
Il y a dans le terme amitié quelque chose qui échappe à la compréhension. Le terme est imparfait, indéfini. Insaisissable sans une donnée complémentaire. Qu’est-ce qu’un ami d’ailleurs ? Une béquille, une balise, quelqu’un qui serait là pour vous quand vous en ressentez le besoin, quelqu’un qui vous écouterait, qui saurait vous rassurer ? Un ami, considéré de la sorte – conçu par soi et pour soi pour ainsi dire – ne serait donc rien de moins qu’un réceptacle élu parmi les autres pour déverser sa peine, ses frustrations, un objet quotidien à utiliser in extremis en cas de coup dur. La moindre tempête ne ferait qu'une bouchée de cette amitié là. Avoir un ami implique naturellement d'en être un soi-même. Si votre ami est pour vous une balise, il vous faut donc être une balise pour lui. On voit bien dès lors le possible déséquilibre qui peut éventuellement prévaloir dans ce type de relations, lorsque l'on voit notamment dans l’ami celui qui vous soutient avant de voir en lui celui qu’il faut soutenir.
Ce déséquilibre subsiste parce que le concept en lui-même est incomplet. Parce qu’une amitié n’en est pas une si elle n’est pas également complétée par la notion de camaraderie. D’un ami, il faut partager la condition. Un homme sans moyen ne peut pas être l’ami d’un homme riche, (et vice-versa) si ce dernier ne consent pas à abandonner tout ce qui lui donne l’illusion d’une supériorité. Ce que le Christ exigeait des hommes qu’Il rencontrait à l’égard de leur condition ne dément pas cette assertion. Aux êtres disposant de peu de moyens, Il demandait simplement qu’ils partagent ; qu’ils partagent selon leurs moyens. Mais des riches, Il exigeait bien plus. Il exigeait le dénuement pur et simple. A ceux-là, Il demandait de se dépouiller. Le Christ se disait l’ami de tous les hommes (y compris de celui qui allait plus tard le trahir, quelques minutes même avant l'arrivée des gardes) mais Il savait ne pouvoir l’être véritablement avec ceux qui avaient consacré leur vie aux honneurs les plus factices (l’argent, le pouvoir, l’orgueil, l’amour de soi, la reconnaissance) s’ils refusaient de s'engager sur le chemin du renoncement. Les riches, pour devenir ami des autres hommes selon le Christ, devaient tout abandonner. Sans limite ni restriction. Pour devenir amis de tous, les riches devaient en premier lieu se dépouiller, s'abaisser, adopter la condition de pauvre, de faible, d'humble, devenir pleinement camarade.
Steinbeck, avec Tortilla Flat, a écrit l’un des plus beaux livres d’amitié et de camaraderie. Un roman sans véritable intrigue, constellé de récits multiples. Une suite de paraboles et d’anecdotes morales. Tortilla Flat, c’est la vie de quelques camarades qui partagent à peu près tout. A peu près tout, parce qu’ils sont de ces hommes qui n’ont que peu à partager et dont on ne peut exiger le dénuement. Ils se volent parfois les uns les autres, et punissent sévèrement entre eux leurs larcins, ne se comprennent pas toujours, mais ils partagent la même condition, la même existence, le même vin, les mêmes repas, échafaudent ensemble ces coups tordus qui font le sel de l’amitié et de l’entraide. Les hommes que l’on y croise ne sont pas des saints, même s’il semble parfois qu’une sorte de voix intérieure les y fasse tendre. Ils regardent de loin la Loi, respectueusement, tout en comprenant qu’ils peuvent moralement s’en affranchir. Ils sont souvent grotesques, simples d’esprit, menteurs, affabulateurs, portés sur la bouteille plus que de raison, sur les femmes plus que de raison, ils se querellent, se battent, se réprimandent, mais ils ont la science de la rencontre et du don. Ils savent unir leurs efforts pour de justes causes, savent s'attendrir du mauvais sort d'autrui et connaissent d’instinct ce qui porte intrinsèquement les germes de la division : l’argent, la propriété, la passion amoureuse, l’égoïsme et l’indifférence.
Ce livre est bien sûr un livre de joie. Un livre de joie sainte. Pas un réquisitoire moisi en faveur de l'affliction ou de la pénitence. Ces hommes ne possèdent rien si ce n’est une maison dont a hérité l’un d’entre eux. Mais ils mesurent la chance qui leur est offerte. Cette maison, ces quelques murs, ils les partagent et les font résonner de rires, d'histoires, de beuveries et de sagesse. Cette joie, ils ne la trouvent que dans le partage, l’écoute mutuelle, la sagesse des paraboles, le dévouement, le vin, l’esprit d’aventure, en dépit de leurs imperfections, de leur bêtise, bien souvent confondante, de leur infantilisme, de ce qui parfois les fait retomber lourdement dans l’égoïsme pour toujours s'en relever. S’il en était besoin, ce roman simple, limpide et drôle, démontre bien que comme le Christ le pensait, l’amitié n’est rien sans camaraderie, sans le partage d'une même condition, que l’amitié est impossible sans dépossession - ne serait-ce que morale - mais qu’elle se dissout paradoxalement quand il n’y a plus rien à partager. Lorsque l'un des amis mourra, la maison sera du reste volontairement réduite en cendres, exclue de la vulgarité que constitue la propriété. Les amis d'hier, mélancoliques et privés d'une partie d'eux-mêmes, n'auront plus qu'à prendre la route, en empruntant chacun des chemins différents.