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Je suis incapable désormais de faire la différence entre le matin et l’après-midi. Le soleil me semble à la même hauteur, à chaque heure présumée du jour, ses rayons sont indistincts, jumeaux. Quand je fixe l’horloge, j’y distingue les mêmes chiffres qui éreintent le matin et grignotent l’après-midi. Je ne sais même plus ce que veut dire l’expression : aller se coucher ! Je m’endors sur place, parfois dans les positions les plus inconfortables, sur mon fauteuil. Quelques instants plus tard, comme si le temps s’était évanoui, je me retrouve dans le couloir, sur la terrasse de l’établissement, dans ma chambre, dans la salle de télévision, entre deux portes. Je devine alors qu’on m’a déplacé. Comme un vieil objet qu’on ne se résout pas à ranger. Je m’attends d’un jour l’autre à finir recroquevillé dans un vide-poches. Je ne sais pas davantage ce que signifie l’expression : se lever. Lorsque je me réveille, il me faut parfois plusieurs minutes pour comprendre où je suis et dans quel corps mon âme macère. A quoi ça sert d’être vivant si c’est pour ne plus pouvoir mesurer le temps qui passe ? Les infirmières ici sont gentilles et mignonnes. Celle qui s’occupe de moi a une toute petite poitrine. J’aimerais bien lui demander de dégrafer un peu sa blouse, que je voie ses nichons. Ils font ça dans les films, et bien souvent, après quelques réticences, l’infirmière offre ce dernier plaisir au vieillard malade ou au soldat impotent. Mon infirmière, elle effectue tous ses gestes en silence, quand elle déplace mon fauteuil, elle se penche sur moi, sa blouse s’éloigne légèrement de sa peau, j’entrevois alors la naissance de ses petits seins rachitiques. Elle a cette manière pudique de sourire qui me rappelle encore combien les femmes peuvent être belles et délicates. Je suis persuadé qu’elle a de jolis tétons, les femmes qui ont de petits seins ont très souvent de très jolis tétons. Tout petits, durs, d’une jolie couleur sombre, comme un grain de beauté. Oui, c’est ce qu’elle incarne, cette jeune femme pour moi, le silence, la mort avant l’heure, le comité d’accueil. Parfois, elle entre dans ma chambre, des vagues de parfum la précèdent et me piquent les narines. Elle s’exclame : « quelle belle journée ! ». Ouais, une journée comme les autres, toutes parfaites, toutes indéfinies, la voilà qui sort de son tube de dentifrice, gélatineuse et pleine de rayures bleues. Une journée parfaite, on irait boire de la sangria dans le parc, on balancerait des miettes de nous aux canards sauvages et le soir venu, on s’en retournerait chez nous, pour baiser au pied du radiateur, comme des bêtes, je mordillerais ton petit téton qui ressemble à un grain de beauté, tu m’aiderais à tenir bon. Tu m’aiderais à tenir bon.
Certains jours, je répète la même phrase pendant des heures. Je reste là, assis, à méditer sur ce temps figé et glacé qui se joue de moi, et je marmonne un mantra idiot. Elle était bonne cette camomille. Elle était bonne cette camomille, elle était bonne cette camomille, elle était bonne cette camomille. Parfois, j’inverse la position de certains mots dans la phrase. Cette camomille, elle était bonne. Tout de même, bonne elle était cette camomille. Je suis comme un hamster qui détale dans une roue à la con. Et puis je m’arrête subitement lorsque je me rends compte que je ressasse depuis plusieurs heures (enfin, je suppose). Je reporte alors tout de suite mon regard sur l’horloge de la salle commune, j’essaie de chercher en moi quelques repères. Depuis combien de temps je répète ça ?, me dis-je. Et je n’ai pas de réponse. Alors, je recommence. Parfois, c’est l’infirmière qui m’arrête, elle pose sa main sur mon épaule, sa main molle et douce, sans pression. Un peu de chaleur parcourt mon corps. Tout va bien, je me dis, je ne suis pas encore mort. Tout va bien, j’ai encore du temps devant moi, j’ai encore le temps de réfléchir à tout ça, encore un peu de temps pour trouver le courage de demander à mon infirmière de dégrafer un peu sa blouse. Vos nichons, Mademoiselle, vous ne voulez pas montrer vos nichons ?, vous ne voulez pas me montrer vos nichons ?, vos nichons ?, vous ne voulez pas, Mademoiselle, me les montrer ? Mademoiselle !
La voilà devant moi. Entièrement nue. Elle ne s’épile pas celle-là, j’n’en reviens pas. Sa chatte est velue comme une grosse araignée d’Amazonie. Elle a un chapeau, un de ces chapeaux d’homme, on croirait Marlene Dietrich, mais en plus belle, en moins goudou, en moins allemande : elle jongle avec des bouteilles de vodka. « Mais moi, je ne parlais que des nichons, je ne parlais que des nichons, que des nichons, Mademoiselle, je ne parlais que de nichons ». Elle sourit. Elle sourit toujours, celle là ! Quand j’ouvre les yeux, c’est le matin, c’est l’après-midi, je n’en sais rien, je ne peux pas savoir, je ne veux pas savoir. Je suis dans mon lit. On a posé un petit gobelet sur la tablette, et deux petits cachets orange. Elle est belle cette infirmière bon sang !
Elle ouvre les rideaux en s’exclamant : « quelle belle journée ». Je sais. Il faudra quand même bien qu’elle finisse un jour.