Le christianisme est-il à la croisée des chemins ? Je ne le crois pas. Il a à résoudre les mêmes équations depuis l’origine. Les soubresauts qui agitent l’océan catholique ces derniers temps voient s’opposer deux camps bien distincts. Celui de ceux que l’on appelle les fondamentalistes, par raccourci. Celui de ceux qui se rangent derrière l’autorité sacerdotale. Le combat des fondamentalistes s’appuie sur un constat. Les traditions catholiques se seraient perdues, notamment par la faute du Concile Vatican II. La société, quant à elle, se serait fourvoyée, par le biais – entre autres choses – d’une coupable libéralisation des mœurs.
De l’autre coté, nous avons celui de ceux dont on moque la tiédeur, la soumission volontaire au diktat moderne. Celui de ceux qui n’ont pas rompu avec l’Eglise. Ce combat s’appuie à l’évidence sur d’autres valeurs. Il rappelle la nécessité d’humilité, à l’exemple du Christ qui consacra l’essentiel de son existence terrestre aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis, à tous ceux que les sociétés humaines naturellement repliées sur elles-mêmes, refusaient de considérer, d’accueillir, de rencontrer. On le voit bien, ce combat, ne consiste pas à enfoncer des portes mais au contraire à les ouvrir grandes, il ne consiste pas à violenter les êtres et les pécheurs, mais à les écouter et à les comprendre. Parce que leurs péchés sont aussi les nôtres.
Cette opposition qui secoue l’Eglise catholique n’est pas nouvelle. Elle ne constitue en rien une croisée des chemins. Elle est aussi vieille que le christianisme lui-même. Elle est l’illustration du choix qui fut proposé au peuple juif par Ponce Pilate : la vie du Christ ou celle de Barabbas. Jean nous dit dans son Evangile que « Barabbas était un bandit ». Le terme bandit n’était pas un terme neutre à l’époque. Il ne servait pas à identifier le simple délinquant de droit commun. Il qualifiait les insurgés. Ceux qui remettaient en question l’autorité. Marc quant à lui nous révèle que Barabbas avait participé à une émeute et Luc qu’il était par ailleurs accusé d’avoir commis un homicide. Mathieu, quant à lui, affirme que « Barabbas était un prisonnier bien connu » ce qui en fait un véritable meneur de l’émeute, en quelque sorte une figure de la résistance.
Voici ce qu’écrit Benoit XVI à ce sujet dans le premier tome de son Jésus de Nazareth :
« Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. C’est une désignation typiquement messianique, le nom religieux d’un des chefs éminents du mouvement messianique. La dernière grande guerre messianique des Juifs a été menée en 132 par Bar-Khobba, fils de l’étoile. Le nom est formé de la même façon, [avec] la même intention.
Chez Origène, nous trouvons un autre détail intéressant : dans beaucoup de manuscrits des Evangiles jusqu’au IIIe siècle, l’homme en question s’appelait « Jésus Barabbas », Jésus fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention, mais de manière très différente. Le choix est donc entre un messie qui est à la tête d’un combat, qui promet la liberté et son propre royaume, et ce mystérieux Jésus, qui proclame de se perdre soi-même pour trouver le chemin vers la vie. Faut-il s’étonner que les foules aient préféré Barabbas ? »
Faut-il s’étonner qu’il se trouve encore des catholiques aujourd’hui pour préférer Barabbas, ajouterais-je donc ? Le chemin du combat est évidemment la solution de facilité. Bousculer, organiser des prières de rue pour provoquer l’athée de base, appeler l’autre à la vertu plutôt que soi-même, sont également des chemins qu’il est aisé et séduisant d’emprunter. En premier lieu parce que ces chemins sont extérieurs à soi.
Ce dimanche, j’ai vu un reportage que Canal Plus a consacré à ceux de la Fraternité Saint Pie X et de Civitas qui militent contre la domination d'une présupposée christianophobie organisée. L’abbé Beauvais, tête de gondole du mouvement, qui officie à St Nicolas du Chardonnet , y était interrogé par un journaliste qui lui faisait remarquer que l’usage de la violence se situait en contradiction avec le message chrétien. Se mordant les lèvres, manifestement prompt à la colère, piqué au vif, l’abbé répliquait d’un ton dur et haut : « le Christ a bien chassé les marchands du temple ! » On se serait cru au café du commerce et c’était un homme d’Eglise qui venait de faire cette réflexion. Quel respect pour les Évangiles que de les utiliser pour légitimer ses propres actions ! L'homme les avait sans doute étudiés, il avait sans doute lu attentivement une grande partie de leurs exégèses, il avait parcouru les textes des docteurs honoris causa qui ont fondé l'Histoire du catholicisme ; ce nouveau temple de l'esprit. Il ne distinguait pourtant dans ce geste que l'acte de résistance, de rejet, d'opposition. Réduire le Christ à cet événement, à cette colère, sans identifier son contexte, sans comprendre qu'ils s'inscrivirent dans la volonté d'établir la Nouvelle Alliance, on le voit bien, c’est le réduire à taille humaine, assujettir sa volonté à celle de Barabbas, son alter ego sauvé par la population. Les fondamentalistes ne se cachent donc plus de préférer Barabbas au Christ, le combat de Barabbas à celui du Christ, l’insurrection civile à l’insurrection intérieure. Ce choix, vieux comme le christianisme, ne voit pas au-delà du monde qui nous occupe, ne voit pas au-delà de nos propres existences. C’est un choix d’orgueil aussi, parce qu’il n’a de valeur que dans l’opposition, parce qu’il ne vaut que par le rejet qu’il suscite. Que serait ce Barabbas sans l’autorité romaine ? Il n’aurait aucun combat à mener, aucune cause à défendre. Le Christ, que les hommes n’ont pas choisi, et que certains refusent de choisir encore en prétendant promouvoir la vraie foi, défendait lui une cause qui n’avait pas besoin d’opposition pour être défendue - nulle opposition si ce n’est en soi-même - qui disposait en elle-même de sa raison d'être.
A la lumière de ces quelques éléments, les propos d’André XXIII à propos des fondamentalistes n’en semblent que plus justes et éclairés : « l’authenticité de la foi n’est pas de s’imposer par la violence. » La Foi ne peut pas être utilisée pour légitimer une lutte, comme le fit en son temps Barabbas, dont l’appel aux armes et à la désobéissance séduit encore le cœur des hommes.
8 truc(s) extra en plus:
Il y a des enfants de choeur qui ne se souviennent plus du catéchisme. Ton texte me rappelle (opportunément) quelques lectures mais dans mon souvenir, j'ai peur de confondre La Vie de Brian et Corpus christi. C'est un plaisir de lire ce genre de choses, c'est une source de réflexion, quelques soient les convictions que l'on peut avoir.
En fait, hier j'ai écrit que l'abbé Beauvais devait avoir lu la Bible, les exégèses, les textes des docteurs... Et bien, je suis bien naïf. Il s'avère que les abbés de la Fraternité St Pie X n'ont pas de formation. Donc, les exégèses, les apocryphes, les écrits des docteurs... Et peut-être même la Bible en intégralité... Ils n'ont rien lu. Ils n'ont qu'une tradition moisie à ressasser.
C'est l'habitude de lire en latin. On pense en latin. On rêve en latin. Et un jour, on se rend compte qu'on a oublié le latin. C'est ce jour-là qu'on se découvre une vocation complètement intégriste...
Je passais par là pour constater piteusement mon retard, et je me suis laisser happer par la lecture. Absolument passionnant, dis-je comme un couillon, mais je le pense. Je n'avais aucune idée du sens de cette opposition Barabbas/Jésus.
Et donc, au fait, quand Mathieu dit qu'il va rependre "non pas la paix, mais l'épée", quel est le sens de ceci, quel est son contexte ? Y-a-t-il ainsi vraiment cette opposition de... style (?) dans les 4 évangiles ? (on dit Mathieu le "dur", Jean, le "tendre") (lors de ma lecture je n'ai pas le recul pour le décerner)
Pour ma part, je pense que le plus tendre des évangélistes est Luc. Luc, en fait, parle d'avantage à ceux qui sont appelés à se convertir. Ceci explique cela. Mathieu, lui, parle à ceux qui sont déjà chrétiens. Il leur dit ce qu'ils doivent être. Quant à Jean, il est différent. Son Evangile n'est pas synoptique, c'est à dire qu'il ne reprend pas les mêmes éléments de la vie de Jésus que les autres. Il est déjà dans l'analyse théologique. Il est le précurseur des écrits de St Paul...
"L'épée", ce n'est pas la guerre, le meurtre, la soumission, c'est la division, la séparation. Jésus a créé une scission dans le monde juif en prenant chair. Une division qui se fait dans les familles même. Jésus a établi une nouvelle alliance. C'est donc un constat de ce que sa venue est en train de produire. L'idée bien sûr se perpétue, mais avec moins de force qu'à l'époque, quand on considère que la naissance du catholicisme se fit dans la douleur, les souffrances, les persécutions.
Il émet l'idée difficile mais logique que celui qui voudra suivre l'idéal chrétien, suivre le Christ en somme, sera nécessairement obligé de faire scission avec ceux qui iront à l'encontre de ce choix. Mais je crois que c'est une parole qui faisait plus sens lorsque Jésus vivait sa vie d'homme.
Dans l'Evangile de Mathieu, le Sermon de la Montagne est là pour rétablir l'exigence de paix. "Heureux les artisans de paix". Dans Mathieu, Jésus n'a pas rejeté les pécheurs, les païens, les "samaritains" à l'instar des autres Evangiles. Les chrétiens doivent donc faire de même mais il ne faut pas qu'ils oublient que le christianisme est un absolu et que la mise en oeuvre de cet absolu peut les obliger à rompre, à créer des divisions et à subir les pires tourments à cause de cela...
Je ne sais pas si je suis bien clair, là...
Je ne comprends rien (mon côté Athée doit y être pour quelque chose, puisqu'il n'entend rien à tout ce bazar), mais j'ai presque tout compris.
Ce qui frise le miracle, dirais-je.
Tu sais, les apôtres, qui étaient selon les cas très simples ou formés pour être rétifs à l'enseignement du Christ, furent élus pour comprendre et pour témoigner. Et ils ne comprirent que partiellement. Alors... On fait ce qu'on peut...
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