vos pages et il me semble que cela marche à merveille ; enfin, de temps en temps. Je perçois bien parfois l'inquiétude qui point derrière la crête de certaines dunes-invectives. J'entends les sous-entendus : "ce que dit ce jeune homme est vraiment stupide mais il y a comme un soupçon d'intelligence dedans" C'est pourquoi il m'arrive de m'absenter, pour ne pas davantage éveiller la suspiscion de cette espèce particulière d'idiots qui traque l'intelligence dans l'illusoire espoir de l'anéantir.
Je vais continuer comme cela encore un moment. Discrètement. A attendre je ne sais quoi. La chute. Par mesure de précaution, j'ai arrêté les corn-flakes. Je me couche à des heures indues et me lève trop tôt. J'écoute de la musique abâtardie. Malgré une vue qui baisse, je refuse d'aller chez l'ophtalmo. Pas question d'aller chez l'ORL non plus pour cette oreille qui bourdonne. Tout va bien, ça finira par se tasser.