
Les images de Mouammar Kadhafi, mort, le corps dénudé, le visage dans la poussière, entouré d'une foule de valeureux héros, ce sont là des images qui me choquent. Il n'y a absolument rien de plus débectant que ces scènes de révolution sanglante, rien qui ne traduise plus précisément ce qu'il y a de plus sombre dans la nature humaine. Les opprimés d'hier égorgent leurs vieux oppresseurs, les piétinent en exultant, en rendant grâce à Dieu, renversent les icônes au pied desquelles ils se sont tenus cois des années durant. Il y a peu, ils n'entendaient que leurs propres grincements de dents et c'est pourquoi ils s'en servent aujourd'hui pour déchiqueter la chair de ceux qui les ont mortifiés.
Mouammar Kadhafi était un salaud. Sans aucun doute, et le mot est assurément faible. Cela ne justifie pas cette exposition morbide. Ce déchainement, ces hystéries au chevet d'un cadavre. Rien ne les justifie. Les oppressés d'hier pensent tenir là leur revanche mais c'est la frustration qui parle par leur bouche, la haine qui dégouline de leur membres. Ils ne tarderont pas à être - s'ils ne le sont déjà - tout à fait semblables aux oppresseurs d'hier. Le grand chambardement est spectaculaire mais il ne change quasiment rien. Les révolutions sont des cycles, elles renversent tant et si bien qu'elle remettent les choses exactement là où elles étaient. Seules les têtes changent. Il y avait des bourreaux hier, il y en a d'autres aujourd'hui - les victimes non encore vengées d'hier qu'il faut rassasier.
Nous avons assisté aux mêmes scènes, lorsque la vieille Union Soviétique a périclité. Aux mêmes scènes lorsque l'Irak fut libéré. On avait déjà mis des armes entre les mains d'écorchés et désarmé les anciens bourreaux. On avait inversé les rôles. Et ricané. Aux soldats d'hier, gardiens de l'ancien régime, on avait fait manger de la terre sèche et boire le vinaigre de l'humiliation. Notre pays connait cela très bien. Il l'a vécu il y a plus de deux cents ans. La victoire du peuple n'avait pas suffi. La mise à bas des privilèges n'avait pas suffi. Le renversement de la table et des mets qui pourrissaient sur elle n'avait pas suffi. Il avait fallu aussi martyriser les convives, leur refuser le droit à l'humanité. Il avait fallu aux peuples et à ses nouveaux maîtres, afin de les rassasier, mettre à mort la famille royale. Couper les têtes d'un roi et d'une reine. Et tuer leur enfant, à force de privations.
Hier, quand l'information est parue, l'Elysée est resté timide, muet. Atone. C'était pourtant grâce à son aide que l'ancien commanditaire des bourreaux était tombé. Cette déchéance était aussi la sienne. Gérard Longuet, notre Ministre de la Défense, attendait alors la confirmation de la mort du dictateur. Aussi affirmait-il prudemment : "si c'est confirmé, c'est une bonne issue, même si elle frustrera les Libyens qui voulaient un procès." Ainsi, M. Longuet signifiait que la justice internationale était un vain concept. Il l'actait. C'est une bonne issue, disait M. Longuet. Grâce à elle, nous ferons l'économie d'un jugement qui aurait pu nous mettre en cause. L'économie de l'autocritique. On diffusait déjà des images du dictateur sur internet, sur les chaines d'information arabes. Le dictateur déchu, en sang, descendait d'une sorte de pick up, hébété, seul au milieu de gens prêts à le dépecer ; les vainqueurs vociféraient. On en diffusait d'autres, filmées sans doute quelques instants plus tard. L'homme était alors à terre, les yeux ouverts et vides. Un cadavre à qui personne n'imaginait devoir le respect. Un Hector terrassé par une foule d'Achille. Une bonne issue, qui frustrerait ceux qui rêvaient d'un Kadhafi répondant (en être humain) de ses crimes. Où étaient ces Libyens-ci, hier ? Qui étaient-ils ? Ils étaient sans aucun doute une petite poignée et commençaient seulement à comprendre combien il est préférable de se taire en pareils instants de gloire. Une bonne issue, selon M. Longuet, que cette pitrerie sanglante, ce vautrage dans la barbarie. Quelle libération est-ce là ? Personne n'oublie que l'ancien tout puissant chef de l'état libyen fut reçu par le Président français en 2007. 4 ans plus tard, les mouches ont opportunément changé d'âne. La mort de l'homme qui avait planté sa tente dans le parc de l'Hôtel Marigny est assurément une bonne issue. La meilleure, la plus directe. La moins éprouvante, la moins incertaine. C'est là la valeur morale de notre état qui se réjouit de ne pas avoir à gérer un prisonnier encombrant qui se serait sans doute montré prolixe. Aujourd'hui, à l'instar de M. Longuet, il faut donc se réjouir de la mort d'un homme à qui l'on n'a jamais eu le courage de dire la moindre vérité.
C'est la politique du réel, écrivent les observateurs. Cette bonne issue en est une autre caractéristique. Une autre illustration, pour mieux le dire. On sait que le pouvoir n'est pas un don, qu'il s'acquiert à force de renoncements, d'immoralités, de compromissions. Très concrètement, on se demande quel rapport unit l'homme de pouvoir et son reflet. Que pense l'homme de pouvoir lorsqu'il croise son image dans un miroir ? Et autrement qu'en se rasant ?
21 truc(s) extra en plus:
Voilà donc les démocraties sensées libérer tout un peuple qui commencent par un acte de barbarie. Comme toi je regrette profondément cette mort "à la sauvette". Je dirais que ça arrange tout le monde qu'il ne soit pas arrêté pour passer en procès…
:-)
Ah ok. Khadafi ne s'est il pas fait lyncher par un peuple qu'il a lui même torturé et lynché pendant 40 ans?
La foi et le sens de la culpabilité chrétienne serait à ce point enracinée dans vos cerveaux?
Il n'a eu que ce qu'il méritait. Les images qui circulent vous choquent, parce que la mort violente EST choquante et rapproche de manière paradoxale l'humain à sa bestialité.
Vous êtes des tas de viandes ensanglantées comme Khadafi.
Lui ne s'est pas posé autant de questions morales que vous et a sûrement préféré une mise en scène moins dramatique de ses meurtres.
Khadafi était un psychopathe peut être un des pires compte tenu de son charisme, il était maître de son destin, il a choisi d'être lynché.
Faites attention à votre sens critique occidental. Ici c'est la vraie vie, quand on se mange un gnon, ça fait mal, et on est laid.
Merci, merci pour cet article, qui met en mots tout le malaise que je ressens si fort depuis hier soir. En effet, comme M. Poireau, je me dis que vraiment, c'est un drôle de nouveau départ pour une nation ... oeil pour oeil, dent pour dent, on n'est pas sorti de la purée, hein.
Et évidemment que ça arrange pas mal de monde qu'il soit mort.
Mais va dire ça aux fils et filles dont l'orphelinat a été engendré par ce taré?
Je suis contre la peine de mort par principe, mais je suis pas coupable pour les autres.
Je ne comprends pas tout dans ce texte. Il y a des incohérences.
Tout d'abord, on ne connait pas encore (sauf erreur de ma part) les circonstances exactes de la mort de Kadhafi. Une exécution sommaire est très différente d'une balle perdue ou d'une mort par bombardement par exemple.
Je suis d'accord sur le fait qu'il est assez inhumain de montrer un cadavre défiguré, de le trainer dans les rues, de le ruer de coups. C'est évidemment malsain. Mais ces gens sortent de 42 ans de dictature. Ces gens mènent leur révolution. Ces gens ont également leurs propres coutumes, choses que les occidentaux oublient bien vite.
Ensuite, il n'y pas eu de communication selon toi de la part de l'Elysée. Moi qui avait le nez sur mes dépèches AFP, j'ai vu :
- la déclaration de Longuet que tu cites.
- une déclaration de Juppé (deux pour être exact) à 17h15
- une déclaration du chef de l'état Sarkozy à 18h20.
Ton texte me gêne, ce parti pris me gêne, cette simplicité me gêne. La situation est bien plus complexe.
Sighlex,
Où ai-je écrit que je me sentais coupable ? Et les occidentaux ? Où ?
Vous avez mal lu. Vous avez peut-être même voulu lire quelque chose comme ça et avez vous-même décidé de le trouver.
La culpabilité est bien sur les épaules des bourreaux d'hier mais aussi désormais de ceux qui ont aujourd'hui fait le choix de les remplacer. Kadhafi est un bourreau, aucun doute là dessus, je trouve ce sort là (de bourreau) peu enviable et je pense qu'être un homme - et donc se distancier de la bête - c'est absolument, en l'occurrence, faire en sorte de ne pas ressembler à ses bourreaux.
Pour le reste, non, nous ne sommes pas que des tas de viandes ensanglantées, ça c'est une idée à très très courte vue.
Je suis en effet catholique. C'est précisément la raison pour laquelle ma pitié et ma compassion ne sont pas destinées qu'aux gens aimables et sans crime : sinon, quel mérite y aurait-il au pardon ? A la pitié ? Si nous ne pardonnions qu'à ceux qui ne nous ont jamais fait de mal, quelle serait la valeur du pardon ? Elle serait nulle. Non avenue.
Je n'ai pas grandi dans un espace doré, Sighlex, je sais ce qu'est que le sang, la douleur et la mort. Je suis catholique mais pas d'ascendance bourgeoise. Le cadavre de Kadhafi ne me choque pas en soi - combien avons-nous vu de cadavres depuis que la téloche existe ? ça blase évidemment - ce qui est choquant, non, débectant, ce sont les scènes d'exhibition, ce sont les scènes d'hystérie, c'est le spectacle de l'homme qui se complait en bêtes. Et le nom de Dieu, qui plus est, scandé au milieu de ce carnage.
La Libye n'en a pas fini avec ces libérateurs là. Vous feindrez peut-être de le découvrir à ce moment là. Je me souviens de l'après Ceausescu en Roumanie. Le pays a mis des décennies à se remettre de l'insatiabilité des victimes (ou supposées comme telles, car je suis certain que ce genre de mouvement profite également aux fous furieux qui cherchent à se repaitre d'autres êtres humains sans risquer d'en payer le prix).
Votre deuxième intervention, je ne la relève pas. On peut être à la fois rebuté par cette animalité, ce réflexe primaire à la vendetta, et évidemment continuer d'être touché par le sort des victimes... Une pensée construite, une idée n'est jamais uniforme.
Nico,
C'est bien plus complexe ? Non, c'est ce que tu crois.
Un : peu importe que Kadhafi ait été lynché. D'ailleurs, je n'ai pas dit qu'il l'a été, même si je le pense très fortement. Le résultat est le même. Hystérie, exhibition de cadavres, volonté de se vautrer dans le sang. Et la certitude que l'on pourchassera longtemps les anciens bourreaux. Jusque dans les rouages les plus obscurs de l'ancienne administration. Toutes les révolutions ont connu cela. Tous les renversements. Je suis d'origine italienne. Combien de jours a-t-on laissé le corps de Mussolini pourrir dans les rues ? Et pourtant, étant de gauche, ma famille ayant souffert directement de cette dictature, je n'ai pas grande sympathie pour le fascisme, comme on s'en doute.
Deux : l'Elysée est certes intervenu. Pour ne rien dire. Comme d'habtidue. Comme Juppé (mais Juppé n'est pas l'Elysée). Le seul et le premier à avoir vraiment dit quelque chose, quelque chose qui fasse sens, c'est Longuet. C'est pour cela que je le relève. Par maladresse, il dit vraiment ce qu'est la diplomatie française dans cette affaire.
Après, tu comprendras bien que la simplicité est (en apparence) présente parce qu'en effet pour moi, les choses sont relativement simples (en apparence). Les mêmes causes produisent en effet les mêmes effets, dès lors que l'homme est incapable de dépasser sa nature, ses réflexes primaires. La nature humaine qui célèbre les pieds dans le sang la mort de Kadhafi, danse autour d'un cadavre, même d'une saloperie finie, c'est entendu, c'est la même qui découpe ses voisins en rondelles quand elle croit qu'il s'agit là de son ennemi. On a toujours de très bonnes raisons de massacrer. C'est au contraire d'une très grande simplicité (c'est un accomodement en somme) que de penser qu'il y a de plus ou moins bonnes raison de satisfaire la bête qui dort en soi. Il n'y en a aucune.
"Ces gens ont également leurs propres coutumes, choses que les occidentaux oublient bien vite."
Franchement, Nico... A un moment donné, il va falloir arrêter de prendre les africains pour des demeurés...
Je trouve utile de s'interroger quelque soit la réaction que chacun adopte. Je vois dans cette scène le rituel si bien décrit par René Girard de la victime émissaire. La Libye a sans doute bien besoin de s'expliquer comment un simple mortel pouvait tenir toute une société sous la terreur. Et chacun peut se demander quelle est sa part... ou célébrer ce moment béni où celui qui symbolise toutes les fautes disparaît.
Je m'efforce de ne rien éprouver. Je sais d'où viennent les armes, qui les fabrique, qui les vend.
La référence à René Girard est juste. Le seul sacrifice n'obéissant pas à ce réflexe quasi-conditionné est... Bon, celui de qui vous savez...
"Je m'efforce de ne rien éprouver. Je sais d'où viennent les armes, qui les fabrique, qui les vend."
Ah mais ça, c'est la cerise sur le gâteau. L'ironie à son comble. D'où les histoire de reflet dans le miroir. Comment ces types parviennent à trouver le sommeil ?
J'ajoute par ailleurs qu'il faut bien prendre en considération que le massacre ne concerne pas que Kadhafi.
"Le CNT a aussi annoncé hier que Mouatassim, l’un de ses fils, médecin et officier, avait été tué. Sur des images, on voit un corps avec une balle dans la nuque, la main droite tranchée."
"Hier soir, le CNT ne pouvait confirmer ni la capture ni la mort de Saïf al-Islam, le dauphin désigné, qui faisait partie du dernier carré de fidèles. Dans l’ambulance qui conduisait le corps de Muammar al-Kadhafi vers Misrata, celui de son ministre de la Défense, Aboubakr Younès, mort lui aussi au combat. Ou achevé ?"
(source : Libération)
"Franchement, Nico... A un moment donné, il va falloir arrêter de prendre les africains pour des demeurés... "
Euh je ne vois pas bien le rapport la
Le rapport est simple pour le coup. Quand on prend acte d'un crime barbare dans un pays africain, ou dans un pays du sud plus largement, on en appelle toujours aux fameuses coutumes. Comme si l'homme africain était conditionné par ces dites coutumes, comme si elles le prédisposaient davantage à la violence, à la barbarie. Je n'y crois pas... C'est du relativisme paternaliste.
A moins de penser que les révolutionnaires français de 1789 et les libyens d'aujourd'hui ont des coutumes similaires, cette allusion n'a pas lieu d'être. Toutes les révolutions ou renversement de totalitarisme ont suivi exactement la même logique. Les mêmes scènes, les mêmes violences répétées, sans frein, sans limite. Et ce, indépendamment des coutumes, de la violence des régimes renversés. Seul le Portugal échappe à cette réalité.
L'allusion aux coutumes est condescendante et laisse imaginer que les agissements de ces hommes n'ont pas de signification indépendante de la notion de conditionnement culturel et surtout qu'ils ne s'inscrivent pas dans l'universalité humaine. Pour moi, tous les hommes sont exactement les mêmes, égaux en droits et en devoirs, et on peut tout à fait leur appliquer la morale de base.
"égaux en droits et en devoirs" ;
petite précision : j'ai bien conscience, hélas, que ce n'est pas le cas dans les faits...
Qui s'attendait pour cet automne libyen, à une conclusion douce ?
Dorham, entendez un peu ce que vous dit Sighlex: "votre sens critique occidental n'a rien avoir avec la vraie vie de là-bas".
Qu'est-ce qu'on peut attendre de bon, de démocratique, de ceux qui coupent les mains, qui dansent et crachent sur les cadavres des ennemis de la veille ? Ils n'augurent rien de fondamentalement différent.
à part ça, quand on voit comment Khadafi traitait ses ennemis, avec quels raffinements barbares, on se dit qu'il a souffert moins longtemps que beaucoup de ses victimes.
Et c'est dur de ne pas verser dans le cynisme quand on voit comme il était honoré peu de temps avant se mort, et comme il a fini dans son égout, défendu par des mercenaires. Il serait mort deux ans plus tôt dans son lit, tous les chefs d'Etat auraient mis leur beau costume pour aller à ses funérailles, et on vilipenderait Sarkozy pour cela.
Personnellement, Suzanne, j'attends de tous les hommes, d'où qu'ils soient. Sinon, je ne serais pas...non, je ne dis rien...
Dorham, espèce de père Emmanuel...
Je préfère quand vous me traitez de "papiste"...
Mais je suis d'accord avec votre billet, en plus. Je vous envie et vous admire, et vous reconnais comme vrai catholique, ceux qui sont pétris par les Evangiles. Je crois aussi que les hommes peuvent ne pas être violents, et que rien n'est perdu même s'ils l'ont été. C'est juste que la violence guerrière et joyeuse qu'on appelle barbarie, comme si elle n'avait jamais été nôtre, se fout complètement de la douceur évangélique. Pas seulement évangélique, d'ailleurs. Sur les forums musulmans, on a les mêmes débats à propos de la mort de Khadafi, et les mêmes doutes pour l'après. Le pire effet des dictatures est qu'elles affaiblissent les qualités de leurs victimes longtemps, longtemps...
"Le pire effet des dictatures est qu'elles affaiblissent les qualités de leurs victimes longtemps, longtemps..."
Cette phrase est d'une terrible justesse. Vous remarquerez que je n'oublie pas ce que nous avons été. Etant loin d'être royaliste, je m'attriste encore de la décapitation de Louis XVI tout en étant gré aux révolutionnaires pour la fin des privilèges...
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