
En 1920, lorsque Giovanni Papini écrit sa Vie du Christ, sa réputation est déjà faite. Imprécateur, blasphémateur impénitent, anticlérical violent, contempteur bileux et compulsif du christianisme, auteur vénéneux de L’Homme Fini - autobiographie de la démesure, écrite qui plus est à l’âge de 30 ans, ce qui constitue déjà pour l’intelligentsia littéraire italienne de l’époque un crime de présomption – du Crépuscule des philosophes annonçant sans faillir ni trembler la mort de la philosophie, nationaliste hystérique, l’écrivain, d'une laideur physique déjà remarquable, attire et rebute tout à la fois. Rares sont ceux qui parviennent à susciter autant de dégoût en un seul et même élan.
Cette Vie du Christ est pourtant le résultat d’une conversion. Ce n’est pas tout à fait exact. La conversion et la rédaction de ce livre semblent en réalité concomitantes. Mieux, corrélées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Semblent prendre ensemble de l’ampleur, comme deux adolescents fantasmagoriques qui se forceraient à grandir pour ne pas être plus petit que l’autre.
L’œuvre de Papini eut du reste un immense succès, à tel point qu’il ne se dément toujours pas aujourd’hui. Les lecteurs ont donc sans doute identifié dans cette œuvre une forme de vérité. La réalité de la conversion de Papini fut toutefois sujette à caution. Les ennemis d’hier, les prêtres salis, les chrétiens de tradition se souvenant d’infâmes blasphèmes, les pratiquants de la pleine lumière non seulement, mais aussi tant d’autres parmi les écrivains, journalistes, observateurs admis du monde des lettres italiennes, s’empressèrent de renifler autour du livre comme un chien autour du pied d’un lampadaire, espérant trouver de quoi démontrer sa présupposée fausseté. Papini, après s’être tant – et parfois si méchamment – moqué de tous, ne pouvait avec cette histoire de conversion que chercher un nouveau moyen de tromper ceux qu’il tenait en en horreur. Des les trainer dans sa propre boue. L’homme était sans aucun doute assez fou pour écrire un livre-énigme dont il serait seul à détenir la solution. L’homme était sans aucun doute assez vil pour s’humilier sans sincérité et rire de la méprise de tous. Papini était sans aucun doute de ces hommes qui concevaient et riaient de blagues qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Et ces hommes-là comptaient parmi les plus dangereux, dangereux par delà leur solitude forcenée qui les conduisait à haïr jusque l’intégralité (ou quasi) de l’espèce humaine.
La correspondance de Papini, ouverte aujourd’hui, permet raisonnablement de ne plus douter de cette conversion. Son athéisme était de toute façon un athéisme branlant. Un athéisme mal fondé. L’athée qui réfute Dieu en toute sérénité est un être qui doit logiquement se désintéresser de la question. Dieu n’existant pas, il ne peut le considérer, il ne peut ressentir le besoin de lutter avec lui, comme le fit Papini avec tant de violence et sans doute de frustration, avant de céder d’un coup d’un seul devant l’éclatante beauté des Evangiles.
Cette Vie du Christ est différente des autres. Elle est unique. Elle n’est ni l’œuvre d’un homme d’Eglise, ressassant douillettement sa théologie personnelle, ni celle d’un philosophe, épuisant la sève des Évangiles à force de les décentrer, de les recentrer, ni encore celle d’un historien soucieux de rétablir une vérité qui lui échappera forcément, faut de moyens. Elle ne constitue qu’une simple lecture. Droite. Univoque. Fidèle. Croyante. Fiévreuse parfois. Une lecture qui traduit une volonté ferme de ne pas trahir les paroles du Christ et son enseignement. Un postulat de Foi. A peine accouché. Refusant les accommodements, les consensus, les retours en arrière, les mises en contexte, les approches philosophiques imparfaites.
En se convertissant, Papini ne perdit rien de sa férocité. Rien de ce qui fit de lui un pamphlétaire. Dans ce livre, son style est toujours sur-démonstratif, accusateur, acide. Hélas aussi, plein d’anathèmes. Paradoxalement, il sait aussi se faire d’une redoutable précision. Tout d’abord parce que la base de ce livre est restreinte à la seule lecture des Evangiles et de quelques apocryphes. Ensuite, parce qu’il sait aussi s’adoucir parfois et transmettre ce qui fait la force d’une conversion : l’émerveillement. Et évidemment, la reconnaissance de la singularité absolue du christianisme. Quelle que soit l'époque que l'on considère.
Que peut bien faire un écrivain des Évangiles pour dire vrai ? L’on voit bien que la littérature est l’ennemi du bien. Elle ne peut pas se départir d’une forme d’orgueil. Les vrais écrivains ne peuvent, s’ils ne refusent pas toute forme d’ambition littéraire, suivre la voie de Évangile. Ce faisant, ils s'extraient du champ littéraire. Deux raisons à cela. Premièrement : les Évangiles n’ont pas de faille. Ils ont déjà fait ce qu’il y avait à faire et aucune littérature, aucune forme poétique, ne peut égaler leur beauté simple, sans sophistication. Deuxièmement : toute œuvre littéraire est par nature un artifice et les artifices qu'elle emploie n’atteignent la beauté qu’à condition de naviguer entre ombre et lumière. En littérature, le bien n’existe pas, la douceur n’existe pas, l’Amour n’existe pas sans passions, donc il n’existe pas. Papini se vouait donc ici à une entreprise impossible.
Comme tout converti, il faisait déjà l’erreur de juger les croyants de tradition, les gardiens du temple. Les nouveaux pharisiens ou supposés comme tels. Il s'y enfonçait sans délicatesse en condamnant formellement les impies, les païens, les renieurs de Christ, et bien sûr, les juifs déicides, voués pour cela à l’éternelle damnation, à l’éparpillement, à un destin apatride. Car l’antisémitisme est présent dans cette Vie du Christ. Plus que nulle autre, cette haine-là transpire du livre. Rien d’étonnant à cela. La tradition était encore bien ancrée dans l’Église catholique elle-même. Pie X, pape de 1903 à 1914 avait déclaré en 1904 : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons reconnaitre le peuple juif. » En 1917, Benoit XV, son successeur avait affirmé que « les juifs [n’avaient] aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte ». Il fallut attendre l’avènement de Pie XI pour célébrer l’émergence d’un pape favorable à l’égard des juifs et cette célèbre phrase datant de 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Une parole d'une grande force et d'une très simple justesse. Papini, en 1920, héritait en se convertissant d’une tradition mais il faisait également l’erreur de celui qui découvre une nouvelle réalité et pense alors qu’elle est la seule. L’établissement de la Nouvelle Alliance lui faisait croire que la première, qui fonda la relation de Dieu avec les Juifs, était devenue par lien de cause à effet caduque. Narrant magnifiquement la primauté du pardon divin, narrant la passion du Seigneur avec le brio du grand écrivain qu’il fut, du Seigneur mort pour racheter les fautes de l’ensemble de l’Humanité, il ne pût s’empêcher d’établir un acte d’accusation.
Il y a dans cette œuvre, comme dans toutes celles qui abordent les Évangiles, l’idée récurrente que l’Humanité n’est pas digne de l’exigence chrétienne. Papini le démontre aussi par l'absurde. Une poignée seulement de saints, d’hommes véritables, parviennent à s’y conformer. Pourtant, rien ne sépare véritablement les hommes du Christ, rien, si ce n’est eux-mêmes, ne les empêche de parvenir à cet absolu. C’est un chemin qui n’est semé d’aucune embuche, même s’il est escarpé, difficile. De Sainte Catherine de Sienne à René Girard, en passant même par la lecture, plus futile, du célèbre roman gothique, Melmoth, de C. R. Maturin, c’est là un constat partagé, presque évident. Il est invariablement fait par quiconque a le dessein de réfléchir à la possibilité de la transformation du monde par les Évangiles.
Tous ne cèdent pas pour autant à la condamnation des imparfaits. Ou de ceux qu'ils pensent imparfaits, car c'est là la pierre d'achoppement. Sainte Catherine de Sienne, par exemple (qui n'est donc pas sainte pour rien) sait le mal qui se niche - subtilement dissimulé sous une enveloppe de bien - dans le jugement du prochain. Elle sait aussi le respect obéissant que le chrétien doit aux membres de l’Église - choisis par Dieu lui-même - même lorsqu’ils cèdent aux pires déviances, aux pires avarices, aux pires corruptions.
Il y a chez Papini tout ce qu’il faut pour croire à la réalité d’une conversion, tout ce qu'il faut pour parfois s'en réjouir, mais on comprend aussi qu’il lui manque ce petit quelque chose qui aurait pu la rendre complète. Complète, cette véritable et puissante conversion du cœur. Quelque chose en moins devient un quelque chose en plus. La mise de coté de la nécessité d'une abstinence de jugement devient bientôt une forme d’antisémitisme larvé. Un horrible dévoiement. L’histoire personnelle de Papini est à étudier sous cet angle, car l’on voit bien que ce manque finira par le ronger, que ce manque, bientôt comblé par une tumeur qui ne fera que s’étendre, et pulser sous son épiderme, l’éloignera plus tard du message chrétien. Cet homme fera de son antisémitisme son obsession, de sa prime erreur un combat. Et l’on voit bien qu’il s’éloignera davantage du christianisme encore lorsqu’il se rapprochera du fascisme ; cette idéologie malade qui ne honnit rien tant que le pauvre, le loqueteux, l’estropié, le difforme, qui ne célèbre rien tant que le fort, le violent, le puissant. Cette idéologie qui dans sa particularité italienne n’aura d’autre souci que celui de recréer une petite aristocratie bourgeoise, insouciante, inconséquente, malgré le tumulte de la guerre et son cortège de massacres. Cette idéologie guidée par un homme pacotille ne glorifiant que sa personne, son orgueil, l’amour de soi et l’argent ; ce petit homme à femmes, infidèle, inconstant, obsédé par le sexe, violent parce que faible, cruel parce que grotesque. On n’erre jamais que dans les méandres de la seule âme dont on dispose : la sienne. Papini se souvenait-il en 1943, à la chute du triste Duce, lorsqu’il partit se réfugier dans un monastère, des pages ferventes et habitées qu’il avait écrite plus de vingt ans plus tôt sur l’Amour infini du Christ envers les enfants (à qui chaque croyant doit ressembler), les pauvres, les malades, les rebuts de la société, les incultes, les simples ? Sur la beauté du pardon. Sur l’Amour sans limite que le Christ porte à tous les hommes. La Vie du Christ de Papini se termine par une longue prière. En pleine guerre, la conscience de l’écrivain souhaite le retour du Fils. Implore sa venue. Jamais, écrit-il, nous n’avons eu autant besoin de Ta présence. Cet appel sans réponse précipita sans doute Papini vers le destin que l’on connait. Sa vie s’acheva dans l’indifférence, dans les moqueries. Papini n’avait su suivre le chemin de ces saints qui, ne recevant plus de signes du Christ, avaient compris qu'il leur fallait redoubler de prières.
4 truc(s) extra en plus:
merci, simplement, pour cet article, cette référence bibliographique, cette découverte. Merci pour ton très beau texte.
Pour ce qui est du sujet de ton billet : oui, l'exaltation a ceci de dangereux qu'elle nous donne des gens prêts (comme des alcooliques/ des fumeurs... devenus abstinents)à jeter l'anathème sur tous les pécheurs (comme ils l'ont été). Le monde souffre de cela. Le monde ne souffre QUE de cela, ou presque... car il y a des pécheurs qui se portent très bien... et qui ne culpabilisent absolument pas. Oui, on peut se le demander : qui est pécheur ? Et doit-on le dénoncer ? le tolérer ? l'absoudre ? lui pardonner ? le condamner ? c'est toute la question de l'amour de l'autre.
Il a un petit air de Mick Jagger, non ?
Avec moins de sympathy pour le diable…
:-)
Un drôle d'apôtre effectivement...
Lucia,
J'ai mis longtemps à te répondre parce que tu as tout résumé, et très bien. Je crois que c'est le défi du converti. Le converti comprend plus nettement les enjeux, mais il doit pouvoir comprendre ceux qui les oublient, savoir les leur rappeler avec douceur. St Paul disait aux chrétiens de se corriger les uns les autres mais il demandait que cette veille envers autrui n'oublie pas la nécessité de la douceur. De l'écoute. De l'Amour en effet.
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