mercredi 16 novembre 2011

Ils ont choisi Barabbas

Le christianisme est-il à la croisée des chemins ? Je ne le crois pas. Il a à résoudre les mêmes équations depuis l’origine. Les soubresauts qui agitent l’océan catholique ces derniers temps voient s’opposer deux camps bien distincts. Celui de ceux que l’on appelle les fondamentalistes, par raccourci. Celui de ceux qui se rangent derrière l’autorité sacerdotale.

Le combat des fondamentalistes s’appuie sur un constat. Les traditions catholiques se seraient perdues, notamment par la faute du Concile Vatican II. La société, quant à elle, se serait fourvoyée, par le biais – entre autres choses – d’une coupable libéralisation des mœurs.

De l’autre coté, nous avons celui de ceux dont on moque la tiédeur, la soumission volontaire au diktat moderne. Celui de ceux qui n’ont pas rompu avec l’Eglise. Ce combat s’appuie à l’évidence sur d’autres valeurs. Il rappelle la nécessité d’humilité, à l’exemple du Christ qui consacra l’essentiel de son existence terrestre aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis, à tous ceux que les sociétés humaines naturellement repliées sur elles-mêmes, refusaient de considérer, d’accueillir, de rencontrer. On le voit bien, ce combat, ne consiste pas à enfoncer des portes mais au contraire à les ouvrir grandes, il ne consiste pas à violenter les êtres et les pécheurs, mais à les écouter et à les comprendre. Parce que leurs péchés sont aussi les nôtres.

Cette opposition qui secoue l’Eglise catholique n’est pas nouvelle. Elle ne constitue en rien une croisée des chemins. Elle est aussi vieille que le christianisme lui-même. Elle est l’illustration du choix qui fut proposé au peuple juif par Ponce Pilate : la vie du Christ ou celle de Barabbas. Jean nous dit dans son Evangile que « Barabbas était un bandit ». Le terme bandit n’était pas un terme neutre à l’époque. Il ne servait pas à identifier le simple délinquant de droit commun. Il qualifiait les insurgés. Ceux qui remettaient en question l’autorité. Marc quant à lui nous révèle que Barabbas avait participé à une émeute et Luc qu’il était par ailleurs accusé d’avoir commis un homicide. Mathieu, quant à lui, affirme que « Barabbas était un prisonnier bien connu » ce qui en fait un véritable meneur de l’émeute, en quelque sorte une figure de la résistance.

Voici ce qu’écrit Benoit XVI à ce sujet dans le premier tome de son Jésus de Nazareth :

« Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. C’est une désignation typiquement messianique, le nom religieux d’un des chefs éminents du mouvement messianique. La dernière grande guerre messianique des Juifs a été menée en 132 par Bar-Khobba, fils de l’étoile. Le nom est formé de la même façon, [avec] la même intention.

Chez Origène, nous trouvons un autre détail intéressant : dans beaucoup de manuscrits des Evangiles jusqu’au IIIe siècle, l’homme en question s’appelait « Jésus Barabbas », Jésus fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention, mais de manière très différente. Le choix est donc entre un messie qui est à la tête d’un combat, qui promet la liberté et son propre royaume, et ce mystérieux Jésus, qui proclame de se perdre soi-même pour trouver le chemin vers la vie. Faut-il s’étonner que les foules aient préféré Barabbas ? »

Faut-il s’étonner qu’il se trouve encore des catholiques aujourd’hui pour préférer Barabbas, ajouterais-je donc ? Le chemin du combat est évidemment la solution de facilité. Bousculer, organiser des prières de rue pour provoquer l’athée de base, appeler l’autre à la vertu plutôt que soi-même, sont également des chemins qu’il est aisé et séduisant d’emprunter. En premier lieu parce que ces chemins sont extérieurs à soi.

Ce dimanche, j’ai vu un reportage que Canal Plus a consacré à ceux de la Fraternité Saint Pie X et de Civitas qui militent contre la domination d'une présupposée christianophobie organisée. L’abbé Beauvais, tête de gondole du mouvement, qui officie à St Nicolas du Chardonnet , y était interrogé par un journaliste qui lui faisait remarquer que l’usage de la violence se situait en contradiction avec le message chrétien. Se mordant les lèvres, manifestement prompt à la colère, piqué au vif, l’abbé répliquait d’un ton dur et haut : « le Christ a bien chassé les marchands du temple ! » On se serait cru au café du commerce et c’était un homme d’Eglise qui venait de faire cette réflexion. Quel respect pour les Évangiles que de les utiliser pour légitimer ses propres actions ! L'homme les avait sans doute étudiés, il avait sans doute lu attentivement une grande partie de leurs exégèses, il avait parcouru les textes des docteurs honoris causa qui ont fondé l'Histoire du catholicisme ; ce nouveau temple de l'esprit. Il ne distinguait pourtant dans ce geste que l'acte de résistance, de rejet, d'opposition. Réduire le Christ à cet événement, à cette colère, sans identifier son contexte, sans comprendre qu'ils s'inscrivirent dans la volonté d'établir la Nouvelle Alliance, on le voit bien, c’est le réduire à taille humaine, assujettir sa volonté à celle de Barabbas, son alter ego sauvé par la population. Les fondamentalistes ne se cachent donc plus de préférer Barabbas au Christ, le combat de Barabbas à celui du Christ, l’insurrection civile à l’insurrection intérieure. Ce choix, vieux comme le christianisme, ne voit pas au-delà du monde qui nous occupe, ne voit pas au-delà de nos propres existences. C’est un choix d’orgueil aussi, parce qu’il n’a de valeur que dans l’opposition, parce qu’il ne vaut que par le rejet qu’il suscite. Que serait ce Barabbas sans l’autorité romaine ? Il n’aurait aucun combat à mener, aucune cause à défendre. Le Christ, que les hommes n’ont pas choisi, et que certains refusent de choisir encore en prétendant promouvoir la vraie foi, défendait lui une cause qui n’avait pas besoin d’opposition pour être défendue - nulle opposition si ce n’est en soi-même - qui disposait en elle-même de sa raison d'être.

A la lumière de ces quelques éléments, les propos d’André XXIII à propos des fondamentalistes n’en semblent que plus justes et éclairés : « l’authenticité de la foi n’est pas de s’imposer par la violence. » La Foi ne peut pas être utilisée pour légitimer une lutte, comme le fit en son temps Barabbas, dont l’appel aux armes et à la désobéissance séduit encore le cœur des hommes.