
Simon Liberati, cet ancien journaliste F.H.M. fait écrivain (sic) est un type intéressant, en ce sens qu’il est tout à fait représentatif de ce qu’est aujourd’hui la littérature française. En premier lieu, autant l’avouer tout de suite, sa gueule me revient bien. Si la littérature était du rock n’roll (ce qu’elle n’est pas au grand désespoir de certains – tant pis pour eux), cette trombine serait même tout à fait parfaite. Ses cheveux touffus, en bataille, son allure soigneusement négligée, son regard halluciné ont quelque chose de mystérieux. D’attirant. Pour tout dire, Liberati a une gueule de plateaux télé. Pas de plateaux télé façon Drucker, c’est entendu, mais de plateaux télé tout de même. Naturellement, voilà un milieu au sein duquel l’écrivain qui noircissait autrefois des pages dans un magazine rempli de femmes dépoilées, se sent bien. Comme un poisson dans l'eau. Auréolé d’une réputation un peu suintante, post-punk mal dégrossie, il joue à merveille l’écrivain dégingandé, indifférent, au-dessus de la mêlée, cradingue dandy, qui aime plonger dans la vase et les ténèbres de l’espèce humaine. Il y eut L’Hyper Justine, ce roman sadien lauréat du Prix de Flore (opportunément présidé par son grand pote, Frédéric Beigbeder), il y a aujourd’hui ce roman dédié à la triste fin de Jayne Mansfield. Cet amour des ténèbres est donc récurrent, obsessionnel peut-être, mais cette fois-ci il le fait plonger dans des ténèbres blanches et irradiantes, de celles qui résultent d’une pellicule surexposée.
Liberati parle de son dernier livre avec un détachement mesuré et délicatement condescendant qui appâte. L’attitude – la forme – est absolument impeccable. On croirait un individu à la limite de l’autisme et de l’hystérie. Il semble de ces êtres lointains, que rien ne peut atteindre, qui nous paraissent vivre dans des strates intellectuelles qui nous sont inaccessibles. Oui, l’attitude est absolument impeccable au point de laisser penser qu’elle est peut-être étudiée jusqu’à la maniaquerie. La littérature Française – qui n’avait franchement pas besoin de ça – se cherche depuis longtemps un clone de Bret Easton Ellis ; et bien, si Liberati et Beigbeder s’accouplaient, on obtiendrait sans aucun doute son parfait rejeton.
Je mentirais si je n’avouais pas que j’éprouve une sorte d’attirance morbide pour tout ce qui touche à cet Hollywood surexposé qui broie tant d’existences. J’éprouve la même attirance pour les histoires de déchéance. Inutile de le nier, il y a dans cette attirance une forme de voyeurisme aiguë, d’amour fou du ragot, de la boue, de la crasse humaine. Jayne Mansfield est une des existences qui ont le mieux incarné cette tendance boulimique. Une illustration presque parfaite du caractère primitif et cannibale de la Cité Hollywoodienne.
Il y a quelques semaines, Liberati était présent chez Ruquier. Son livre fut encensé par Audrey Pulvar, très gentiment égratigné par Natacha Polony. J’aurais dû me méfier – et je me suis méfié, c’est sans doute là le pire ; quel type assez dingue choisirait ses livres en regardant cette émission sordide ? – mais la tentation était trop forte. Le nom de Jayne Mansfield clignotait en lettres de néon vénéneuses. Ma tendance voyeuriste, toujours. Le regard sous ecstasy de Liberati m’avait envoûté, son détachement cruel, sa froide ironie m’avaient privé de raison. Je pressentais en passant en caisse, au moment de l’achat, livre en main, l’inéluctable désastre mais c’est d’un cœur vaillant que je m’y précipitais. Pendant cette petite sauterie télévisuelle, deux choses m’avaient mis la puce à l’oreille. Pulvar avait tout d’abord sottement comparé le style de Liberati à celui d’Ellroy et je me doutais que cette comparaison ne pouvait être que factice, voire purement factuelle. Tout d'abord parce que j'ai du mal à trouver Audrey Pulvar crédible dans le rôle de critique littéraire. Ensuite, parce que tout le monde croit écrire comme Ellroy. Cependant, absolument personne n’écrit comme lui. Aujourd’hui, il suffit d’écrire un livre sur une femme morte pour que l’on évoque le Dahlia de l’écrivain californien. Il suffit d’écrire dans un style épuré, noir et sec, à l’américaine, pour mériter la référence. Même lorsqu'il ne s'agit que de singeries, de mimétisme littéraire. A cet instant, le regard fou de Liberati perdit du reste d’intensité, ses lèvres n’avaient pas besoin de bouger, de former des mots pour que l’on saisisse malgré lui le passage furtif d’un réflexe en guise de démenti. La seconde puce me grignota l’épiderme quand il fut question de la méthode employée par Liberati pour construire son roman. L’auteur ne se démonta pas. Sa documentation provenait, dit-il, essentiellement d’internet et de quelques livres. Voilà qui sentait fort le dilettantisme. Liberati objectait à juste titre que le travail du romancier consistait aussi à créer des réalités, à former des illusions, parfois à partir du rien, de on-dit, de quelques éléments aussi pauvres qu’épars mais cet aveu semblait toutefois – à cause de la nonchalance avec laquelle il était proféré – dissimuler une forme de paresse, un manque d’exigence envers soi, que l’on reconnait chez un trop grand nombre d’écrivains contemporains.
Qu’en est-il réellement du roman de Liberati ? Est-ce d’ailleurs un roman, à proprement parler ? D’à peine deux cents pages, il est construit sur 1 fait divers et 3 anecdotes rapprochées. Tout commence bien sûr par l’accident de voiture dans lequel Jayne Mansfield a perdu la vie. Froid, clinique, le récit est circonstancié comme peut l’être un rapport de police ; une technique quelque peu éculée qui sent d’emblée le plat réchauffé. Ce récit s’ensuit de 3 moments clés illustrant la déchéance de l’artiste : son expulsion d’un festival de cinéma intello à San Francisco (figurant sa rupture avec le Hollywood officiel et respectable), sa rencontre avec Anton LaVey, gourou libidineux, paranoïaque et venimeux d’une secte sataniste (très connu par tous les illuminés du net qui pensent qu’une sorte de malédiction occulte pesait sur la vie de Jayne et de son petit ami du moment), son dernier spectacle dans un bouge merdique de Biloxi quelques heures avant le funeste accident. Rien d’autre ? Non, rien d’autre. Il a suffi à Liberati d’entrecouper son récit de micro-anecdotes, de références diverses, d’impressions dilatées, de descriptions d’objets, des perruques, des chihuahuas ou de clichés privés de la star pour donner l’illusion d’avoir conçu un roman. L’illusion ne tient pas au plus léger examen. Un roman se pense, se construit, s’atmosphérise, un roman se travaille. Ce livre est l’œuvre d’un fainéant pensant sans doute que l’écriture se suffit à elle-même. Brisant la chronologie, il parvient certes à profiler la nature sous-jacente de l’enfer hollywoodien, à effleurer quelques caractéristiques de la personnalité de Jayne Mansfield et du symbole que son existence représente pour qui veut étudier l’Hollywood souterrain, mais il n’en fait rien, il ne s’en sert pas pour donner de l’épaisseur à son livre. A force de linéarité, d’une absence totale de hiérarchisation, le livre et son ersatz de propos échouent dans une sorte d’affligeante platitude. Ce livre est ainsi vide et creux. C’est un livre de rien. Un encéphalogramme plat de 200 pages.
Il ne m’en faut pas plus pour penser que ce Liberati, bien que tout à fait cathodique, est une sorte d’escroc comme la littérature en produit désormais trop. Un escroc peu redoutable qui plus est. Ayant conçu son faux roman comme Mansfield confectionnait des books de coupures de presse, il n’a abouti qu’à une œuvre-chose pleine de points de colle, de papiers déchirés, d’impressions gondolées. Son œuvre, sobrement intitulée Jayne Mansfield, 1967, n’en est pas une. Grasset en vendra toutefois, à n’en pas douter, un grand nombre d’exemplaires.